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Full text of "Choix de poésies de P. de Ronsard"

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FRENCH 

DEPARTMENTAL LIBRARY, 

TAYLOR INSTITUTION, 

OXFORD. 









\feT.fiM <s. ^7^0 (g 



CHOIX DE POÉSIES 



DE 



P. DE RONSARD 



TOME I 



TYPOGRAl'HIE DE H. Fipii|N DIDOT* — HESKIL (tlRK). 



CHOIX DE POÉSIES 



DE 



P. DE RONSARD 

PRÉCÉDÉ DE SA VIE 
ET ACCOMPAGNÉ DE NOTES EXPLICATIVES 

PAR A. NOËL 

PROFBSSBUn XV LTCBB IMPÉrUL DB BOBDEACX 



TOME PREMIER 



PARIS 

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET O*^ 

IMPRIMEURS DE L^INSTITUT, RUE JACOB, 56 

i862 



A MONSIEUR AMBROISE FIRMIN-DIDOT. 



HONSIEUBy 

Vous avez bien voulu me confier le soin de termi- 
ner le Choix que vou^ aviez entrepris des Poésies de 
Ronsard, en supprimant dans l'édition complète tout 
ce qui ne vous paraissait pas mériter d'être reproduit 
dans votre Collection des Chef s-d' Œuvre de la langue 
française. Je vous remercie de la latitude que vous 
m'avez donnée de pouvoir rendre ce Choix plus com- 
plet y et puisque votre modestie ne me permet pas de 
placer votre nom sur le titre de Vouvrage, acceptez 
du moins y Monsieur j Vhommage d'un travail qui, 
grâce à vos judicieuses observations , peut espérer 
d^être acctAeilli favorablement par les amis des lettres. 

A. NOËL. 
Bordeaux , 8 janvier 1868. 




Ttdhit HonunI, auteur de cetouinge; 
T«l fut loniEll, sa bouche ei son visage, 
Poiti^t au Tif ûe deui crayona divers ; 
Id le cotps , et l'esprit dans ws ven. 



SOHNEI DE CL. GABniEB. 

(Bdilion it l«ia.) 

Voici les deux amaDls qui renomment la France 
De même qti'ils étaient en la fleur de leurs ans ; 
Voici l'objet divin d'un si ridie printemps 
Où les dieux avaient mis leur plus chère ÎDfluence. 

Mais quoi? rien n'est durable, il faut que toute essence 
Éprouve l'infortune et l'injure du temps : 
Ils out fini leur course, et leurs rais éclatants 
Ont vu tomber leur gloire au fond de l'oubliance. 
. Leur gloire, ha ! qu'ai-je dit? tant que les Jours seront, 
Et tant qu'au firmament les astres flamberont , 
Elle aura par la muse une éternelle vie. 

Le temps met comme il veut les empires à bas; 
Ilion n'est plus rien, sa grandeur est finie , 
Mais le savoir d'Homère a vaincu le trépas. 



VIE 



DE 



P. DE RONSARD 



Il est des hommes dont le nom, parmi heureux privilège 
du génie , devient celui d'un siècle tout entier. Le mouve- 
ment d'une époque se personnifie pour ainsi dire en eux , 
et, grandis à la fois par l'admiration et les critiques, ils 
apparaissent dans l'histoire , comme ces hautes montagnes 
dont l'élévation attire les regards, et guide la route du 
voyageur à travers un grand pays. P. de Ronsard eut au 
seizième siècle cette bonne fortune, de résumer en quelque 
sorte tous les efforts de la poésie renaissante; les écrivains 
célèbres lui font cortège; toutes les renommées se plaisent 
à s'incliner devant la sienne; ses éloges donnent la gloire; 
l'envie se tait après quelques attaques impuissantes, et, 
comblé de la faveur des rois , enivré de l'encens des poètes, 
qui se résignent à n'être que les rayons de ce soleil, Ron- 
sard presque divinisé , proclame lui-même son apothéose , 
aux applaudissements de l'Europe entière. 

L'âge suivant lui fit expier cette gloire. « Semblables, 
« comme dit la Bruyère (Carac, c, i,), à ces enfants 
« drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent 
« leur nourrice, » les poètes du dix- septième siècle, in- 

RONSARD. — T. I. 1 



2 VIE 

grats envers celui qui avait si largement versé sur la 
France les sources de la poésie grecque et latine , qni si 
victorieusement avait enrichi son pays des dépouilles 
de rantiquité, dédaignent le génie de Ronsard, accusent 
même cette heureuse réforme à laquelle ils doivent toute 
leur gloire; et , sans respect pour une fécondité devant la- 
quelle s'éclipse son ingénieux labeur, pour une verve à 
laquelle il ne peut opposer que la correction et la pureté , 
Malherbe biffe d*un trait de plume tous les vers de Ronsard. 
On sait comment Boileau confirma ce jugement, comment 
il accusa Ronsard d'avoir brouillé tout, en voulant tout 
régler. Boileau, législateur du Parnasse dont Ronsard 
avait été proclamé V Apollon par une bouche royale , l'em- 
porta dans Tesprit de la postérité, et, jusqu'à nos jours, 
le poëte orgueilleux trébuché de si haut devint le type 
des grandes réputations surprises à l'ignorance, ou à la 
complaisante amitié des contemporains. 

Ronsard avait subi le pire des affronts pour un poëte: 
il était oublié, lorsque, moins poyr venger le génie méconnu 
que pour attaquer l'autorité de son détracteur, la nouvelle 
école littéraire du dix-neuvième siècle , s'avisa de le re- 
placer sur son piédestal ; étrange bizarrerie , qui consistait 
à donner pour patron à des poètes désireux de s'af- 
franchir des règles de la tradition, les œuvres de celui qui 
se vantait d'avoir le premier remis en honneur Homère, 
Pindare, Virgile, Horace... et de n'exister lui-même que 
par les Grecs et les Latins! 

Les François qui mes vers liront, 
SMls ne sont et Grecs et Romains, 
En lieu de ce livre, ils n'auront 
Qu'un pesant faix entre les mains. 



DE P. DE RONSABD. 3 

Quoi q[u*îl en soit, cette résurrection fut un grand évé- 
nement littéraire, et, grâce au signal donné par un poète, 
devenu depuis un de nos plus éminents critiques , on se 
jeta sur les œuvres de Ronsard » on les relut avidement, et 
Ton put se convaincre que l'enthousiasme des princes , des 
savants et des poètes était bien légitimé par une connais- 
sance approfondie des modèles anciens , par rinteliigence 
la plus nette et le sentiment le plus exquis de leurs beautés, 
par une inspiration réelle et la vraie chaleur du feu sacré, 
par les dispositions les plus heureuses d*une excellente 
nature, qui, capable de toutes les impressions , passait avec 
une prodigieuse facilité des sujets les plus gracieux aux 
matières les plus graves, aux passions les plus élevées. On 
y vît de plus que Ronsard était un des créateurs de ht 
langue, et, par la prodigieuse facilité de la versification , 
la variété et l'harmonie de rhythmes , qu'il méritait en- 
core y malgré Malherbe et Boileau , le titre de père de la 
poésie française. 

Il ne faut pas cependant exagérer l'admiration. Aux 
époques de rénovation littéraire, up auteur ne saurait être 
parfait de tout point , et de Ronsard bien des poésies sont 
mortes qui méritaient de périr. Ce serait nuire sans doute 
à sa gloire que de tout présenter ensemble à la curiosité 
du lecteur. Ses œuvres complètes méritent l'attention de 
rérudit , mais il ne faut le faire connaître au public que 
par les morceaux dont la lecture peut offrir un véritable 
intérêt poétique. 

La vie de Ronsard est nécessaire à l'intelligence de son 
œuvre, à laquelle du reste elle est intimement liée. Con- 
sacré dès sa première jeunesse à la poésie, épris d'amour 
pour les Muses, il ne les abandonna qu'à la mort, et nous 



4 YIE 

n'avons guère à constater d'autres événements que les oc- 
casions de ses ouvrages. 

Pierre de Ronsard était issu d'une noble famille. Ses 
ancêtres, originaires de la Moravie, étaient venus s'établir 
en France dans le Vendômois , vers le milieu du qua- 
torzième siècle , et s'étaient distingués dans la guerre de 
cent ans. Louis de Rpnsard, père du poête^ accompagna les 
fils de François P' en Espagne, et fut maître d*hôtel du 
roi Henri II. Du côté maternel , Ronsard tenait aux fa- 
milles de la Trémoille, du Bouchage, et de Ghandriers. 
Une des rues de la Rochelle (de Ghandriers) atteste encore 
aujourd'hui les exploits d'un de ses aïeux. Lui-même, à 
l'imitation d'Horace , se plaît à nous donner dans ses vers 
tous ces détails, dont il n'est pas sans tirer quelque va- 
nité '. Il naquit au village de Gousture, au château de 
la Poissonnière « en la varenne du Bas Vendômois » 
(département de Loir-et-Gher],le samedi 11 septembre de 
l'année 1524. D'après Ronsard lui-même, ses biographes 
ont confondu cette date avec celle de la bataille de Pavie 
(24 février 152ô), et ils en prennent occasion de regarder la 
naissance de Ronsard comme une grâce du ciel, qui voulait, 
par une telle faveur, compenser le désastre de la France. 
Il était le dernier de six enfants , mais deux moururent au 
berceau , et les trois autres qui restèrent avec lui ne doivent 
qu'à leur frère le souvenir que la postérité leur a conservé. 

Du reste, nous n'avons pour ces premières années qu'à 
laisser parler le poète lui-même : 

Je ne fus le premier des enfants de mon père, 
Cinq devant ma naissance en enfanta ma mère : 

* Élégie VUÏyà Remy Delleau. 



DB P. DE fiONSAfiO. 5 

Deux sont morts au berceau , aux trois vivans en rien 
Semblable je ne suis ny de mœurs, ny de bien. 
Si tost que j'eus neuf ans an collège ' on me meine ; 
Je mis tant seulement un demi an de peine 
D'apprendre les leçons du régent de Vailly; 
Puis, sans rien profiter, du collège saiily, 

Je vins en Avignon 

(Élégie à Remy Belleau.) 

Ce peu de goût pour les études trompa Tespérance du père 
de Ronsard , qui rêvait pour son fils les charges de la jus^ 
tice ou les dignités de TÉglise. Il résolut alors de le vouer 
à la carrière des armes , dans laquelle sa beauté, sa bonne 
façon et sa merveilleuse adresse lui promettaient de ra- 
pides et grands succès. « Ceux qui Font cogneu en sa pre- 
« mière fleur racontent que jamais la nature n'avoit formé 
« un corps mieux composé ny proportionné que le sien , tant 
« pour Tair et les traictsdu visage, qu'il avoittrès-agréa- 
«( ble, que pour sa taille et sa stature extrêmement auguste 
« et martiale. » (DuPerron, Or.fun. de Ronsard^ 1586. ) 
Le roi rassemblait alors à Avignon une armée contre 
Charles-Quint; Ronsard vint y trouver son père, qui le 
donna pour page à François, fils aînédu roi. Le jeune prince 
étant mort à Tournon trois jours après , Ronsard passa au 
service de Charles , duc d'Orléans , qui le donna lui-même 
à Jacques Vide Stuart, roi d'Ecosse, venu en France pour 
épouser Magdelaine, fille du roi François P*". 

Après je fus mené 
Siiy v«int le roi d'Escosse , en TEscossoise terre , 
Où je fus trente moys et six en Angleterre. 

{Élégie à Remy Belleau,) 
* 

* Au collège royal de Navarre où il se lia d'amiliè avec Charles, 
de{uiîs cardinal de Lorraine. 

1. 



Ô VIE 

C*est à ce voyage qu'il faut rapporter les premières études 
sérieuses de Ronsard et ses premiers essais poétiques. Un 
gentilhomme écossais l'initie à la cçnnaissance de Virgile 
et d'Horace, et déjà il s'exerce à les traduire en vers. 
L'amour du pays le ramène en France, où le duc d'Orléans, 
Taccueillant avec bonté, le chargea de quelques missions 
pour la Flandre et la Zéiande, avec ordre de passer jusqu'en 
Ecosse. Dans ce voyage entrepris avec un jeune seigneur 
français nommé Lassigny, il faillit périr par un naufrage. 
La fortune de la France protégea « notre futur Arion^ >» 
et il revint reprendre sa charge auprès du duc d'Orléans. 
A la mort de ce prince, il passa au service de Henri , 
depuis Henri II , et fut donné comme compagnon à Lazare 
de Baïf, qui s'en allait en ambassade à la diète de Spire. 
Le commerce de cet homme distingué , la société de Charles 
Kstienne, son médecin, ranimèrent chez Ronsard, alors âgé 
de seize ans, avec le désir de s'instruire, le goût des nobles 
travaux, et l'on pouvait déjà soupçonner ; 

Que cette lleur un beau fruict promettoft. 

{Ant, de Baïf ») 

W n'est pas sans intérêt de remarquer qu'à la connaissance 
de l'anglais, qu'il avait parlé familièrement, Ronsard joignit 
l'étude de la langue allemande. Il fit encore un voyage 
en Piémont, pour le service du roi, avec M. de Langey, 
et vint enfin rejoindre la cour, qui se tenait alors à Blois. 
Une maladie grave, occasionnée par les fatigues qu'il avait 
éprouvées dans sa première jeunesse , changea tout à coup 
les résolutions de Ronsard et sa destinée entière. A la suite^ 
d'une fièvre violente, il devint sourd, et cette incoramo- 



DB P. DE BONSABD. 7 

dite, qui lui continua jusqu'à la mort, le détermina à re- 
noncer à tous les avantages que lui avait offerts la cour et 
la faveur du roi, dont il était devenu le compagnon fami' 
lier, pour s'élever au-dessus du commun par la gloire des 
lettres. Golletet, dans la vie qu'il nous a laissée de P. de 
Ronsard, ne fait pas difficulté d'attribuer en partie ce nou- 
veau dessein à l'amour dont il fut alors épris pour une 
belle jeune fille nommée Cassandre, qu'il voulut immor- 
taliser dans ses écrits, comme Properce avait fait Délie, 
Tibulle Cinlhie, et le grand Pétrarque sa Laure. Quoiqu'il 
n'eût jamais cessé d'étudier les poètes latins « jusque-là 
qu'il avait appris Virgile entièrement par cœur, » et que 
toujours^ même étant page, il eût montré son goût pour 
les poètes français, ayant à la main ou le Roman de la Rose 
ou les œuvres de Clément Marot, il crut ne pas pouvoir 
voler de ses propres ailes, sans revenir à la connaissance 
des langues anciennes, qu'il se repentait d'avoir négligées 
dans ses premières études; aussi roanifesta-t-il à son 
père le désir de se remettre aux lettres. Celui-ci ne se 
prêta qu'à contre-cœur à ce nouveau dessein de se placer 
sous la férule d'un précepteur, à l'âge de vingt ans, et 
défendit expressément à son fils de s'adonner au métier 
desMuses. Mais, ayant perdu son père le 6 juin 1 544, Ron- 
sard , maître absolu de ses actions , vint se ranger sous la 
discipline de l'illustre JeanDaurat, qui, recueilli chez le 
seigneur Lazare de Baïf , enseignait les lettres grecques à 
Jean-Antoine de Baïf, son fils, devenu dès lors l'ami et 
plus tard l'émule du nouveau disciple* Lorsque Daurat 
obtint la principauté du collège de Coqueret ' , les deux 

* Le collège de Cocqtieret, situé dans la basse cour du collège de 



8 \1Ë 

jeuDes gens le suivirent, et s^adonnèrent avec passion à 
rétude des langues anciennes, dont ils devaient transporter 
les richesses dans notre poésie française. Quoique Ronsard 
surpassât de quatre ans Baîf, qui n'en avait que seize, ce 
dernier était plus avancé dans Tune et l'autre langue ; mais 
la diligence du maître , Tinfatigable travail de Ronsard et 
les généreux secours de Baïf établirent bientôt l'égalité 
entre les deux écoliers* 

On ne peut lire sans attendrissement les détails que 
donne Binet (Vie de Ronsard) sur Tardeur avec laquelle 
« ces futurs ornements de la France » s'adonnaient à Fé- 
tude. « Ronsard, qui avoit esté nourri jeune à la cour, ac- 
(( coustumé à veiller tard , continiioit à l'étude jusques à 
(( deux ou trois heures après minuict, et se couchant ré- 
« veiiloit Baïf, qui se levoit et prenoit la chandelle et ne 
c( laissoit refroidir la place, d Sept années entières furent 
employées à ces travaux. Mêlant aux leçons de Daurat 
celles d'Adrien Turnèbe, lecteur du roi, notre poète s'initia 
complètement à tout ce que l'antiquité a de rare et de 
beau ; il osa même essayer ses forces, et, après quelques 
petits poèmes où se retrouvait a le magnanime charac- 
tère » de son Virgile, il fit représenter sur le théâtre du col- 
lège de Goqueret une traduction en vers français du Plutus 
d'Aristophane , a qui fut la première comédie françoise 
jouée en France. » (Binet.) 

Nous devons regretter la perte de ces premiers essais, 
ainsi que celle d'un recueil qu'il avait fait, selon Crittohius, 
d'une foule de vers de poètes grecs, dont nousne connais- 
sons presque que les noms , et qu'il laissa en mourant dans 

Reims. 1i ne reste plus aujourd'hui que le bâtiment sans aucun ves- 
tige d'élablisscment liitcraire. (Crevier, HisC de VUniv. de Paris.) 



D£ P. D£ HONSÀRD. 



les mains de son intime ami Jean Gullandius. (Galland. ) 
Maisbientôty s*abandonnant à l'affection qu*il avait pour 
sa langue maternelle , « il tascha de la défricher et enri- 
a chir» inventant mots nouveaux , rappelant etprovignant 
« les vieux, adoptant les étrangers, » enfin désirant que 
par son industrie elle s* élevât au niveau de Ta langue grec- 
que et de la langue latine. Tous ses efforts furent dirigés vers 
un si noble but ; familier avec les auteurs anciens, il se nour- 
rit de toutes les parties de la philosophie, et, descendant de 
cette hauteur aux boutiques des artisans, il recherchait avec 
curiosité les termes des métiers, dont il espérait tirer quelque 
profit. 

Muni d'une si docte provision , il osa faire retentir des 
paroles françaises sur la lyre d'Horace et sur celle de Pin- 
dare. Ses premières odes furent accueillies par les applau- 
dissements de tous les gens instruits. Une amitié nouvelle 
donna bientôt upe excitation plus vive à son élan poé- 
tique. Yers l*an 1549, revenant d*un voyage de Poitiers 
à Paris, il fit rencontre de Joachim du Bellay, qui retour- 
nait à Paris après avoir achevé ses études en droit. La 
parenté , moins encore que la même inclination pour les 
Muses, établit entre eux une liaison intime, et, formant, 
avee Balf une sorte de triumvirat littéraire, ils s'efforcè- 
rent de se surpasser les uns les autres pour la plus grande 
gloire de notre poésie. G* est à cette époque que parurent 
les Sonnets de Ronsard pour Cassandre, cette belle fille de 
Blois, dont il était tombé éperdument amoureux lors de son 
retour d'Aï iemagne. Dès qu'il eut publié ses Amours et quatre 
livres d'Odes, son nom ne manqua même pas de la con- 
sécration de l'envie et de la médisance. Obscurcis par cette 
splendeur naissante, mille petits rimeurs « croassèrent » 



fO VIB 

autour de lui^ et Melin de Saint -Gelais, qui avait acquis par 
un talent réel un assez grand crédit auprès des grands et 
du roi^ ne rougit point de se mettre à la tête de cette 
tourbe et de calomnier en pleine cour les œuvres de Ron- 
sard. Celui-ci s'en vengea publiquement par des vers qui 
coururent toute la France , et qu*il mit à la fin de Tbymne 
sur la mort de Marguerite reine de Navarre. 

Escarte loin de mon chef 
Tout malheur et tout meschef ; 
Préserve moy d'infamie , 
De toute langue ennemie 
Kt de tout acte malin , 
£t fay que devant mon prince 
Désormais plus ne me pince 
La tenaille de Melin. 

Melin s'bonora lui-même par une sorte d'abjuration de 
ses critiques , et rendit à Ronsard Thommage que méritait 
son talent. C'est par de nouveaux progrès que l'homme 
de génie cherche à faire taire ses détracteurs : pour ré- 
pondre aux critiques qui blâmaient Temphase et l'obscu- 
rité de son style, le poète écrivit en vers plus faciles les 
Amours de Marie, belle fille de l'Anjou, dont il devint 
amoureux dans un voyage qu'il fit avec Baîf , et qu'il dé* 
signe souvent sous le nom de Pin de Bourgueil , parce que 
c'était le lieu où elle demeurait et où il Favait vue pour 
la première fois. 

Les plus illustres approbations couvraient les criaille- 
ries « des grenouilles courtisanes » émues contre Ronsard; 
Michel de THospitaU depuis chancelier de France, entreprit 
de vive voix et par écrit la défense « du nouveau Virgile; » 
Marguerite , sœur du roi, et depuis duchesse de Savoie , le 



DB P. DE RONSABD. 11 

gratifia d^honneors et d*unc pension ordinaire. Encouragé 
par ses nobles protecteurs, il résolut d'écrire un poème 
épique à Thonneur de la France et de ses rois ; mais cette 
ardeur fut refroidie par le peu d'appui qu'il trouva dans le 
roi Henri II pour Taccomplissement de son projet. Peut* 
être faut-il penser que la nature même de l'œuvre, où la 
verve de l'auteur se trouvait à chaque instant glaeée et pai* 
la fausseté du sujet et par la rigueur du plan dans lequel 
il s'était renfermé, ne lui a pas permis de pousser au delà 
du quatrième chant une entreprise dont le début ne sert 
qu'à nous prouver la parfaite connaissance que Ronsard 
possédait de l'antiquité. Il s'y montre plus traducteur que 
poète, et la préface qui précède l'ouvrage accuse chez lui 
l'inintelligence complète du genre épique. Ce n'est pas 
en effet le comprendre que de l'envisager comme une étude 
littéraire^ et de donner des recettes de composition pour 
un poème, qui doit jaillir de l'inspiration d'une époque 
tout entière. 

Vers le même temps , Ronsard reçut de la ville de Tou- 
louse une Minerve d'argent massif, dont il remercia le 
parlement et le peuple par un hymne adressé au cardinal 
de Ch&tillon, archevêque de Toulouse, un de ceux qui 
avaient contribué à le mettre en réputation à la cour. 

De nouveaux ennemis, plus dangereux pour Ronsard 
que ses rivaux poétiques, s'élevèrent contre lui à la mort 
du roi Henri II. Les troubles religieux lui ayant donné 
occasion « d'armer les Muses d en faveur du catholicisme^ 
il reçut des remerciments du roi et de la reine, comme 
aussi du pape Pie Y, qui loua par des lettres expresses 
son zèle et son talent. Les protestants commencèrent alors 
à l'attaquer par des poèmes satiriques, auxquels il ré- 



12 VIE 

pondit de la façon la plus vigoureuse, opposant aux ca- 
lomnies l'exposé de ses sentiments et le tableau de sa 
vie ' . On allait Jusqu'à imputer à Thomme le paganisme 
littéraire du poète, et la plaisante promenade d'un bouc, 
' qui avait suivi la représentation de la Oéopâtre de Jodelle , 
était flétrie du nom de sacrifice à Bacchus : il fallut se dé- 
fendre même contre Tabsurdité d*une pareille accusation : 

« Tu dis en Tomissant dessur moy ta malice 
ft Que j'ay fait d^un grand l)ouc à Bacclius sacriflce : 
« Tu mens impudemment : cinquante gens de bien 
« Qui estoient au banquet diront qu'il n*en est rien *. » 
( Response à quelque. . . ministreau,,. ) 

LesMuses,longtemps muettes au milieu des dissensions, 
semblent se réveiller sous Charles IX , qui , plein d'admira- 
tion pour Ronsard , lui commande de le suivre partout, et 
lui donne un logis dans sa propre maison. Vers ce ^emps 
furent terminés les quatre livres de la Franciade, les 
Églogues, les Amours de Callyrée et d'Eurymédon, les 
Amours d^Astrée, ainsi qu'une partie des Mascarades et 
Pièces légères. 

' Response de P. de Ronsard aux injures et calomnies de je ne 
scay quels prédicaniereaux et ministreaux de Genève. 

' La Yiolence de Ronsard dans cette réponse nous engage à 
placer ici un renseignement curieux dû à l'obligeance de M. Fran- 
cisque Michel , qui du reste n'ose point affirmer Tidentité. 

P. de Ronsard et un certain nombre d'individus que nomme 
Théodore de Bèze, « le 28 de may estans allés à Conflans, marchandè- 
rent avec certain nombre de séditieux de venir massacrer leurs hosta&.i 
ce qu'ils exécutèrent à la façon des vespres siciliennes... et y tuans 
entre autres le sieur de Lehon, vieil gentilhomme, et son fils.... » 

( Histoire ecclésiastique des églUes réformées au royaume de 
France. Anvers, 1580, lîv. VII, année 1563, 2* vol., p. 538.) 



DE p. DE BONSARD. 13 

Les Sonnets pour Hélène marquèrent en quelque sorte 
la fin de cette grande carrière poétique. Le digne objet de 
ses chants était cette fois une jeune ûlle d'honneur de la 
reine, d*une très-noble maison de Saintonge, et que Ca- 
therine de Médids avait elle-même désignée à Tadoration 
du poète. Ranimant pour la fiction cette ardeur qu'un 
véritable amour avait échauffée dans ses jeunes années, il 
termina presque sa vie en louant les beautés et les rares 
qualités de sa maîtresse , à laquelle il consacra même dans 
le Yendômois une fontaine appelée de son vivant et après 
lui la Fontaine d'Hélène. 

Honoré des libéralités de Charles IX , Ronsard n*bésitait 
point à les solliciter, et nous trouvons souvent dans ses 
poésies des plaintes ou des appels à la générosité que nous 
croirions aujourd'hui peu convenables & la dignité de l'é- 
crivain , mais que les mœurs des courtisans justiflei^ aux 
yeux de l'historien. Le roi lui donna donc Tabbaye de 
Bellozane et quelques prieurés; Ronsard prend même 
souvent le titre d'aumônier ordinaire de Sa Majesté 
Charles IX. Il ne ftit pas moins estimé du roi Henri III; 
mais, la vieillesse et la maladie Fempêchant de faire sa cour, 
il n'a plus avec Henri cette « familière privante » qui ne 
se peut entretenir que par une « hantise ordinaire. » Tou- 
tefois il ne laissait pas d'être présent à la pensée du roi, 
et sa gloire ne perdait rien de son éclat dans les pays 

ê 

étrangers, puisque la reine Elisabeth lui envoya un diamant 
d*une grande valeur, auquel elle comparait ses ouvrages, 
et que la belle reine d*£cosse,dont il chanta la jeunesse, 
la beauté, les malheurs, lui fît présent en l'année 1583 
d'un buffet de deux mille écus, qu'elle lui envoya par le 
jsiear de Nauzon, un de ses secrétaires. Au-dessus était un 

2 



14 m 

vase en argent , ciselé en forme de rocher, représentant le 
Parnasse, et surmonté d*un Pégase avec cette inscription : 

« ▲ RONSABD, L^AFPOLLON DE LA SOURCE DES MOSBS. » 

Cependant les années et les infirmités avaient affaibli 
Ronsard. « De tous les travaux de Tesprit, la poésie est 
a celui qui a besoin d*une plus grande contention , pour 
« trouver des imaginations élevées etséparées du commun. 
« De sorte que ces efforts le consommoient jusques à le 
« faire tomber en de grandes maladies , pour lesquelles les 
« médecins ne lui défèndoient rien tant que l'exercice de 
« la poésie. Mais il n*y avoit point de considérations assez 
« fortes pour arracher une chose si profondément imprimée 
« et enracinée en son esprit. » (Du Perron , Or. fun. de 
P. de Ronsard.) 

D'autres , et en particulier le président de Thou , attri- 
buent ses infirmités aux excès d'une jeunesse, que « l'âge 
< et le temps avoient rendue un peu trop sinon desbordée , 
« au moins-fort licentieuse , d et dont Ronsard s'accuse lui* 
même d'avoir gaspillé la fleur. Aussi ne passa-t-il pas de 
beaucoup la soixantième année. Le dernier voyage qu'il 
fit à Paris pour voir son ami Galland, principal du collège 
de Roncourt ' , fut au mois de février 1 585 ; il y demeura 
jusqu'au mois de juin suivant, sans presque bouger 
du lit , passant néanmoins le temps à composer des vers. 



' Le collège de Bcmcoiirt fondé en 1353 par le chevalier P. Be- 
coud,qui légua pour cet établissement Phôtel qu*il avait sur le Mont 
Sainte-Geneviève. Très-norissant au seizième siècle, sous P. Galland, 
il fut depuis réuni au collège de Navarre. (Crevier, Hist. de VUniv» de 
Paris.) 



DB P. DB B0N8ÀBD. 15 

Tourmenté de douleurs nerveuses et d'un vague pressen- 
timent de sa fÎD prochaine , il veut revoir ce gracieux pays 
de sa naissance, et se fait conduire à Croix-Val, sa demeure 
ordinaire, près de la forêt de Gastine et de la Fontaine 
.iBellerie, puis de Croix- Val à Tours, dans son prieuré de 
; Saint-Cosme en Tlsle, où, Tesprit sain et entier, après avoir 

9 

édifié les assistants par la ferveur de sa piété, « il rendit 
« son âme à Dieu sur les deux heures de nuict, le ven- 
« dredi vingt-septiesme de décembre, mil cinq cens quatre- 
« vingt-cinq, ayant vescu soixante et un an, trois mois 
« et seize jours. » Selon son désir et son ordre, il fut en- 
terré au chœur de Téglise de Saint-Cosme, et par les soins 
de Gailand on grava sur son tombeau cette épitaphe, 
quMl avait composée à Croix- Val , quelques Jours aupa- 
ravant : 

Ronsard repose iry, qu! hardy dès enfance 
Destoiirna d^Hélicon les Muses en la France, 
Suivant le son dn lutli et les traicts d'Apollon; 
Mais peu Talut sa Muse encontre Téguillon 
De la mort, qui, cruelle, en ce tombeau Tenserre : 
Son ftme soit à Dieu , son corps soit à la terre. 

La France s*émut de la mort de Ronsard comme d'une 
calamité publique. On fit célébrer solennellement ses funé- 
railles dans la chapelle du collège de Boncourt, le lundi 
24 février 1S86; les plus illustres seigneurs de la cour, 
Charles de Valois^ le duc de Joyeuse , le cardinal son frère, 
l'élite du parlement et la fleur des meilleurs esprits de 
France honorèrent cette pompe funèbre. Du Perron, de- 
puis évèque d*Ëvréux^ prononça une oraison qui témoigne 
à la fois de l'admiration des contemporains et du goût lit- 
téraire de répoque. C'est une oeuvre presque païenne, 



te viB 

toute pleine d'imitations pédantesques de Gicéron et de 
Tacite. Ronsard y est surnommé le grand Pan et le père 
des Muses. Quelques mouvements oratoires que Bossuet 
n*a pas dédaignés, et de précieux détails sur la vie et les 
travaux de Ronsard, assurent néanmoins à cet éloge une 
place parmi les monuments littéraires du seizième siècle. 
Du reste, les renseignements abondent sur la personne du 
poète y ses sentiments , les habitudes de sa vie, ses opi- 
nions religieuses et le petit nombre d'événements qui mé- 
ritent de nous intéresser. Nous savons par Claude Binet , 
son premier biographe, qu'il était « d*une stature fort belle^ 
« auguste et martiale , avait les membres forts et propor- 
« tionnés, le visage noble , libéral et vraiment français , 
« la barbe blondoyante , cheveux châtains , nez aquiiin , 
« les yeux pleins de douce gravité et le front fort serein ; 
» mais surtout sa conversation était facile et attrayante. » 
Rude à ses ennemis, il ne mettait pourtant pas d'opiniâ- 
treté dans sa haine , et sa réconciliation prompte et sincère 
avec Melin de Saint-Gelais, qui l'avait si vivement offensé, 
témoigne de la bonté de son cœur. Sans doute la générosité 
royale ne lui laissa jamais lieu d*accuser les rigueurs de la 
fortune ; toutefois nous pouvons dire que, malgré les sol- 
licitations, qu'il regarde peut-être comme un sujet heureux 
et une matière commode à la poésie , il ne montra jamais 
d'âpreté pour le gain. Jusqu'en 1 584, il n'avait retiré aucun 
proût de ses ouvrages. Cette année-là seulement, << il en- 
« tend que Buon,son libraire,lui donne soixante bons écus 
• pour avoir du bois, et aller se chauffer i'hy ver avec son 
a ami Gallandius. » Son testament distribue une notable 
partie de ses biens « aux pauvres de Dieu. » 
Gentilhomme accompli , nul ne réalisa mieux que. lui 



DB P. DB BONSABD. 17 

le précepte que fioileau donne plus tard aux poètes : 

ColtiTez vos amis, soyez homme de foi; 

(Test peu d'être agréable et charmant dans un livre, ' 

n faat savoir encore et converser et vivre. 

Nous avons parlé de ses opinions religieuses ; il a peut-être 
poussé la piété jusqu'à l'exaltation y et partagé le fana- 
tisme dont il était bien difficile de se défendre sous les 
règnes de Charles IX et de Henri III. « Il aiiait envie, si la 
« santé et la Parque l'eussent permis, » d'écrire un poème 
chrétien sur la naissance du monde » et il en avait com- 
mencé un, de la Loi divine^ dédié à Henri de Navarre. 

Ronsard eut une âme véritablement poétique ; il eut le 
sentiment et ramour de la nature, qui manqua trop souvent 
aux poètes du dix-septième siècle, si nous exceptons la 
Fontaine. Jeune encore, il se plait à courir les prairies, 
à se perdre dans l'ombre des l)ois, à suivre les Muses sous 
les verts bocages ou près des fontaines limpides : 



>•• 



Flumina amem, silvasque inglorius., 
... O qui me gelidis in vallibus Haemi 
Sistaty et ingenti ramorum protegat umbra ! 

(ViRG., Georg,^ II.) 



Cest le sentiment qui perce en mille endroits de ses ou- 
vrages: 

• 

Je n'avois pas douze ans, qa*au profond des vaHées, 
Dans les hautes forests des hommes reculées. 
Dans les antres secrets de frayeur tout couvers , 
Sans avoir soin de rien, je composoisdes vers. 
Echo me respondoit et les simples Dryades, 
Faunes, Satyres, Pans, Napées, Oréades, 

2. 



18 VIB 

Âigipans qui iM>rtoient des cornes sur le front» 
Et qui ballant sautoieut comme les chèvres font. 
Et le gentil troupeau des fantastiques Fées, 
Autour de moy dansoient à cottes dégrafées. 

(Poèmes, II, à Lescot) 



Les lieux où se plaisait Ronsard nous donnent le secret de 
son talent : « Sa demeure ordinaire estoit àSaint-Gosme, 
« lieu fort plaisant et comme l'œillet de la Touraine, Jardin 
« de France, ou à Bourgueil, à cause du déduit de la 
« chasse, auquel il s*exerçoit volontiers... Comme aussi 
<< à Croix-Val , recherchant ores la solitude de la forest 
« de Gastine , ores les rives du Loir, et la belle fonteine 
« Bellerie ou celle d'Hélène.... Quand il estoit à Paris et 
«< qu'il vouloit s'esjouir avec ses amis ou composer à 
« requoy, il se délectoit ou à Meudon, tant à cause des 
« bo:s que du plaisant regard de la rivière de Seine, ou 'à 
« Gentilly, Hercueil (Arcueil), Saint-Clou etVanves, pour 
« Tagréable fraîcheur du ruisseau de Bièvre, et des fon- 
« teines que les Muses aiment naturellement. » (Binet.) 
Il aimait aussi la demeure de Boncourt, quHl nommait le 
Parnasse de Paris, et où il se retirait avec son cher Gal- 
landius. A telles marques nous reconnaissons le véritable 
poète ; c'est dans de telles retraites que naissent les beaux 
vers, mieux que sous les lambris du Louvre ou entre les 
murs d'une académie. 

La vivacité de Tesprit de Ronsard n'éclatait pas seule- 
ment dans la poésie : tous les beaux-arts, la peinture, la 
sculpture , la musique, lui étaient familiers, sinon par la 
pratique, au moins par Tintelligence qu'il avait de leurs 
mystères, et, s'il n'eût pas été le premier des poètes du 
seizième siècle, certains morceaux que nous avons con- 



DE P. DE BONSARD. 19 

serves lui auraient assuré un rang fort honoratlc parnâ 
les prosateurs. 

En présence de tant de titres à la gloire, on ne peut 
soupçonner la surprise ou l'usurpation. Les œuvres de 
Ronsard étaient lues et admirées dans les parties de l'Eu- 
rope les plus éloignées. Jusqu'en Moravie, jusqu'en Po- 
logne. Sans parler des rois , reines , princes et princesses 
qui rhonoraient de leur amitié et cultivaient son commerce, 
conversant parfois avec loi dans la langue des Muses , il 
triompha du vice de Fenvie, trop commun dans la répu- 
blique des lettres. Les poètes les plus distingués le saluaient 
comme leur maitre, et gravitaient en satellites autour de 
ce soleil de la poésie. Nous parlons sans figure , puisqu'il 
avait, à l'imitation des Alexandrins, créé une nouvelle 
Pléiade, dont le nom, comme celui .de la première, a pris sa 
place dans l'histoire de la littérature. Elle se composait de 
du Bellay, Belleau, Jodelle, Baïf, Dorât et Pontus de 
Thîard, évêque de Chalon. Aux hymnes de louanges que ces 
poètes chantaient en l'honneur de Ronsard , se mêlaient les 
voix de THospital, de Jacques de Thou, deGamier, de 
Jamyn, dePasserat, de P. de Brach ', dePasquier, de Ber- 
taut, de Rapin, de Robert Estienne, de Turnèbe, de Plthou. . . 
« Enfin, depuis son âge de vingt ans jusques à sa mort, il 
« n'y a presque point eu d'orateur, ni de poète, d'histo- 
« rien, ni de théologien même , qui dans leurs divers écrits 
« n'aient toujours avantageusement parlé de ce grand 
« homme , et il a joui de son vivant de la plus haute et de 
• la plus éclatante gloire que jamais homme de lettres ait 

« Voir ringénieuse Notice sur P. de Brach , par M. Reinhold 
Dezeimeris. Dans la monographie de l'élève, le jeune et savant au* 
leur a parfaitement apprécié le talent du maître. 



20 VIE DE P. DE BONSARD. 

possédée. » Sans doute il ne peut prétendre à recouvrerau- 
Jourd'hui tous ses honneurs perdus, mais la lecture de ses 
œuvres, facilitée par un choix tel que celui qui est offert 
au public, peut du moins le défendre contre l'ingratitude. 
On verra que même les fautes de Ronsard ont été des 
services rendus à notre langue, qu'elle fut par lui dotée des 
trésors de la poésie antique, quelquefois transpoi*tésJpu1l' 
vivants dans ses œuvres, mais presque toujours fondus 
avec tant d'art et de génie qu'elle en est plutôt nourrie 
qu'ornée , et qu'on ne peut avec raison accuser le poète , 

« D*avoir en français parlé grec et latin. » 

On sera, nous l'espérons, convaincu que la réaction contre 
Ronsard fut, comme l'a dit Boileau, un retour grotesque ^ 
et que, même avec l'odè à Duperrier, les quatre strophes 
traduites du psaume gxlv et l'ode à Louis XIII, Mal- 
herbe aurait dû respecter des milliers de vers que notre 
âge moins injuste défendra contre l'oubli. 

A. Noël. 

N, B Les éditeurs, dans le but de faciliter la lecture et la con- 

naissaucedes poésies de Ronsard, ont adopté l'orthographe ordinaire, 
sauf les cas exceptionnels : lorsque les mots ne sont pas de la langues 
actuelle , lorsque le sens diiïère, et lorsque la rime Texige. 



AU ROYn 



SlKE, 



D'autant loin que l'on se peut souvenir parles mo- 
numens de l'antiquité, je trouve que, comme les 
grands roys sourdent rarement, aussi font les poètes 
excellens : de sorte qu'il semble que la fatalité , 
sous la providence de Dieu, amené au sieMe les uns 
et les autres : et qu'à bon droict ils ont esté avec 
pareil honneur appelez les enfans de Jupiter, ou 
pour mieux dire, du Dieu vivant : car les grands 
roys, ornez ^e vertus héroïques, et les poètes rares 
et divins, sont entre les hommes, pour monstrer 
deux grands effets de la divinité , tant pour l'auc- 
torité de commander aux personnes , que pour la 
grâce de gaigner les esprits, tous les deux avec 
admiration et révérence : et n'y a rien qui face 
tant remarquer le siècle et l'âge au cours du temps, 
comme ces deux sortes de grands personnages. 
C'est pourquoy. Sire, ayant acquis parle droict 
d'hospitalité, la familière accointance de feu mon- 
sieur de Ronsard , excellent poëte, qui commença 
ses estudes sous le grand roy François, vostre ayeul, 
père des arts et sciences : et qui florit du règne du 
roy Henry ^ vostre père , les délices et l'amour du 
peuple : puis après du règne du roy Charles, vostre 

. D Henri III. 



^ 



22 AU BOY. 

frère , prince amateur de la poësie : de laquelle ce 
premier ouvrier finalement est decedé sous vostre 
règne , après Tavoir honoré douze ans entiers sous 
vostre protection et faveur. C'est pourquoy, dy-je , 
après avoir rendu au moins mal qu'il m'a esté pos- 
sible^ à ce grand personnage, le juste et dernier 
office deu à nos amis defuncts , j'ay pensé que ne 
ferions chose hors de propos, m'ay an testé par luy 
recommandée l'impression de ses œuvres, et par 
vostre privilège, permise, et commandée, de les 
mettre en lumière sous vostre nom , afin qu'un si 
grand roy, comme vous estes, honorast de la marque 
de son nom et règne la fin d'un si grand person- 
nage comme est le poëte Ronsard : et que ses Œu- 
vres poétiques pareillement honorassent et recom- 
mandassent la mémoire et le nom d'un roi si rare 
comme vous estes, mis au front d'une si rare poôsie. 
Laquelle offrant à vostre Majesté , je la supplie re- 
cevoir aussi favorablement le présent, comme dé- 
votement il vous est présenté : 

Sire, je prie Dieu, le Roy des Roys, vous con- 
server en toute prospérité, tres-glorieux et tres- 
victorieux par dessus vos ennemis, bien obey et 
bien respecté de vos affectionnez subjects : entre 
lesquels, comme l'un des moindres d'iceux, je me 
dédie et consacre aux piedz de vostre Majesté. 

Vostre très humble et très affectionné subject , 

J. GALLAND. 



SONNET 
DE JOACHIM DU BELLAY, 

A P. DE RONSARD [*). 

Comme mi torrent, qui s'enfle et renouvelle 
Par le dégoût' des hauts sommets chenus. 
Froissant et ponts et rivages connus, 
Se fait, hautain une trace nouvelle : 

Tes vers, Ronsard, qui par source immortelle 
Du double mont sont en France venus , 
Gourent , hardis , par sentiers inconnus , 
De même audace , et de carrière telle. 

Heureuses sont tes nymphes vagabondes, 
Gastine* sainte , et heureuses tes ondes, 
O petit Loir, honneur du Vendomois! 

Ici le lutfa , qui naguère sur Loire 
Soûlait^ répondre au mouvoir de mes doigts. 
Sacre le prix^ de sa plus grande gloire. 



' Par le dégoût : par lei eaax qui de Charlei IX. 

dégouttent. * SmOait : da latin tolère, avait 

' Gaitine : dane le liaat Poitou, fait coatnme. 

aojoord'hni partie da département des * Sacre le prix .* le dernier Yen da 

Denx«SèTres. C'est dana la forêt de Cas- tercet n'est pas exempt de qaelqae 

tine qae se trouvait l'abbaye de Croix- obscarité ; il faut l'entendre : consacre 

Va], on Ronsard se retira après la mort ie prix de ta plut grande gloire. 

(*) Nous ne pouvons mieux faire que de placer en tète du nouveau 
choix des œuvres poétiques de Ronsard cette pièce dont Tinspiratioa 
classique, Tallnre harmonieuse et le style hardi donnent un avant-goût 
si sincère de l'illustre auteur dont elle célèbre le génie. 



SONNET DE CL. GARNIER. 

Voici les deux amants qui renomment la France, 
De même qu^iis étaient en ieurs. plus jeunes ans : 
Void l'objet divin d'un si riche printemps , 
Où les dieux avaient mis leur plus chère influence. 

Mais quoi, rien n'est durable , il faut que toute essence 
Eprouve Tinfortune et l'injure du temps : 
Us ont fini leur course, et leurs rays éclatants 
Ont vu tomber leur gloire au fond de l'oubUance. 

Leur gloire, ha! qu'ai-je dit, tant que les jours seront. 
Et tant que par la nuit les astres flamberont. 
Elle aura par la muse une étemelle vie. 

Le temps met < comme il veut les empires à bas , 
Uion n'est plus rien, sa grandeur est finie, 
Mais le savoir d'Homère a vaincu le trépas. 



* Lé têmpi met : le dernier tiereet a TroU mille ans ont puié sur la cendre d'Ho< 

le mérite d'avoir précédé ees beaux [mère, 

wre oui eont dans toutes les mémoires : ^^' ^'P"'* *™'' "'"* ■"' ' "*^*" «•?«•»* 

Est Jcane encor de gloire et d'InmortaUté. 



25 3 



LE 

PREMIER LIVRE DES AMOURS 

DE P. DE RONSARD 
CONSACRÉ A CASSANDRE(*), 



I. 

Qui voudra voir comme amour me surmonte , 
Comme il m*assaut, comme il se fût yainqueur. 
Comme il renflamme et reng^aoe mon cœur, 
Comme il reçoit un honneur de ma honte : 

Qui voudra voir une jeunesse prompte 
A suivre en vain l'objet de son malheur, 

(*) CasMndre. Ronsard s'étant énamouré d*une belle fille Blésienne, 
qui avait nom Cassandre, le vingt et unième Jour d'avril, en un voyage 
qu*U fità BioiSyOùestoit la oour, ayant lors atteint Tàgede vingt ans, 
résolut de la chanter, tant pour la beauté du suject que du nom, dont 
il fut épris aussitôt quMl Teût veufi, ainsi que par un instinct divine- 
ment inspiré : ce qu'il semble assez vouloir donner à oognoistre par 
cette devise qull print alors , d>çl5ov d>c it&àyqv* (Vt vidi, ul periU) 
(Cl.Binet) 

Il falsizansamonretudeCassaodre, qii*H abandonna pour uneji^ 
lousie qu'il conçut. Colletet laisse entendre que Melin de Saint-Gelais 
fut à son tour épris de la belle Cassandre. Ce sentiment ne fut pas, dit-il, 
étranger à llnimitié des deux poètes. 

Ce premier livre des Amours fut, si nous en croyons Colletet, com- 
posé par le grand poitepour contenter son esprit; et quanta ses autres 
vers amoureux, 11 les composa pour plaire aux dames et aux seigneurs 
de la cour. 

27 



28 ^ LE PBBMIBB LIV£E 

Me vienne ]ire, il voirra ' ma douleur, 
Dont ma déesse et mon dieu ne font compte , 

Il connaîtra qu'amour est sans raison , 
Un doux abus, une belle prison , 
Un vain espoir, qui de vent nous vient paître : 

• 

Et connaîtra que Thonmie se déçoit , 
Quand plein d*erreur un aveugle' il reçoit 
Pour sa conduite, un enfant pour son maître. 

I F'oirra : Verra. sente par les poètes aveagle et en< 

' ifn aveugl9 : L'Amoar est repré- fant. Anacréon, posslnu 



II. 

Le plus touffu d'un solitaire bois. 
Le plus aigu d'une roche sauvage , 
Le plus disert' d'un séparé rivage. 
Et la frayeur des antres les plus cois , 

Soulagent tant mes soupirs et ma voix. 
Qu'au seul écart d'un plus secret ombrage 
Je sens garir * cette amoureuse rage , 
Qui me r'afole au plus verd de mes mois. 

Là renversé dessus la terre dure , 
Hors de mon sein je tire une peinture , 
De tous mes maux le seul allégement : 

Dont les beautés par Denisot^ encloses. 
Me font sentir mille métamorphoses 
Tout en un coup d'un regard seulement. 

■ Ditert : désert. Mans en 1515, mort en 1554. L'homm« 

' Garir : guérir. entre les antres de singulières grftces, 

* DerUsot, Nicolas Denisot, né au eiceUentenl'artde peinture. (Muret.) 



DBS AMOURS. 29 



III. 



Je veux pousser par ]a France ma peine, 
Plus-tôt > qu'un trait ne vole au décocher : 
Je veux de miel » mes oreilles boucher, 
Pour n'ouir plus la voix de ma sereine 3. 

Je veux muer mes deux yeux en fontaine, 
Mon cœur en feu , ma tête en un rocher. 
Mes pieds en tronc, pour jamais n'approcher 
De sa beauté si fièrement humaine. 

Je veux changer mes pensers en oiseaux. 
Mes doux soupirs en Zephyres nouveaux. 
Qui par le monde éventeront ma plainte. 

Je veux du teint de ma pâle couleur, 
Aux bords du Loir enfanter une fleur 4 , 
Qui de mon nom et de mon mal soit peinte. 

1 Plus^ôt : plaa rapidement. * Enfanter une fleur : da sang d'A- 

' MM : eire. jax sortit une fleur, l'hyacinthe, dont 

^ Sereine : Sirène, allusion à la voix les feuilles portaient écrites ces lettres : 

enehanteresse des Sirènes, dont Ulysse Al , qui sont les premières de son nom, 

n'évita les séductions qu'en bouchant et en même temps représentent an cri 

deelrelesoreUIesdesescompagnons, et de douleur. (Ovide, Métam,y Xlll,394; 

se fhisant lier lui-même au mât de son Virg. , £g/., 3, t. 106 ; Pline l'Ancieny 

■avire. XXl, 11.) 



Une beauté de quinze ans enfantine , 
Un or ' frisé de maint crcspe anelet *, 
Un front de rose, un teint damoiselet, 

* Un or : une chevelure dorée. crêpée. Expression fréquente dani Iw 

' Çrespe anelet : anneau , boucle poésies de Ronsard. 



30 LE PBEMIER UVBE 

Un ris qui Fâme aux astres achemine : 

Une vertu de telle beauté digne , 
Un col de neige, une gorge de lait , 
Un cœur jà mûr en un sein verdelet, 
£n dame humaine une beauté divine : 

Un œU puissant de faire jours les nuits, 
Une main douce à forcer les ennuis, 
Qui tient ma vie en ses doigts enfermée : 

Avec un chant découpé doucement' , 
Or' d'un souris, or' d'un gémissement : 
De tels sorciers ma raison fut charmée (*). 

' Découpé : entrecoupé. 

(.*) Les traits les plus charmants de ce sonnet sont traduits de Pétrar- 
que^ 159, In yiia di M» Laura, L'original est bien mpérieur à la copie. 



V. 



Avant le temps tes temples < fleuriront 
De peu de jours ta fin sera bornée , 
Avant le soir se clora ta journée , 
Trahis d'espoir tes pensers périront : 

Sans me fléchir tes écrits flétriront * , 
En ton désastre ira ma destinée , 
Pour abuser les poètes ' je suis née (*) , 
De tes soupirs nos neveux se riront. 



I Temples : itmpea, * Poètes : Ronsard fait ce mot de 

. ' flétriront : se flétriront. deux syllabes. 

(*) Lepo6le fait de fréquentes allusions à la destinée de la fille de Priam, 
Cassandre, dont sa maîtresse portait le nom. 



DBS AHOUfiS. SI 

Ta seras fait du vulgaire la fable, 
Tu bâtiras sur riuoertam du sable, 
Et vainemeot tu peindras dans les deux*. 

Ainsi disait la nymphe qui m'affole , 
Lorsque le cief, témoin de sa parole. 
D'un dextre éclair * fut présage à mes yeux. 

* Le$ deux : les airs. ]e ciel do e&tè droit , présage de mal» 

> Dextre éclair : éclair q«i lilloane heur daos l'opinion des Latin». 

Je voudrais bien richement jaunissant , 
£n pluie d'or^ goutté à goutte descendre 
Dans le giron de ma belle Cassandre, 
Lorsqu'en ses yeux le somme va glissant; 

Puis je voudrais en taureau blanchissant * 
Me transformer pour sur mon dos la prendre. 
Quand en avril par l'herbe la plus tendre 
Elle va,fleur, mille fleurs ravissant 3. 

Je voudrais bien pour alléger ma peine , 
Être un Narcisse , et elle une fontaine. 
Pour m'y plonger une nuit à séjour 4 : 

Et si voudrais que cete nuit encore 
Fût étemelle , et que jamais Taurore 
Pour m'éveillcr ne rallumât le jour (*). 

' En pluie (for : allusion à la fable sont. 

de Danaé. ^' "^o**» •"• ■ '**" *^* ''•"' '**•"* ''• «»•'••• 

i En taureau blanchitsant:Ma8\on ^ ,, . . ./^*''''"":î.u .„ 

i renlèTement d'Earope par Jupiter, ,* ^r*""'/ " '*^'''' ' ""' ""** "* 

métamorphosé en taureau. **«'•' * ******'• 

3 Elle va, fleur, miUe fleura ravis^ 

C*) Ce sonnet dégoise avec une délicatesse infinie dans la forme la cru- 
dité gauloise de la pensée. 



S2 lE PSEHIEB LIVRE 



V 



viir). 



Quand en naissant la dame que j'adore, 
De ses beautés vint embellir les deux , 
Le fils de Rhée appela tous les dieux , 
Pour faire d'elle encore une Pandore. 

Lors Apollon de quatre dons l'honore , 
Or' de ses rais > lui façonnant les yeux , 
Or' lui donnant son chant mélodieux , 
Or' son oracle , et ses beaux vers encore. 

Mars lui donna sa fière cruauté , 
Vénus son ris , Diane sa beauté, 
Pithon * sa voix, Cérès son abondance ; 

L'Aube ses doigts et ses crins déliés^ , 
Amour son arc , Thétis donna ses pieds ^ , 
Clion sa gloire, et Pallas sa prudence. 



» ihp* <fo «M rais : tantôt de ses ches les poëtee f o5o8dbtTO>oc et eC- 

rayone ; ores, de l'italien ora, TcX6xa(iOc. 
» Déesse de l'éloquence. 4 Tkitis dMna tes pieds : ThM» ni 

' Ses erins déliés : tes uns cheveux : ^ ,. . „ «^^ A#«#,.#JL-.er« 

il. i.t<» ^w— .. i'-«K- -.♦ »«»»^. «PPelée dans Homère «p^pwceÇa. 

QB latin ertnesi l anoe est nommée • • • 

(*) Ce sonnet est an rappel ingénieux de la feble de Pandore, racontée 
par Hésiode, '£pYû( xal i^fJiepat, y. 50. ^ 



VIIL 

Pour te servir, l'attrait de tes beaux yeux 
Force mon âme, et quand je te veux dire 
Quelle est ma mort , tu ne t'en fais que rire , 
Et de mon mal tu as le cœur joyeux. 



DES AMOUBS. 88 

Puîsqa'en t^aimantje ne puis avoir mieux, 
Pennets au moins , qu^en mourant je soupire , 
De trop d'orgueil ton bel œil me martyre ' , 
Sans te moquer de mon mal soucieux. 

Moquer mon mal , rire de ma douleur, 
Par un dédain redoubler mon malheur. 
Haïr qui t'aime et vivre de ses plaintes , 

Rompre ta foi, manquer de ton devoir*. 
Cela, cruelle, hé! n'est-ce pas avoir 
Les mains de sang et d'homicide teintes (*)? 

* Ue martyre : me martyriae, (Muret). Toarnure grecque que notra 

* Manquer de ion dewHr : IkUUr langue n*a point eoneerrée. 

(*) Ce soDoet, bieo qa*empreint d'ane exagération dont il faot aocm^ 
Pioperoe, se recommande par la netteté et la ferme allure du style. 

V IX. 

Quand au matin ma déesse s^habille , 
D'un riche or erespe ■ ombrageant ses talons. 
Et les filets de ses beaux cheveux blonds 
En cent façons en-onde * et entortille : 

Je l'accompare à l'écumière fille ^ 
Qui, or' pignant^ les siens brunement longs ^, 
Or' les fnsant en mille crespillons , 
Passait la mer portée en sa coquille. 



I Or erespe :chtwux blonda crêpée. * Brunement hngt : la plupart des 

Voy. Sonnet iv. poètes donnent à Vénus des cheveux 

3 JSlM-oiufs: tourner et eresper en long blonds. Homère l'a nommée IIoXO- 

comme ondes (Muret). Xgi^iiJOÇ, Virgile aurea Fenu», et notro 

> Éewnière fille : Vénus, née de l'é- Musset : 

eume de la mer ( 'AçpOÎiTT) , de AçpÔÇ q„^ ,. blonde A«tarté,flUe de ronde •m*re. 

écume). Fécondait l'anîTera eo tordant sas chereiii. 

« Piçnant : peignant. (Rolla.) 



S4 LE PBEMIEB LIVRE 

De femme humaine encore ne sont pas 
Son ris, son front, ses gestes ne ses pas, 
"Se de ses yeux Tune et Fautre étincelle. 

Rocs, eaux ne bois ne logent point en eux 
!Nymphe qui ait si folâtres cheveux, 
]Si Tœil si beau, ni la bouche si belle. 



X. 

Amour me tue, et si ' je ne veux dire 
Le plaisant mal que ce m'est de mourir. 
Tant j'ai grand' peur qu'on veuille secourir 
Le doux tourment pour lequel je soupire. 

11 est bien vrai que ma langueur désire 
Qu'avec le temps je me puisse guérir : 
Mais je ne veux ma dame requérir 
Pour ma santé, tant me plaît mon martyre* 

Tais-toi langueur, je sens venir le jour, 
Que ma maîtresse après si long séjour *, 
Voyant le mal que son orgueil me donne. 

Qu'à la douceur la rigueur fera lieu. 
En imitant la nature de Dieu, 
Qui nous tourmente, et puis il nous pardonne. 

> Et si : et pourtant. > Si Umg séjour : si long retard. 



XI. 



Amour, amour, que ma maîtresse est belle! 
Soit que j'admire ou ses yeux mes seigneurs, 
Ou de son front la grâce et les honneurs, 
Ou le vermeil de sa lèvre jumelle. 



DES ÀMOUBS. 35 

Amour, amour, que ma dame est cruelle ! 
Soit qu'un dédain rengrége ' mes douleurs. 
Soit qu'un dépit fasse naître mes pleurs, 
Soit qu'un refus mes plaies renouvelle. 

Ainsi le miel de sa douce beauté 
Nourrit mon cœur : ainsi sa cruauté 
' D'un fiel amer aigrit toute ma vie : 

Ainsi repu d'un si divers repas^ 
Ores je vis, ores je ne vis pas, 
Égal au sort des frères d'CËbalie *. 

* Bengrige : ansmente, redouble. tager a^ec lai son immortalité. Us 

3 Des frère* dPOBhcUie : Cast<Mr et renaiuaient et monraient l*an après 

Follaz ; PoUaz obtiat de Jopiter, aprce l'antre. (Homère, Oéfsêée, et HadarOf 

la mort de Caetor, aoa frère, de par- Néméenneê, ) 



xnc). 



» » 



, ' 



Divin Bellay, dont les nombreuses ' lois *, 
Par une ardeur de peuple séparée 3, 
Oot revêtu l'enfant de Cythérée 
D'arc, de flambeaux, de traits et de carquois : 

Si le doux feu dont jeune tu ardois 4, 
Enflambe encor' ta poitrine sacrée, 
Si ton oreille encore se récrée, 
D'ouir les plaints des amoureuses voix, 

* Nombrentet : harmonieuses. Tulgaire. 

^ Lois : pris ici pour Tcrs, comme * Tu ardois : ta brûlais; du latla 

thex les Grecs v6(iOl. ardere. 
3 Do peuple séparée : Ignorée du 

(*} Réponse à un soonet de Joachim du Bellay, qui adressait à Rod- 
8arâ les mêmes éloges. 



36 LB PRElilBB LIVRE 

Oy ' ton Ronsard qui sanglote et lamente, 
Pâle de peur, pendu * sur la tourmente , 
Croisant en vain ses mains devers les; cieux, 

En frêle nef, sans mât, voile ne rame, 
Et loin du havre , où pour astre , ma dame 
Me conduisait du phare de ses yeux. 

* Off : impératif da verbe oair : en* «ion d'ane pittoresque énergie* Su* 
tends. pendtt sar les flots ea farie. 

2 Pendu sur la tourmente : eipres- 



XIII (*). 

Comme un chevreuU, quand le printemps détruit, 
Du froid hiver la poignante gelée. 
Pour mieux brouter la feuille emmiellée ', 
Hors de son bois avec Taube s'enfuit : 

Et seul , et sûr, loin de chiens et de bruit, 
Or' sur un mont, or* dans une vallée , 
Or* près d'une onde à l'écart recelée , 
Libre s'égaie où son pied le conduit : 

De rets ni d'arc sa liberté n'a crainte, 
Sinon alors que sa vie est atteinte 
D'un trait sanglant , qui le tient en langueur. 

Ainsi j'allais sans espoir de dommage , 
Le jour qu'un œil , sur l'avril de mon âge, 

Tira d'un coup mille traits en mon cœur. 

■ 

' Emmiellée : le poète fait ce mot miel que poar une seule. V. 5oflfl, ///. 
de quatre syllabes , quoiqu'il ne compte 

(*) Sonnet imité de Bemlx). 



DBS AMOUBS. 87 



XIV. 



Dedans un pré je vis une naïade, 
Qui conune jQeur marchait dessus les fleurs , 
Et mignottait ' un bouquet de couleurs , 
Éehevelée , en simple verdugade *. 

De son regard ma raison fut malade , 
Mon fr^nt pensif, mes yeux chargés de pleurs , 
Mon cœur transi : tel amas de douleurs 
En ma franchise ^ imprima son œillade. 

Là je sentis dedans mes yeux couler 
Un doux venin, subtil à se mêler 
Où rame sent une douleur extrême. 

Pour ma santé je n'ai point immolé 
Bœufs ni brebis, mais je me suis brûlé 
Au feu d'amour, victime de moi-même. 

* Mignottaii: fkisaitd'nne fa^n mi- ûtx les jap«i. Pris ici poar jnpoa. 

gnonne. ' Franchise : Uberté. Molière l'emo 

' Feréuçade : Sorte de ceroeaa, pa- ploie encore dans ce sens. [Précieuses 

nier on bourrelet pour relever et gon- ridicules. ) 



fi7 



Ciel, air et vents , plains et monts découverts, 
Tertres vineux ' et forêts verdoyantes. 
Rivages torts * et sources ondoyantes; 
Taillis rasés, et vous bocages verts. 

Antres moussus à demi-front ouverts, 
Prés, boutons, fleurs et herbes roussoyantes ^, 

* Tertres vineux : collines cosTertes dont le cours est sinaenx. 
de Tignes. 3 Herbes rùussoyantes^ lierbes con- 

' Rivages torts : raisseaax ou rivages vertes de rosée, en latin herhùi ^roseicUe, 

RONSARD. — T. I. 4 



S8 LE PBEMÏEB LIVBB 

Vallons bossus »t plages blondoyantes , 
Et vous rochers, les hôtes de mes vers ; 

Puisqu'au partir, rongé de soin et d*ire, 
A ce bel œil adieu je n*ai su dire , 
Qui prés et loin me détient en émoi, 

Je vous suppli', ciel, air, vents, monts et plaines/ 
Taillis , forêts , rivages et fontaines, 
Antres , prés , fleurs, dites-le lui pour moi. 

XVL 

Petit barbet , que tu es bienheureux. 
Si ton bonheur tu savais bien entendre , 
D'ainsi ton corps entre ses bras étendre. 
Et de dormir en son sein amoureux ! 

Où moi je vis chétif et langoureux, 
Pour savoir trop ma fortune comprendre : 
Las ! pour vouloir en ma jeunesse apprendre 
Trop de raisons, je me fis malheureux. 

Je voudrais être un pitaut* de village, 
' Sot, sans raison , et sans entendement, 
Ou fagoteur qui travaille au bocage. 

Je n'aurais point en amour sentiment ; 
Le trop d'esprit me cause mon dommage , 
Et mon mal vient de trop de jugement. 

I Pitaut : rastre , paysan grosaier. 



xvu. 

Si je trépasse entre tes bras , ma dame, 
Je suis content : aussi ne veux-je avoirs 



DES AMOVBS. 89 

Plus grand honneur au monde , que me voir, 
En te baisant , dans ton sein rendre I*âme. 

. Celui dont Mars la poitrine renflamme, 
Aille à la guerre; et d'ans et de pouvoir 
Tout furieux, s'ébatte à recevoir 
En sa poitrine une espagnole lame : 

Moi plus couard , je ne requiers sinon, 
Après cent ans sans gloire et sans renom. 
Mourir oisif en ton giron, Cassandre (*). 

Car je me trompe, ou c'est plus de bonheur 
D'ainsi mourir, que d'avoir tout Thonneur 
D^un grand César, ou d'un foudre Alexandre. 

(*) Properce et TibaUe forment souvent le même souhait. 



XVIII (*). 

Je meurs, Paschal', quand je la vois si belle 
Le front si beau, et la bouche et les yeux. 
Yeux le logis d'amour victorieux 
Qui m'a blessé d'une flèche nouvelle. 

Je n'ai ni sang, ni veine, ni moelle. 
Qui ne se change : et me semble qu'aux cieux 
Je suis ravi , assis entre les dieux, 
Quand le bonheur me conduit auprès d'elle. 

Ah! que ne suis-je en ce monde un grand roi ! 

' Pasehal du Faux^ ami et admira* nialogiste. Noua retrouTons aon nom 
tear de Ronsard. C'était nn liabile gé- dans les versdn poète, 

(*) Il appert par ce sonnet et plusieurs autres, qu'ils ne sont pas tous 
foits pour Cassandre ,mais pour d'autres qu'il a aimées* ( Muret. ) 



40 LE PBEMIER LIVRE 

£IIe serait ma reine auprès de moi : 
Mais n'étant rien , il faut que je m'absente 

De sa beauté, dont je n'ose approcher 
Que d'un regard transformer je ne sente 
Mes yeux en fleuve et mon cœur en rocher. 



XIX. 

Chère maîtresse, à qui je dois la vie , 
Le cœur, le corps, et le sang et l'esprit. 
Voyant tes yeux amour même m'apprit 
Toute vertu que depuis j'ai suivie. 

Mon cœur ardanf d'une amoureuse envie 
Si vivement de tes grâces s'éprit , 
Qu'au seul regard de tes yeux il comprit 
Que peut honneur, amour et courtoisie. 

L'homme est de plomb , ou bien il n'a point d'yeux. 
Si te voyant il ne voit tous les cieux 
En ta beauté qui n*a point de seconde. 

Ta bonne grâce un rocher retiendrait : 
Et quand sans jour le monde deviendrait , 
Ton œil si beau serait le jour du monde >. 

' Jrdant : brftlant , da Terbe latin doir et ardre, 
ardere ; d'où les Terbcs français ar- ' Exagération dans le goftt italiea. 



XX. 

Soit que son ôr se crêpe lentement , . 
Ou soit qu'il vague en deux glissantes ondes , 
Qui çà, qui là , par le sein vagabondes 
Et sur le col nagent folâtrement : 



DBS AMOURS.' 4f 

Ou soit qu'un nœud illustré/ richement 
De maints rubis et maintes perles rondes, 
Serre les flots de ses deux tresses blondes. 
Mon cœur se platt en son contentement. 

Quel plaisir est-ce, ainçois > quelle merveille , 
Quand ses cheveux troussés dessus roreille. 
D'une Vénus imitent la façon ; 

Quand d'un bonnet sa tête elle adonise, 
£t qu'on ne sait, tant neutre elle déguise 
Son chef ^ douteux, s'elle est ûlle ou garçon C) ! 

1 Illustré : orné, rendn brillant. C'est ' Ainçois : plutôt, bien plni. 
dans cette même acception que ce mot ^ San chef : sa tète. 
est employé anjonrd'hai. 

(*) La pensée da soonet est emprantée à Horace, Od.,n, &, vers 31. 




Prends cette rose, aimable comme toi 
Qui sers de rose aux roses les plus belles. 
Qui sers de fleur aux fleurs les plus nouvelles , 
Dont la senteur me ravit tout de moi. 

Prends cette rose, et ensemble reçois 
Dedans ton sein mon cœur qui n'a point d'ailes , 
11 est constant , et cent plaies cruelles 
r^'ont empêché qu'il ne gardât sa foi. 

La rose et moi différons d'une chose : 
Un soleil voit naître et mourir la rose. 
Mille soleils ont vu naître m'amour *. 

> M*a'mour : élision pour mon amoor (ma amoar). 

(*) Ce sonnets! plein de grâce n'a point, comme le dit justement 
Muret, besoin de commentaire. 



42 LE PBEMIER LIYBE 

Ah ! je voudrais que telle amour éclose 
Dedaus mon cœur qui jamais ne repose, 
Comme une fleur, ne m'eût duré qu'un jour. 

XXII. 

Devant les yeut nuit et jour me revient 
Le saint portrait de Tangéliquc face : 
Soit que j'écrive , ou soit que j'entrelace 
Mes vers au luth, toujours il m'en souvient. 

Voyez, pour Dieu, comme un bel œil me tient 
En sa prison et point ne me délasse* : 
Qui me chérit , me sourit et menace , 
Et de pensée à mon dam ' m'entretient. 

O le grand mal, quand notre âme est saisie 
Des monstres nés dedans la fantaisie ! 
Le jugement est toujours en prison. 

Amour trompeur, pourquoi me fais-tu croire 
Que la blancheur est une chose noire , 
Et que les sens sont plus que la raison ! 

• Délasse : délivre des lieas ( las et ^ J mon dam : à ma perte; du latin 
plus tard laes ) ; damnum, 

... ce blé r»avrait d'un las 
l^a menteurs et traltm appas. 

( La FoifT.. FaNêt, IX, a. ) 

XXIII. 

Heureux le jour, l'an, le mois et la place, 
L'heure et le temps où vos yeux m'ont tué. 
Sinon tué , à tout le moins mué 
Comn^e Méduse * eu une froide glace *. 

> Méduse : Gorgone dont la tête at- ceux qai la regardaient, 
tachée à l'égide , changeait en pierre » Glace : marbre froid et glacé. 



DES AMOURS. 48 

Il est bien vrai que le trait de ma face 
Me reste encor, mais Tesprit délié 
Pour vivre en vous a son corps oublié, 
Me laissant seul comme une froide fhasse. 

Aucunefois quand vous tournez un peu 
Vos yeux sur moi, alors je sens un feu 
Qui me ranime et réchauffe les veines , 

£t fait au froid quelque petit effort. 
Mais vos regards n'allongent que mes peines, 
Tant le premier fut cause de ma mort (*) l 

(*) L'idée appartient à Pétrarque. Sonetli in Fita di Laura, 39. 

XXIV. 

Je vis ma nymphe entre cent damoiselles, 
Comme un croissant ' par les menus flambeaux, 
Et de ses yeux, plus que les astres beaux 
Faire obscurcir la beauté des plus belles f) ; 

Dedans son sein les grâces immortelles , 
La gaillardise * et les frères jumeaux ^ 
Allaient volant comme petits oiseaux 
Parmi le vert des branches pkis nouvelles. 

Le ciel ravi , qui si belle la voit, 
Roses et lis et guirlandes plcuvoit ^ 
Tout au rond ^ d'elle au milieu de la place. 

■ Comme un croissant par les menus dria; en latin lascivia, 

flambeaux : comme la lune au milieu 3 Les frères jumeaux . les. amours, 

des étoiles. * Pleucoit : faisait pleoToir. 

' La gaillardise : en italien leggia- ^ Tout au rond : tout autour. 

D Ce premier qaatralio est empranté à Pétrarque Sonetli in Fila di 
Lauraf ici. 



f 



44 LE PBBMIER UVRE 

Si ' qu*en dépit de Thiver froidureux, 
Par la vertu de ses yeux amoureux 
Un beau printemps s'engendra de sa £3K». 

I Si : de sorte que. 



XXV. 

Plus que les rois, leurs sceptres et leur bien, 
Taime ce front où mon tyran ' se joue, 
£t le vermeil de cette belle joue , 
Qui fait honteux le pourpre * Tyrien. 

Toutes beautés à mes yeux ne sont rien 
Au prix du sein qui soupirant secoue 
|Son gorgerin sous qui doucement noue^ 
Un petit flot 4 de marbre Parien. 

En la façon que Jupiter est aise, 
Quand de son chant une Muse Fapaise : 
Ainsi je suis de ses chansons épris, 

Lors qu'à son luth ses doigts elle embesogne^, 
£t qu'elle dit le branle^ de Bourgogne, 
Qu'elle disait le jour que je fus pris. 



I JilPo» tyran : Famonr. cette périphrase ragitation da sein de 

' Le pourpre : pourpre est as- sa maîtresse, blanc et ferme comme le 

jourd'hai fimiain. marbre de Paros, 

' JVoue : nage, du latin natare. & EnU>etogne : occupe. 

* Un petit flot : le poète entend par < Le branle : air de danse. 



XXVI. 

Ce petit ehien qui ma maîtresse suit, 
Et qui jappant ne reconnaît personne, 



DES AMOURS. 45 

Et cet oiseau ■ qui ses plaintes résonne % 
Au mois d*avrii soupirant toute nuit ^ : 

Et la barrière où quand le chaud s'aifuit , 
Ma dame seule en pensant s'arraisonne 4, 
Et ce jardin où son pouce moissonne 
Toutes les fleurs que Zépbyre produit : 

Et cette danse ^ où la flèche cruelle. 
M'outre-perça, et la saison nouvelle 
Qui tous les ans refraîchit mes douleurs, 

Le même jour, la même place et l'heure , 
Et son maintien qui dans mon cœur demeure , 
Baignent mes yeux de deux ruisseaux de pleurs (*). 

* E\ cet oiseav : le rossignol. * S'arraisonne : se livre à set médi* 

* Résonne: tAii résonner. talions. ■' 

> Toute nuU : toate la nuit * Danse .-il y est fait allasion aa 

sonnet 25, P.44. 

(*) Presque toutes les image» de cette pièce sont tirées du sonnet 68 de 
Pétrarqae, In fita di Laura. 

XXVII. 

Je parangonne « à ta jeune beauté. 
Qui toujours diire en son printemps nouvdle. 
Ce mois d'avril qui ses fleurs renouvelle , 
En sa plus gaie et verte nouveauté». 

Loin devant toi fuira la cruauté : 
Devant lui fuit la saison plus cruelle. 
11 est tout beau , ta face est toute belle : 
Ferme est son cours, ferme est ta loyauté : 

Il peint les bords , les forêts et les plaines , 

» Parangonne : compare en éga- » Expression fréquente «ans notr» 
lant. P««to. 



46 LE PBEMIER LIVAE 

Tu peins mes vers d'un bel cmaîl de fleurs: 
Des laboureurs il arrose les peines, 

D'un vain espoir tu laves mes douleurs : 
Du ciel sur l'herbe il fait tomber les pleurs, 
Tu fais sortir de mes yeux deux fontaines. 

* 

XXVIII. . 

STANCES. 

Quand au temple nous serons 
Agenouillés , nous ferons 
Les dévots selon la guise 
De ceux qui pour louer Dieu 
Humbles se courbent au lieu 
Le plus secret de l'église. 



/ 



/ 



Mais quand au lit nous serons 
Entrelacés , nous ferons 
Les lascifs selon les guises 
Des amants , qui librement 
\ Pratiquent folâtrement 

Dans les draps cent mignardises. 

Pourquoi doncque quand je veux 
Ou mordre tes beaux cheveux , 
Ou baiser ta bouche aimée , 
Ou toucher à ton beau sein , 
Contrefais-tu la nonnain 
Dedans un cloître enfermée? 

Pour qui gardes-tu tes yeux 
Et ton sein délicieux , 
Ton front, ta lèvre jumelle? 
En veux-tu baiser Pluton 



DES AMOUBS. 

Là-bas après que Charon 
T'aura mise en sa nacelle? 

Après ton dernier trépas , 
Grêle ' tu n'auras là-bas 
Qu'une bouchette blémie : 
Et quand mort je te verrais 
Aux ombres je n'avouerais 
Que jadis tu fus m'amie. 

Ton test' n'aura plus de peau, 
Kl ton visage si beau 
N'aura veines ni artères : 
Tu n'auras plus que des dents 
Telles qu'on les voit dedans 
Les têtes des cimetères ^ 

Doneque tandis que tu vis, 
Change , maîtresse , d'avis , 
£t ne m'épargne ta bouche. 
Incontinent tu mourras, 
Lors tu te repentiras 
De m'avoir été farouche. 

Ah je meurs ! ah baise-moi ! 
Ah! maîtresse, approche-toi! 
Tu fuis comme un faon qui trenfble 
Au moins souffre que ma main 
S'ébatte un peu dans ton sein. 
Ou plus bas , si bon te semble (*}. 



47 



' Grêle : maigre et desséché. 
' Ttst : tête. 



s Cimetères : cimetières. 



nCeUe chanson n'apparUent en rien à Cassandre; ilest intéressant 
de signaler comment ces mêmes idées, dépouillées de tout développe- 
ment oiseux et.de leur tour grivois, ont produit le beau sonnet auquel 
l'auteur paraît .s'essayer : Quand vous serez bien vieille', p. 140. 



48 LE PREMIEB LIVBE 

XXIX. 

Heureuse fut l'étoile fortunée , 
Qui d'un bon œil < ma maîtresse aperçut; 
Heureux le bers> et la main qui la sut 
Emmaillotter le jour qu'elle fut née! 

Heureuse fut la mamelle en-mannée^ 
De qui le lait premier elle reçut : 
Et Inen heureux le ventre qui conçut 
Telle beauté de tant de dons ornée. 

Heureux parents qui eûtes cet honneur 
De la voir naître un astre de bonheur ; 
Heureux les murs , naissance de la belle ! 

I Heureux le fils dont grosse elle sera , 

Mais plus heureux celui qui la fera 
Et fenmie et mère en lieu d'une pucelle (*) ! 

* Ç>«{ dtvn hon œil : dont l'hearense (Maret) . Encore en usage anjourd'hai 
influence présida à la naissance de ma dans le Calvados.. 

nmitresse, * En-mannée: pleine d'un lait dons 

* Sers : berceau , mot tendômois comme la manne. 

(*) Les idées sont prises d'Ovide, Milam., lY, 321. 



XXX. 

Ce ris plus doux que l'œuvre d'une abeille 
Ces dents ainçois deux remparts argentés , 
Ces diamants à double rang plantés 
Dans le corail de sa bouche vermeille : 

Ce doux parler qui lestâmes réveille , 

s Le miel. 



DES AMOURS. 49 

Ce chant qui tient mes soucis enchantés, 
£t ces deux cieux> sur deux astres entés, 
De ma déesse annoncent la merveille. 

Du beau jardin de son jeune printemps 
Sort un parfum, qui le ciel en tout temps 
Peut embaumer de ses douces haleines : 

Sa bouche engendre une si douce voix. 
Que son chant fait bondir rochers et bois , 
Planer* les monts et montagner^ les plaines. 

* Et ees deux deux : les aoarcUs ^ Montagner : convertir en mon- 
Tofttés comme les cieaz. (Maret.) tagnes. 

> Planer : changer en plaines. 



XXXI. 

J'avais l'esprit tout morne et tout pesant. 
Quand je reçus du lieu ' qui me tourmente, 
L'orange ' d'or comme moi jaunissante 
Du même mal qui nous est si plaisant. 

Les pommes sont de l'amour le présent : 
Tu le sais bien, ô guerrière Atalante% 
Et Cydippé qui encor se lamente 
De l'écrit d'or 4 qui lui fut si cuisant. 

1 Du lieu : Blois, séjoar de Cas- moar pour Vydippe imagina de lai 

sandre. jeter une pomme d'nr sar laquelle il 

^L'orange : entre tontes les pom- avait tracideux vers, dont le sens était 

■es, l'orange est dédiée à la volupté qoeCydippe s'engageait à lui. Cydippe 

et à l'amour. lut cet écrit dans le temple de Diane, où 

* McUante :ûlle de Schœnée, roi de toutes les paroles prononcées acqué- 

Seyros, promise par son père à celui qui raient la valeur d'une promesse soient 

la dépasserait à la course. Elle se nelle. Son père , ignorant l'aventure, 

laissa retarder par les pommes d'or maria sa fille à un autre époux , et 

qu'Hippomène jeUit devant elle, et par cet hymen causa le désespoir de 

ftit vaincue. Ovide, Métam,, X, 561. Cydippe . V. Ovide, Héroides : Cydippe^ 

, * Le jeane Acontius épris d'à- Aconits, 



50 LE PBEHIER LIVRE 

Les pommes sont de l'amour le vrai signe 
Heureux celui qui de la pomme est digne ! 
Toujours Vénus a des pommes au sein. 

Depuis Adam désireux nous en sommes : 
Toujours la Grâce en a dedans la main : 
Et bref Famour n*est qu'un beau jeu de pommes '. 

* Et brtf l'amour n*est qu'un beau plus diliéat et mignard en l'amour tire 
Jeu de pommes : fout ce qu'U y a de sur la forme ronde. (Mnret.l ' 



XXXII. 

Tout effrayé je cherche une fontaine * 
Pour expier un horrible songer, 
Qui toute nuit ne m'a fait que ronger 
L'esprit troublé d'une idole incertaine. 

Il me semblait que ma douce inhumaine 
Criait : Ami , sauve-moi du danger, 
A toute force un larron étranger 
Par les forêts prisonnière m'enunène! 

Lors en sursaut, où me guidait la voix, 
Le fer au poing je brossai > par le bois *. 
Mais , en courant après la dérobée , 

Du larron même assaillir me suis veu , 
Qui, me perçant le cœur de mon épée , 
M'a fait tomber dans un torrent de feu. 



1 /• eherehe une fontaine : pour taine ou dans la mer. 
expier un mauvais songe et s'en pur- ^ Je brossai : brosser, terme de Té 

ger, c'était une coutume chez les an- nerie, courir à travers les bois, 

eiens de se plonger dans quelque fon- regarder à rien. 



DES AMOUBS. 61 

XXXIII. 

Un voile obscur par rhorizon épars 
Troublait le ciel d'une humeur survenue, 
Et Tair crevé d'une grêle menue 
Frappait à bonds les champs de toutes parts : 

Déjà Vulcain de ses borgnes soudars^ 
Hâtait les mains à la forge connue, 
Et Jupiter dans le creux d'une nue 
Armait sa main de l'éclair de ses dards : 

Quand ma nymphette, en simple vertugade 
Cueillant les fleurs, des rais de son œillade* 
Essuya l'air grêleux et pluvieux : 

Des vents sortis remprisonna les tropes , 
Et fit cesser les marteaux des Cydopes, 
Et de Jupin rasséréna les yeux {*). 

* De ses borgnes soudars : de ses qn seul œil an milieu do froot. 
borgnes soldats. Les Cyclopes , compa- ' Des rais de son œillade : des 
gnoos de Vulcain, sont représentés aveo rayons de son regard. 

(*) Od sent ici la gracieuse inspiraUoa de Pétrarqae* SoneUi in Fila 
di Laura 36 et 27. 

XXXI V. 

Si tu ne veux contre Dieu t'irriter, 
Êeoute-moi, ne mets point en arrière 
L'hiunble soupir^ enfant de la prière : 
La prière est fille de Jupiter. 

• 

Quiconque veut la prière éviter, 
Jamais n'achève une jeunesse entière , 
Et voit toujours de son audace fière 



o2 LE PBEHIEB LIYBE 

Jusqu'aux eofers Torgueil précipiter. 

Pource, orgueilleuse, échappe cet orage', 
Dedans mes pleurs attrempe * ton courage, 
Sois pitoyable , et guéris ma langueur*. 

Toujours le ciel, toujours Teau n^est venteuse^, 
Toujours ne doit ta beauté dépiteuse 
Contre ma plaie endurcir sa rigueur (*). 

* Echappe cet orage : évite cet * F'entense : agitée par les venta, 
orage. * Dip Ueuse : orgu eiUease, sans pitii. 

' Attrempe : amoUis. 

C*) Cet éloge des prières est tiré du IX« chant de VlUade. Pbéoix 
représente à Acliille le poavoir des prières. 

XXXV. 

Que toute chose en ce monde se mue*. 
Soit désormais Amour soulé de pleurs >, 
Des chênes durs puissent naître les ffeurs , 
Au choc des vents Teau ne soit plus émue ; 

Le miel d'un roc contre nature sue. 
Soient du printemps semblables les couleurs. 
L'été soit froid, l'hiver plein de chaleurs. 
Pleine de vents ne s'enfle plus la nue : 

Tout soit changé , puisque le noeud si fort • 
Qui m'étreignait y et que la seule mort 
Devait trancher, elle a voulu défaire. 

Pourquoi d'Amour mêprises-tu la loi ? 

< Se mue .* se ehange . ^^ laerymis crudelis Araor, ne gramina rivU, 

» Soit disormaU Amour soulé de N« «»"*> «taraniur apes. o«c f"»^^ 

pleurs : qu'Amoar soit désormais ras- ,„ * _ .^ _ J*^ *' 

sasié de plenrs , chose contre nature. 



DES AMOURS. 58 

Pourquoi fais-tu ce qui ne se peut faire ? 
Pourquoi romps-tu si faussement ta foi? 

XXXVI. 

En ma douleur, malheureux , je me plais, 
Soit quand la nuit les feux du ciel augmente, 
Ou quand Faurore en jonche ' d*amaranthe 
Le jour mêlé d'un long fleurage épais ; 

D'un joyeux deuil mon esprit je repals , 
Et quelque part où seulet je m'absente , 
Devant mes yeux je vois toujours présente 
Celle qui cause et ma guerre et ma paix. 

Pour l'aimer trop également j'endure 
Or' un plaisir, or' une peine dure , 
Qui d'ordre égal * viennent mon cœur saisir : 

Bref, d'un tel miel mon absinthe est si pleine , 
Qu'autant me plaît le plaisir que la peine, 
La peine autant cooime fait le plaisir. 

1 Enjonehe : jonche. > Par une SDeccMlon régoUére. 

XXX VIL 

Or' que Jupin, époint' de sa semence 
Sent de l'amour les traits accoutumés , 
Et que le chaud de ses reins allumés 
. L'humide sein de Junon ensemence : 

Or' que la mer, or' que la véhémence 
Des vents fait place aux grands vaisseaux armés, 

' Bpoint : aiguillonné, ezclti. 



S4 LE PBEMIEB LIVBE- 

Et que Toiseau parmi les bois rames > 
Du Thracien ' les tansons recommence^ : 

Or' que les prés, et ore que les fleurs 
De mille et mille et de mille couleurs 
Peignent le sein de la terre si gaie , 

Seul et pensif aux rochers plus secrets , 
D'un cœur muet je conte mes regrets, 
Et par les bois je vais celant ma plaie (*). 

< flamé« : formés de rameaaz. rossignol. 

^Du Thraelen : Tèrée, roi de Thrace , ^ Tansons : plaintes, 
outragea Pliilomèle, changée depais en 

(*) La verve des premiers vers rappelle la magniliqae invocation à Vé- 
nus; Lacrèoe, De Rerum Nalura, cti. I, et reprodoit les passages de Virgile, 
G éorg., 11^ 339. 



XXXVIIL 
MADRIGAL. 

Que maudit soit le miroir qui vous mire ', 
Et vous fait, être aina fière en beauté, 
Ainsi enfler le cœur de cruauté , 
Me refusant le bien que je désire ! 

Depuis trois ans pour vos yeux je soupire : 
Et si' mes pleurs, ma foi, ma loyauté 
N'ont, ô destin ! de votre cœur ôté 
Ce doux orgueil qui cause mon martyre. 

Et cependant vous ne connaissez pas 
Que ce beau mois et votre âge se passe , 

* Le miroir où roQs voas mires. * Et si : et pourtant. 



\ 



DBS AMOUBS. 55 

Gomme une fleur qui languit contre-bas ' ; 
£t que le temps passé ne se ramasse *. 

Tandià qu'avez la jeunesse et la grâce 
Et le temps propre aux amoureux combats , 
De suivre amour ne soyez jamais lasse. 
Et sans aimer n'attendez le trépas (*). 

I CoHtreAios : i terre. * Ne te peut reprendre. 

(*) UneparUe de ridée revient à Pétrarque. Son. in Fit, di Laura, 30» 



XXXIX. 

Voici le bois que ma sainte Angelette 
Siur le printemps réjouit de son chant : 
Voici les fleurs où son pied va marchant 
Quand à soi même elle pense seulette. 

Voici la prée et la rive mollette , 
Qui prend vigueur de sa main la touchant 
Quand pas à pas en son sein va cachant 
Le bel émail de l'herbe nouvelette. 

Ici chanter , là pleiurer je la vis , 
Ici sourire , et là je fus ravi 
De ses discours par lesquels je desvie ' : 

Ici s'asseoir, là je la vis danser : 
Sur le métier » d'un si vague penser, 
Amour ourdit les trames de ma vie. 

< Je desvie : je cesse de vivre. les tisserands ourdissent la toile. 

' Métier : instrument sur lequel 



Ô6 LE PBEMIEB LIYBS 

XL. 

Puisque je n'ai pour faire ma retraite 
Du labyrinthe qui me va séduisant, 
Comme Thésée , un lillet conduisant 
Mes pas douteux par les erreufs > de Crète: 

£ussé-je au moins une poitrine faite 
Ou de cristal ou de verre luisant ; 
Ton œil irait dedans mon cœur lisant 
De quelle foi mon amour est parfaite. 

Si tu savais de quelle affection 
Je suis captif de ta perfection , 
La mort serait un confort à ma plainte ; 

Et lors peut-être épuisé de pitié , 
Tu pousserais sur ma dépouille éteinte 
Quelque soupir de tardive amitié. 

* Du labyrinth .- éliaion. Le poète > J?rrettr« ; da latia «nvref, dètcars, 
compare aa labyrinthe de Crète l'a* roatea* 
monr dans lequel il est emprisonné. 

XLL 

Ah ! Belacueil * , que ta douce parole 
Vint traîtrement ma jeunesse offenser, 
Quand au verger tu la menas danser 
Sur mes vingt ans l'amoureuse carolle' ! 

Amour adonc me mit à son école, 
Ayant pour maître un peu sage penser, 

> Belacueil : personnage du Roman ' Carolle: de l'italien carola», danse 
dé la Rose , celui qui conduit l'amant en rond, 
dans le verger d'Amour. 



DES AMOURS. 57 

Qui sans raison me mena commencer 
Le chapelet d*une danse si folle. 

Depuis cinq ans hôte de ce verger , 
Je vais balant' avecque Faux-danger», 
Tenant la main d'une dame trop caute ^. 

Je ne suis seul par amour abusé ; 
A ma jeunesse il faut donner la faute : 
En cheveux gris je iserai plus rusé (*). 

> Balant : balev, danser ; d'où bal, du Roman de la Rose. 

' FatiX'danger : autre personnage 8 Caute : ruêée ^ du UAln eatttuÊ, 

(*) Ce sonnet est inspiré à Ronsard par le Roman de la Rose, dont il 
faisait une de ses lectures favorites. 

xLiin, ' 

Toujours des bois la cime n'est chargée 
Du faix neigeux d'un hiver étemel ; 
Toujours des dieux le foudre criminel *■ 
Ne darde en bas sa menace enragée. 

Toujours les vents , toujours la mer Egée 
!Ne gronde pas d'un orage cruel ,. 
Mais de la dent d'un soin continuel 
Ma pauvre vie est toujours outragée ; 

Plus je me force à le vouloir tuer, 
Plus il renaît pour mieux s'évertuer 
De féconder une guerre en moi-même* 

O fort Thébain> ! si ta serve vertu^ 



I 



Criminel : qui punit les crimes, tenr des monstres et célèbre par ses 

Cet adjectif en^ français a le sens actif douze travaux. 

et passif comme on le voit par cette s Serve : esclave, obéiasante aux om^ 

expression : lieutenant criminel. are» d'fiarysthée. 
' 0/ort Thébain : Hercule , domp* 

C) On sent ici l'imilaUon d'Horace. Odes , II , io. 



58 LE PBEMIBB LIVRE 

Avait encore ce monstre combattu , 
Ce serait bien de tes faits le treizième. 



XLIII. 

Je ne suis point, Muses , accoutumé 
De voir vos sauts sous la tarde serée < : 
Je n*ai point bu dedans l'onde sacrée , 
Fille du pied du cheval emplumé*. 

De tes beaux rais^ vivement allumé 
Je fus poëte : et si ma voix récrée, 
£t si ma lyre en f enchantant fagrée , 
Ton œil en soit , non Parnasse , estimé. 

Certes le ciel te devait à la France, 
Quand le Thuscan4, et Sorgue ^ , et sa Florence, 
Et son laurier^ engrava dans les deux : 

Ore trop tard , beauté plus que divine , 
Tu vois notre âge , hâas ! qui n'est pas digne , 
Tant seulement de parler de tes yeux. 

I Saut la tarde serée : soas la tar- * l^ Thuscan : le Toscan, P^trArqne. 

dive soirée. lies Mases,selon Hésiode & Sorgue : rivière près d'AvignoD , 

et Horaee, dansent au clair de lane. chantée par Pétrarque. 

> Pégase d'un coqp de pied Ht jaillir * Laurier : Lanre, maltrease de Pe- 
la source d'Hippoerène. trarque. 

> Rais : rayona de tes yeux, regards, 

XLIV. 

Amour et Mars sont presque d'une sorte : 
L'un en plein jour, l'autre combat de nuit , 
L'un aux rivaux < , l'autre aux gendarmes nuit , 
L'un rompt un huis* l'autre rompt une porte ^ : 

< Rivaux : compagnons d'amour, maison. 
(Muret.) • Porte àe viUe forUflée. 

' Huis : porte de chambre ou de 



DES AMOUBS.^ 59 

L'un finement trompe une ville forte, 
Uautrecoimeut' une maison séduit : 
L*un le butin , Fautre le gain poursuit , 
Uun deshonneur, Tautre dommage apporte : 

L'un couche à terre , et Tautre gît souvent 
Devant un huis à la froideur du vent ; 
L'un boit mainte eau, Tautre boit mainte larme. 

Mars va tout seul, les Amours vont tous seuls * : 
Qui voudra donc ne languir paresseux , 
Soit Fun ou Tautre , amoureux ou gendarme. 

> Cotmeni : doncement, tans bruit. ' La rime indique que le- mot seuls 
(Se tenir eoi.) se doit prononcer seux. 




Que dites-vous, que faites-vous, mignonne? 
Que songez- vous? pensez- vous point en moi? 
Avez-vous point souci de mon émoi , 
Gomme de vous le souci m'époinçonne'? 

De votre amour tout le cœur me bouillonne. 
Devant mes yeux sans cesse je vous vois , 
Je vous entends, absente je vous ois > , 
Et mon penser d'autre amour ne résonne. 

J'ai vos beautés, vos grâces et vos yeux 
Gravés en moi , les places et les lieux , 
Où je vous vis danser, parler et rire. 

Je vous tiens mienne , et si ne suis pas mien. 
Vous êtes seule en qui mon cœur respire , 
Mon œil ^ mon sang , mon malheur et mon bien. 

' Kpoinçonne : pique, émeut. * Ois : entends. 



60 LE PREMIER LIVRE 



XLVI. 



ELEGIE 

A JANET, PEINTRE DU ROI- 

Peios-moi , Janet* , peins-moi, je te supplie, 
Sur ce tableau les beautés de m*amie 
De la façon que je te les dirai. 
Comme importun je ne te supplierai 
D'un art menteur quelque faveur lui faire : 
Il suffit bien si tu la sais portraire 
Telle qu'elle est, sans vouloir déguiser 
Son naturel pour la favoriser : 
Car la faveur n'est bonne que pour celles 
Qui se font peindre , et qui ne sont pas belles. 

Fais-lui premier les cheveux ondelés, 
Serrés , retors , recrépés , annelés , 
Qui de couleur le cèdre représentent : 
Ou les allonge , et que libres ils sentent 
Dans le tableau , si par art tu le peux , 
La même odeur de ses propres cheveux : 
Car ses cheveux comme fleurettes sentent, 
Quand les sséphyrs au printemps les éventent 

Que son beau front ne soit entre-fendu 
De nul sillon en profond étendu : 
]\Iais qu'il soit tel qu'est l'eau de la marine * , 
Quand tant soit peu le vent ne la mutin*e , 
Et que gisante en son lit elle dort. 
Calmant ses flots sillés ^ d'un somme mort. 

* Janet : peintre du roi Henri If. 3 Sillez : apaisés, fermés, d*oà le 

' La marine : la mer. mot désillés. 



DES AMOURS. Gl 

Tout au milieu par la grève descende 
Un beau rubis , de qui Féclât s'épande 
Par le tableau , ainsi qu'on voit de nuit 
Briller les rais de la lune , qui luit 
Dessus la neige au fond d'un val coulée , 
De trace d'homme encore non foulée. 

Après fais-lui son beau sourcil voutis ' 
D'ébène noir, et que son pli tortis * 
Semble un croissant , qui montre par la nue 
Au premier mois sa vouture cornue : 
Ou si jamais tu as vu Tare d'Amour, 
Prends le portrait dessus le demi-tour 
De sa courbure à demi-cercle close : 
Car l'arc d'Amour et lui n^est qu'une chose. 

Mais las! Janet^ hélas je ne sais pas 
Par quel moyen, ni comment tu peindras 
( Voire eusses-tu l'artifice d'Apelle ) 
De ses beaux yeux la grâce naturelle , 
Qui font vergogne 3 aux étoiles des cieux. 
Que l'un soit doux, l'autre soit furieux, 
Que l'un de Mars y l'autre de Vénus tienne , 
Que du bénin toute espérance vienne. 
Et du cruel vienne tout désespoir : 
L'un soit piteux et larmoyant à voir, 
Gonmie celui d'Ariane laissée 
Aux bords de Die 4, alors que l'insensée 
Près de la mer, de pleurs se consommait , 
Et son Thésée en vain elle nommait : 
L'autre soit gai , comme il est bien croyable 
Qqe l'eut jadis Pénélope louable, 

I VcutU : arrondi en voûte. < Die : Une des dénominations de 

' Tùrtis : torda en arc. l'Ile de Naxos , oà Thésée abandonna 

' Ftr§ogne : honte. son amante Ariane. Dia, la divine» 

6 



62 LE PBEMIBB LIVBB 

Quand elle vit sob mari retourné, 
Ayant vingt ans loin d'elle séjourné. 

Après fais-lui sa rondelette oreille, 
Petite, unie, entre blanche et vermeille , 
Qui sous le voile apparaisse à l'égal 
Q^e fait un lis enclos dans un cristal , 
Ou tout ainsi qu'apparaît une rose 
' Tout fraîchement dedans un verre enclose. 

Mais pour néant tu aurais fait si beau 
Tout l'ornement de ton riche tableau , 
Si tu n'avais de la linéature < 
De son beau nez bien portrait la peinture. 
Peins-le-moi donc ni court, ni aquilin, 
Poli, traitis*, où l'envieux malin 
Quand il voudrait n'y saurait que jeprendre , 
Tant proprement tu le feras descendre 
Parmi la face , ainsi comme descend 
Dans une plaine im petit mont qui pend. 

Après au vif peins-moi sa belle joue 
Pareille au teint de la rose qui noue ^ 
Dessus du lait, ou au teint blanchissant 
Du lis qui baise un œillet rougissant. 

Dans le milieu portrais une fossette , ' 
Fossette , non , mais d'Amour la cachette , 
D'où ce garçon de sa petite main , 
Lâche cent traits , et jamais un en vain , 
Que par les yeux droit au cœur il ne touche. 
Hélas ! Janet, pour bien peindre sa bouche , 
A peine Homère en ses vers te dirait 



* Linéature : ligne. > JVdue ; nage (pag. 44, sonn; ZZT)« 

' TraitU : dons, attrayant. 



1 



BBS AMOUBS. 63 

Quel vermilloD égaler la pourrait : 

Car pour la peindre ainsi qu'elle mérite, 

Peindre il faudrait celle d'une Charité '. 

Peins-la-moi donc qu'elle semble parler, 

Ores sourire , ores embaumer l'air 

De ne sais quelle ambrosienne haleine * , 

Mais par*sus tout fais qu'elle semble pleine 

De la douceur , de persuasion. 

Tout à l'entour attache un million 

De ris , d'attraits, de jeux , de courtoisies, 

Et que deux rangs de perlettes choisies 

D'un ordre égal en la place des dents 

Bien poliment soient arrangés dedans. 

Peins tout autour une lèvre bessonne * , 
Qui d'elle-même en s'élevant semonne.^ 
D'être baisée , ayant le teint pareil 
Ou de la rose, ou du couraH vermeil : 
Elle flambante au printemps sur l'épine , 
Lui rougissant au Tond de la marine. 

Peins son menton au milieu fosselu , 
Et que le bout en rondeur ponmielu 
Soit tout ainsi que l'on voit apparottre 
Le bout d'un coing qui jà conunence à croître. 

Plus blanc que lait caillé dessus le jonc 
Peins-lui le col , mais peins-le un petit long, 
Grêle et charnu , et sa gorge douillette 
Comme le col soit un petit longuette. 

Après fais-lui , par un juste compas, 
Et de Junon ^ les coudes et les bras. 



< Chante :■ grftce , 4(n groc X^P^^« ^^ '*^ ™^''* 

' Beisonne : jamelM. '. ^ Junon : Homère donne à Jqdod 

' Semonne : demandé ; de iemondre. Tépithète de XtuXbbXevoç, anx braa 

^ Coural i coraU, qui roagit an fond blancs. 



f>4 LE PBBMIER LIYBE 

Et les beaux doigts de Minerve , et encore 
La main égale à celle de l'Aurore. 

Je ne sais plus , mon Janet où j'en suis : 
Je suis confus et muet : je ne puis 
Comme j'ai fait , te déclarer le reste 
De ces beautés qui ne m'est manifeste : 
Las ! car jamais tant de faveur je n'eus , 
Que d'avoir vu ses beaux tetins à nu. 
Mais si l'on peut juger par conjecture, 
Persuadé de raisons je m'assure 
Que la beauté qui ne s'apparaît , doit 
Être semblable à celle que l'on voit. 
Doncque peins-la , et qu'elle me soit faite 
Parfaite autant comme l'autre est parfaite. 

Ainsi qu'en bosse élève-moi son sein 
Net, blanc , poli y large, entre-ouvert et pleiff,^ 
Dedans lequel mille rameuses veines 
De rouge sang tressaillent toutes pleines. 

Puis quand au vif tu auras découverts 
Dessous la peau les muscles et les nerfs, 
Enfle au-dessous deux pommes nouvel ettes, 
Comme l'on voit deux pommes verdelettes 
D'un oranger , qui encores du tout 
Ne font alors que se rougir au bout '. 

Tout au plus haut des épaules marbrines ,. 
Peins le séjour de$ Charités divines , 
Et que l'Amour sans cesse voletant 
Toujours les couve et les aille éventant. 

Pensant voler avec le Jeu son frère 

De branche en branche es vergers de Cythère. 

Un peu plus bas en miroir arrondi , 

* Dont l*eitrémité eommeace à peine à rougir. 



^ 



lyES AMOURS. 65 

Tout potelé y grasselet, rebondi, 
Comme celui de Vénus, peins son ventre ; 
Peins son nombril ainsi qu'un petit centre , 
Le fond duquel paraisse plus vermeil 
Qu'Un bel œillet favori du soleil. 

Qu'attends-tu plus , portrais-moi Tautre chose 
Qui est si belle et que dire je n'ose , 
£t dont l'espoir impatient me point ' : 
Mais je te pri, ne me l'ombrage point ^. 
Si ce n'était d'un voile fait de soie, 
Clair et subtil , à fin qu'on l'entrevoie. 

Ses cuisses soient comme faites au toun 
A pleine chair, rondes tout a l'entour, 
Ainsi qu'un terme ' arrondi d'artifice,.. 
Qui soutient ferme un royal édifice. 

Comme deux monts enlève ses genoux , 
Douillets, charnus, ronds, délicats et mous. 
Dessous lesquels fais lui la grève ^ pleine. 
Telle que l'ont les vierges de Lacène^ , 
Quand près d'Eurote ^ en s'accrochant des bras 
Luttent ensemble et se jettent à bas : 
Ou bien chassant à meutes découplées 
Quelque vieux cerf es forêts Amyclées ^: 

Puis pour la fin, portrais-lui de Thétis 7 
Les pieds étroits, et les talons petits. 

Ah! je la vois^! elle est presque portraite : 
Encore un trait, encore un : elle est faite. 

' Point : piqne, ble«8e, toarmente. ^ jêmyeiées : forêts des enTirons d« 

' Terme : colonne. Lacédémone. Amyclêe éUit une Tille 

' Grève : jambe. de Lacbnie. 

* Lacène : Sparte. ' Thétii : Homère l'appelle : Déent 

^Burote : Enrôlas, fleure die Laconie» aux pied» d'argent, àpY^pôiiECoc. 

6. 



66 LB PEBMIEB LIVBE DBS AHOUBS. 

Lève tes mains , ah ! mon Dieu, je la voi, 
Bien peu s*en faut qu'elle ne parle à moi. 

XLVII. 

J'allais roulant ces larmes de mes yeux, 
Or' plein de doute , ore plein d'espérance , 
Lorsque Henri loin des bornes de France 
Vengeait l'honneur de ses premiers aïeux : 

Lors qu'il tranchait d'un bras victorieux 
Au bord du Rhin d'espagnole vaillance , 
Jà se traçant de l'aigu de sa lance 
Un beau sentier pour s'en aller aux cieux. 

Vous, saint troupeau, mon soutien et ma gloire. 
De qui le vol m'a l'esprit enlevé , 
Si autrefois m'avez permis de boire 

L'eau dont Amour a Pétrarque abreuvé , 
Soit pour jamais ce soupir engravé 
Au plus saint lieu du temple de mémoire (*). 

{*) Ce sonnet, imité des deraiera vers du IV* livre des Giorgiquet de 
Virgile, détermine la date de la composition des Amours de Cassandre. 
Konsard célèbre ici les exploits accomplis en 1562 par le roi Henri, qui, 
s'étant fait déclarer prolecteor des libertés d*Allemagne, s'empara de 
Metz, occupa la Lorraine, assiégea Strasl)ourg et se vengea sur le Luxem- 
bourg des ravages que les troupes impériales faisaient en Picardie et en 
Champagne. 



LB 



SECOND LIVRE DES AMOURS 

DE P. DE RONSARD, 
CONSACRÉ A MARIE DES MARQUETS (*). 



ELEGIE 

A SON LIVRE. 

Mon fils s si tu savais ce qu'on dira de toi , 
Ta ne voudras jamais déloger de chez moi, 
Enclos en mon étude : et ne voudrais te faire 
Salir ni feuilleter aux mains du populaire. 
Quand tu seras parti sans jamais retourner^ 
Étranger loin de moi te faudra séjourner : 
Car, ainsi que le vent sans retourner s'envole, 
Sans espoir de retour s'échappe la parole*. 
Or tu es ma parole , à qui de nuit et jour 
J'ai conté les propos que me contait Amour, 

< Mon fils : I/antear, à Texemple nienz a été sooVent imité depuia; ea 

d'Oride, d'Borace et d'antres poètes particnlier par Régnier et Boileao. 

ancieas, adresse à son livre ce qu'il , ^^^^ vox mlssa reverti. 

Teat dire k son lecteur. Ce toar inge- (Hox., fpti/. md Pif., v. Sgo.) 

(*) Ce second livre est consacré à chanter les amours de Ronsard 
pour Marie des Marquets, née à Pin de Boargu«i1, où le poète la vit poar 
la première fois, le 20" d^avril. ( Voy. II* lÀvre des Amours, sonnet iv. ) 

Après avoir longtemps chanté sa C^ssandre, qu*il avait aimée sans ré» 
compense, Ronsard devint amoareax d'une Jeune, honnête et gracieuse 
maîtresse quM! célèbre en cette seconde partie. C^était une lUIe de quel- 
que bourgade champêtre . qu'il avait rencontrée un jour d*avrU et qui 
se montra, du reste, aussi ingrate et cruelle que la première. 



68 LB SECOND LIYBE 

Pour les mettre en ces vers qu'en lumière tu portes, 
Crochetant ' malgré moi de ma chambre les portes , 
Pauvret ! qui ne sais pas que nos citoyens sont 
Plus subtils par le nez que le rhinocéront. 
Donc, avant que tenter la mer et le naufrage , 
Vois du port la tempête , et demeure au rivage : 
Tard est le repentir de tôt s'être embarqué. 
Tu seras tous les jours des médisans moqué 
D'yeux, et de hausse-becs», et d'un branler de tête. 
Sage est celui qui croit à qui bien l'admonéte. 

Tu sais (mon cher enfant) que je ne te voudrais 
Tromper, contre nature impudent je faudrais , 
£t serais un serpent de farouche nature 
Si je voulais trahir ma propre géniture. 
Car tout tel que tu es , naguères je te fis , 
Et je ne t'aime mpins qu'un père aime son fîlâ. 

Quoi 1 tu veux donc partir? et tant plus je te cuide ^ 
Retenir au logis, plus tu hausses la bride. 
Va donc ; mais au partir, mou fils , je te prierai 
De répondre à chacun ce que je te dirai, * 
Afin que tes raisons gardent bien en l'absence 
De moi, le père tien, Thonneur et l'innocence. 

Si quelqdl^dame honnête et gentille de cœur, 
(Qui aura Tinconstance et le change en horreur) 
Me vient en te lisant d'un gros sourcil reprendre 
De quoi je ne devais oublier ma Cassandre, 
Qui la première au cœur le trait d'amour me mit, 
Et que le bon Pétrarque ^ un tel péehé ne fit, 
Qui fut trente et un ans amoureux de sa dame , 

' Crochetant : fermant. * Pétrarque : amoureux de Lauré ,• 

' navsse-bees : marques de dédain* qu'il a célébrée dan* ꀻ poéaies im« 
S Cuide : désire. mnrtellct^ 

Tal f comme dit Merlin , êukh engeigncr 

[autrui. 
(La PotiT.) 



DES ÀMOUBS. 69 

Sans qu'un autre penser lui pût échauffer Fâme : 
Réponds-lui je te pri', que Pétrarque sur moi 
N'avait autorité de me donner sa loi, 
Ni à ceux qui viendraient après lui, pour les faire 
Si longtemps enchaînés, sans leur lien défaire. 

Lui-même ne fut tel : car à voir son écrit 
Il était éveillé d'un trop gentil esprit 
Pour être sot trente ans, abusant sa jeunesse 
Et sa muse au giron d'une vieille maîtresse : 
Ou bien il jouissait de sa Laurette , ou bien 
H était un grand fat d*aimer sans avoir rien. 
Ce que je ne puis croire , aussi n*est-il croyable : 
If on il en jouissait : puis la fit admirable , 
Chaste, divine, sainte : aussi l'amoureux doit 
Célébrer la beauté dont plaisir il reçoit : 
Car celui qui la blâme après la jouissance 
N'est homme, mais d'un tigre il a pris sa naissance. 
Quand quelque jeune ûile est au commencement 
Cruelle , dure , fière à son premier amant , 
Constant il faut attendre : il peut être qu'une heure 
Viendra sa^s y penser qui la rendra meilleure. 
Mais quand elle devient voire de jour en jour 
Plus dure et plus rebelle et plus rude en amour> 
On s'en doit éloigner sans se rompre la tête ^ 

De vouloir adoucir une si sotte bête. 
Je suis de tel avis : me blâme de ceci , 
M'estime qui voudra, je le conseille ainsi. 

Les femmes bien souvent sont cause que nous sommes 
Volages et légers , amadouant les hommes 
D'un espoir enchanteur, les tenant quelquefois 
Par une douce ruse un an ou deux ou trois , 
Dans les liens d'amour sans aucune allégeance i 
Cependant un valet en aura jouissance ,. 



70 LE SECOND UVBE 

Ou bien quelque badin emportera ce bien 

Que le fidèle ami à bon droit cuidait ■ sien : 

Et si ne laisseront, je parle des rusées 

Qui ont au train d'amour leurs jeunesses usées 

(C'est bien le plus grand mal qu'un homme puisse avoir 

Que servir une femme accorte à décevoir), 

D'enjoindre des travaux qui sont insupportables , 

Des services cruels , des tâches misérables. 

Car sans avoir égard à la simple amitié 

De leurs pauvres servants, cruelles n'ont pitié, 

Non plus qu'un fier corsaire, en arrogeance braves, 

N'a pitié des captifs à l'aviron esclaves. 

Il faut vendre son bien , il faut faire présents 

De chaînes , de carcans * , de diamants luisants ; 

Il faut donner la perle et l'habit magnifique , 

Il faut entretenir la table et la musique , 

Il faut prendre querelle, il faut les supporter. 

Certes j'aimerais mieux dessus le dos porter 

La hotte pour curer les étables d'Augée ^, 

Que me voir serviteur d'une dame rusée. 

I^ mer est bien à craindre , aussi est bien le feu , 

Et le ciel quand il est de tonnerres émeu. j 

Mais trop plus est à craindre une femme clergesse ^ , , 

Savante en Tart d'amour, quand elle est tromperesse ; 

Par mille inventions mille maux elle fait , 

Et d'autant qu'elle est femme , et d'autant qu*elle sait. 

Quiconque fut le dieu qui la mit en lumière , 

Il fut premier auteur d'une grande misère. | 

Il fallait par présents consacrés aux autels 
Acheter nos enfants des grands dieux immortels , 
Et non user sa vie avec ce mal aimable , 

■ Cuidait : croyait. Hercale nettoya les étables en y fai- 

' Carcans : colliers. »ant passer le fleave Alpbée. 

* Avgéc : Augias, roi d'Élis, dont * Clere : savant, habile. 



DBS ÀMOUBS. 71 

Les femmes , passion de Thomme misérable , 
Misérable et chétif, d'autant qu'il est vassal, 
Durant le temps qu'il vit , d'un si fier animal. 

Quand on peut par hasard heureusement choisir 
Quelque belle maîtresse et l'avoir à plaisir, 
Soit de haut ou bas lieu , pourvu qu'elle soit fille 
Humble, courtoise , honnête , amoureuse et gentille , 
Sans fard , sans tromperie, et qui sans mauvàistié 
Garde de tout son cœur une simple amitié , 
Aimant trop mieux cent fois à la mort être mise , 
Que de rompre sa foi quand elle l'a promise : 
Il la faut honorer tant qu'on sera vivant , 
Comme un rare joyau qu'on trouve peu souvent. 
Celui certainement mérite sur la tête 
Le feu le plus ardent d'une horrible tempête , 
Qui trompe une pucelle , et mêmement alors 
Qu'elle se donne à nous et de cœur et de corps. 

N'est-ce pas un grand bien quand on fait un voyage , 
De rencontrer quelqu'un qui d'un pareil courage 
Veut nous accompagner, et comme nous passer 
Tant d'étranges chemins , fâcheux à traverser ? 
Aussi n'est-ce un grand bien de trouver une amie 
Qui nous aide à passer cette chétive vie , 
Qui sans être fardée, ou pleine de rigueur, 
Traite fidèlement de son ami le cœur ? 

Dis leur, si de fortune une belle Cassandre 
Vers moi se fût montrée un peu courtoise et tendre, 
£t pleine de pitié eût cherché de guérir 
Le mal dont ses beaux yeux dix ans m'ont fait mourir, 
Non- seulement du corps , mais sans plus d'une œillade 
Eût voulu soulager mon pauvre cœur malade , 
Je ne l'eusse laissée , et m'en soit à témoin 
Ce jeune enfant ailé qui des amours a soin. 



73 LE SECOND LIVBE 

Mais voyant que toujours elle marchait plus fièrc^, 
Je déliai dii tout mou amitié première 4 
Pour en aimer une autre en ce pays d'Anjou , 
Où mamtenant Amour me détient sous le joug : 
Laquelle tout soudain je quitterai, si elle 
M'est, comme fut Cassandre, orgueilleuse et rebelle. 
Pour en chercher une autre , à fin de voir un jour 
De pareille amitié récompenser m'amour, 
Sentant raflection d'un autre dans moi-même : 
Car un homme est bien sot d'aimer si on ne l'aime. 

Or' si quelque impudent me vient blâmer de quoi 
Je ne suis plus si grave en mes vers que j'étoi 
A mon commencement , quand l'humeur pindarique 
Enflait empoulément ' ma bouche magnifique : 
Dis lui que les amours ne se soupirent pas 
D'un vers hautement grave , ains d'un beau style bas , 
Populaire et plaisant, ainsi qu'a fait Tibulle, 
L'ingénieux Ovide et le docte Catulle. 
liC fils de Vénus hait ces ostentations : 
Il sullQt qu'on lui chante au vrai ses passions. 
Sans enflure ni fard , d'un mignard et doux style , 
Coulant d'un petit bruit ^ comme un eau qui distille. 
Ceux qui font autrement , ils font un mauvais tour 
A la simple Vénus et à son fils Amour. 

S'il advient quelque jour que d'une voix hardie 
J'anime l'échafaud * par une tragédie 
Sententieuse et grave , alors je ferai voir 
Combien peuvent les nerfs de mon petit savoir. 
Et si quelque Furie en mes vers je rencontre, 
Hardi j'opposerai mes Muses à rencontre : 
Et ferai résonner d*un haut et grave son 

• Empoulément : d'une manière em- ' Éekafavd : théâtre, 
poalée. 



DES AM0UB8. 73 

(Pour avoir part au bouc*) la tragique tançon * : 
Mais ores que d'amour les passions je pousse , 
Humble je veux user d'une muse plus douce. 

Je ne veux que ce vers d'ornement indigent 
Entre dans une école , ou qu'un brave régent 
Me lise pour parade : il suffît si m'amie 
Le touche de la main dont elle tient ma vie : 
Car je suis satisfait , si elle prend à gré 
Ce labeur que je voue à ses pieds consacré. 

■Carminé qui tragiro vilem rntavit ob > TcMÇOn : noIse, qverellfl, d'oà 

[ hircum. tancer, selon Belleaa. Une sorte de 

( Hoa. } poésie à divers interloentears, ISsmi- 

D« plut habile riMintre an bouc éuit leprix. nf^f^ ^0, troabadours, s'appelait /e»i- 



( BOILBAU. } 



so». 



A PONTUS DE TYARD (*). 

Ma Muse était blâmée à son commencement 
D'apparaître trop haute au simple populaire : 
Maintenant désenflée on la blâme au contraire , 
Et qu^elle se dément parlant trop bassement. 

Toi de qui le labeur enfante doctement 
Des livres immortels, dis-moi, que dois-je faire? 
Dis-moi (car tu sais tout) comme dois-je complaire 
A ce monstre têtu divers en jugement ? 

Quand je tonne eu mes vers il a peur de me lire *. 
Quand ma voix se rabaisse il ne fait qu'en médire ; 
Dis-moi de quel lien , force , tenaille ou clous 

(*) Sonnet adressé à Pontos de Tyard, ami de Ronsard, savant et poète, 
UD de ceux qui composaient la pléiade , né en I52i, dans le Maçonnais, 
nort à l*âge de qaatre< vingt-deux ans. évéque de CbAlonii, comte et pair 
de France. 

RONSARD. — T. 1.^ 7 



74 LE SECOND LIVBE 

Tiendrai-je ce Proté > qui se change à tous eoups? 
Tyard , je t'entends bien , il le faut laisser dire , 
Et nous rire de lui comme il se rit de nous. 

' Proté : Protée , dieu marin , ûlê « Quo teneam modo nutantem Protea 
de Meptane, dont il gardait lestroa- [voltum. 

peaux. (viRG.,Georg.,liv. IV.) , 1H«*J 



II. 



Marie y vous avez la joue aussi vermeille 
Qu'une rose de mai, vous avez les cheveux 
Entre bruns et châtains , frisés de mille nœuds , 
Crêpés et tortillés tout autour de l'oreille. 

Quand vous étiez petite une mignarde abeille 
Sur vos lèvres forma son nectar savoureux; 
Amour laissa ses traits en vos yeux rigoureux, 
Pithon ' vous fit la voix à nulle autre pareille. 

Vous avez les tetins comme deux monts de lait, 
Qui pommèlent ainsi qu'au printemps nouvelet 
Pommèlent deux boutons que leur châsse ' environne : 

De Junon sont vos bras, des Grâces votre sein, 
Vous avez de l'Aurore et le front et la main , 
Mais MOUS avez lé cœur d'une fière ^ lionne. 

> PilhoH : IletOb), iieute de la per- ' Châsse : caliee ( d'oà In mot «r. 
•naaion. chasser). 

* frère : do latin ferutf MSTage. 



III. 



Le vingtième d'avril, couché sur l'herbelette. 
Je vis, ce me semblait, en dormant, un chevreuil, 



DES AMOUBS. 75 

Qui çà qui là marchait où le menait son vueil ■, 
Foulant les belles fleurs de mainte gambelette. 

Une corne et une autre encore nouvelctte 
Entait son petit front d'un gracieux orgueil : 
Comme wi soleil luisait la rondeur de son oeil , 
Et un carcan > pendait sous sa gorge douillette. 

Si tôt que je le vis, je voulus courre^ après ; 
Et lui, qui m'avisa, prit sa fuite es forêts , 
Où, se moquant de moi, ne me voulut attendre : 

Mais en suivant son trac "i, je ne m'avisai pas 
D'ub piège entre les fleurs , qui me lia le pas : 
Ainsi pour prendre autrui moi-même me fis prendre 

* f^neii : volonté. en langage de Ténerie : coarre le lièvre, 

' Carean : Collier. le cerf. 

3 Oivrte : pour coarir; eocore asitè * Trac : trace, elwmin; traettu, 

IV n 

Douce , belle , amoureuse et bien fleurante rose ', 
Que tu es à bon droit aux amours consacrée ! 
Ta délicate odeur hommes et dieux récrée , 
Et bref, rose , tu es belle sur toute chose. 

Marie pour son chef» un beau bouquet compose 
De ta feuille, et toujours sa tête en est parée : 
Toujours cette Angevine , unique Cythérée , 
Du parfum de ton eau sa jeune face arrose. 

Ah Dieu ! que je suis aise alors que je te voi 
Eclore au point du jour sur l'épine à requoi ^, 

I Bien fleurante : k lA douce oàenr. 3 Â requoi : dn latin requtes, em 
» Chfif : pour aa tête. p.l,^ à l'aide. 

V*) Imité d^Aoacréon. 



76 LE SECOND LrVBB 

Aux ja)rdiDS de BourgueU près d'une eau solitaire ! 

De toi les nymphes ont les coudes et le sein, 
De toi Taurore emprunte et sa joue et sa main, 
£t son teint la beauté qu'on adore en Cytbère. 



MADRIGAL (^]. 

Mon docte Peletier, le temps léger s'enfuit, 
Je change nuit et jour de poil ' et de jeunesse : 
Mais je ne change pas l'amour d'une maîtresse, 
Qui dans mon cœur collée étemelle me suit. 

Toi qui es dès enfance en tout savoir instruit . 
(Si de notre amitié l'antique nœud te presse ), 
Comme sage et plus vieil , donne moi quelque adresse 
Pour éviter ce mal qui ma raison séduit. 

Aide-moi, Peletier, si par philosophie 
Ou par le cours des cieux tu as jamais appris 
Un remède d'amour, dis-le moi je te prie. 
De l'arbre à Jupiter * qui fut jadis en prix , 

(De nos premiers aïeux la vieille prophétie) 
Tu auras à bon droit la couronne et le prix 
D'avoir par le conseil de tes doctes écrits 
Sauvé de ton ami la franchise et la vie. 



' Poil : cheveox. ' De Varbre à Jupiter : les ebèoe« 

Et. comme notre poil, bUncbUs».t dos «*« »*>*>""« •'"**"* '» '«'"»'* «"•"P?*- 

[désirs, tiqae. C'est avec les rameaux du chêne 

(RÉomst.) qu'on tressait la couronne civique. 

(*) Adressé à Jacques Peletier de Mans, docteur eu médecine, poGIr 
et philosophe. 



DES AMOUBS. 77 

VI r). 

Écoute, mon Aurat, la terre n*est pas digne 
De pourrir en la tombe un tel corps que le tien : 
Ta fus en ton vivant des muses le soutien : 
£t pource après ta mort tu deviendras un cygne; 

Tu deviendras cigale ou mouche limousine , 
Qui fait un miel plus doux que n'est THymettien, 
Ou voix qui redit tout ', et si > ne redit rien ^, 
Ou l'oiseau ^ qui maudit Teré sur une épine. 

Si tu n'es transformé tout entier en quelqu'un , 
Tu vêtiras un corps à cinq autres commun, 
Et seras composé de tous les cinq ensemble. 

Car un seul pour d'Aurat suOQsant ne me semble : 
Et d'homme seras fait un beau monstre nouveau. 
De voix, cygne, cigale^ et d'avette et d'oiseau. 

' FùbsgtU redit : mis ici poar l'écho. ' L'éeho, qui redit lea mots saiu en 

"* Si : pourtant, i Elle a la tète plas comprendre le sens. 

grosse qae le poinjc, et «i elle n'est point * Philomèie, ehÉngée en rowl- 

enflée, u (Molière, Bourg, gentUh,) gnol. 

(*) Adressé à Jean d^Aurat, né dans le Limousin, en 1510. Il fut le 
maître de Ronsard : c*est un de ceax qai ont le plus contribué àla reoais- 
sance des lettres. En 1560, sa grande réputation dans les vers lallos et grecs 
lui valut le Utre de po6te du roi et de professeur au Collège de France en 
langues grecque et latine. Ses descendants existent encore à Limoges. 



VIL 



Marie , qui voudrait votre nom retourner, 
Il trouverait aimer : aimez-moi donc Marie , 
Votre nom de lui-même à l'amour vous convie , 
II faut suivre Nature , et ne Tabandonner. 

7. 



78 LE 5EC0^D LIVRE 

SU! VOUS plaît voire cœur pour gage me donner, 
Je vous offre le mien : ainsi de cette vie 
Nous prendrons les plaisirs , et jamais autre envie 
IVe me pourra Tesprit d'une autre emprisonner. 

Il faut aimer, maîtresse , au monde quelque cliose : 
Celui qui n'aime point, malheureux se propose 
Une vie d'un Scythe, et ses jours veut passer 

Sans goûter la douceur des douceurs la meilleure ; 
Rien n'est doux sans Vénus et sans son fils : à Vheme 
Que je n'aimerai plus, puisséje trépasser 1 



VIII. 

Marie, en me tançant vous me venez reprendre 
Que je suis trop léger, et médites toujours, 
Quand j'approche de vous, que j'aille à ma Cassandre i 
£t toujours m'appelez inconstant en amours. 

L'inconstance me plaît : les hommes sont hien lourds, 
Qui de nouvelle amour ne se laissent surprendre. 
Qui veut opiniâtre une seule prétendre , 
N'est digne que Vénus lui fasse de bons tours. 

Celui qui n'ose faire une amitié nouvelle , 
A faute de courage , ou faute de cervelle , 
Se défiant de soi qui ne peut avoir mieux. 

Les hommes maladifs , ou matés ■ de vieillesse 
Doivent être constants : mais sotte est la jeunesse / 
Qui n'est point éveillée et qui n'aime en cent lieux/ 

■ Matés »• aeeabléi» 



DES AMOURS. 79 

. IX Cl 

JtB veux, me souvenant de ma gentille amie. 
Boire ce soir d'autant', et pource, Gorydon, 
Fais remplir mes flacons , et verse à Tabandon 
Du vin pour réjouir toute la compagnie. 

Soit que m^amie ait nom ou Cassandre ou Marie , 
Neuf fois je m'en vais boire aux lettres de son nom , 
Et toi si de ta belle et jeune Madelon, 
Belleau , l'amour te point, je te pri' ne l'oublie. | 

Apporte ces bouquets que tu m'avais cueillis, 
Ces roses , ces œillets , ce jasmin et ces lis : 
Attache une couronne à l'entour de ma tête. 

Gagnons ce jour ici, trompons notre trépas : 
Peut être que demain nous ne reboirons pas : 
S'attendre au lendemain n'est pas chose trop prête *. 

' Expreaiion familière et commane passim. ) 
ao «eizième siècle. (Voir RabelaiSf ' Prête : facile; do laUn paralm. 

{*) Adressé à Rémi Belleau, an des poètes de la pléiade française , né à 
Nogent-le-Rotroa en 1528, mort en 1677. Ronsard, comme il le témoigne 
en mille endroits, avait pour son talent ane estime singulière. 

Ce sonnet est l'expression de la philosophie préconisée par Horace dans 
plusieurs de ses odes. 

X. 

Ma maîtresse est tonte angelette <, 
Ma toute rose nouvelette , 
Toute mon gracieux orgueil , 
Toute ma petite brunette , 
Toute ma douce mignonnette , 
Toute mon cœur, toute mon œil. 

Toute mes jeux et mes blandices*, 

* angelette : petit ange. grAces^caresses. Toutes cea aii4$nardi9ts 

' Biandices ; du latlu blandUlia, sont imitées de Marutle. 



80 LE SECOND UVBE 

Mes mignardises , mes délices , 
Toute mon tout v toute mon rien, 
Toute ma maîtresse Marie , 
Toute ma douce tromperie , 
Toute mon mal , toute mon bien. 

Toute fiel , toute ma sucrée , 
Toute ma belle Cythérée , 
Toute ma joie, et ma langueur, 
Toute ma petite Angevine , 
Ma toute simple et toute fine, 
Toute mon âme et tout mon cœur. 

Encore un envieux me nie 
Que jcine dois aimer Marie. 
Mais quoi ? si ce sot envieux 
Disait que mes yeux je n'aimasse , 
Voudriez-vous bien que je laissasse 
Pour un sot à n'aimer mes yeux ? 



/i XI. 



/ ,' -««.■■-..y 



Marie, levez-vous, vous êtes paresseuse, 
Jà la gaie alouette au ciel a fredonné , 
Et jà le rossignol doucement jargonné 
Dessus répine assis sa complainte amoureuse. 

Sus debout ! allons voir Therbelette perleuse « , 
Et votre beau rosier de boutons couronné , 
Et vos œillets mignons auxquels aviez donné 
Hier au soir de l'eau d'une main si soigneuse. 

. Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux 

I Ptrleuse ; couverte de perles par la rosnc 



BBS AMOUBS. 81 

D'être plus tôt que moi ce matin éveillée : 
Mais le dormir de TAube aux filles gracieux 

Tous tient d*un doux sommeil enoor les yeux sillée ' « 
Çà, çà ! que je les baise et votre beau tetin 
Cent fols pour vous apprendre à vous lever matin. 

* SiUée .- fermée : do latin tigiUattu, cacheté. 

XII. 

Amour est un charmeur > : si je suis une année 
Avecque ma maltresse à babiller toujours , 
Et à lui raconter queUes sont mes amours, 
L'an me semble plus court qu'une courte journée. 

Si quelque tiers survient, j'en ai Pâme gênée, 
Ou je deviens muet, ou mes propos sont lourds : 
Au milieu du devis > s'égarent mes discours. 
Et tout ainsi que moi ma langue est étonnée. 

Mais quand je suis tout seul auprès de mon plaisir, 
Ma langue interprétant le plus de mon désir. 
Alors de caqueter mon ardeur ne fait cesse : | 

Je ne sais qu'inventer, que conter, que parler: 
Car pour être cent ans auprès de ma maîtresse , 
Cent ans me sont trop courts et ne m'en puis aller. 

* Charmeur : magicien. ' Devis : propoe, dUoMta. 



XIII. 

Cache pour cette nuit ta corne ', bonne Lune : 
Ainsi > Endymion soit toujours ton ami, 

• Ton croiftant. S'c te, Div» poirns Cyprl 

' Tour latin : (IIouaci, Od., 1,3.) 



S2 LB SECOND LITRE 

Ainsi soit-il toujours en toa sein endonni, 
Ainsi nul enchanteur jamais ne tlmportune. 

Le jour m'est odieux, la nuit m'est opportune; 
Je crains de jour l'aguet * d'un voisin ennemi : 
De nuit plus courageux je traverse parmi 
Les espions couvert de la courtine * brune. 

Tu sais, Lune, que peut l'amoureuse poison : 
Le dieu Pan pour le prix d'une blanche toison 
Put bien fléchir ton cœur ^. £t vous, astres insignes, 

Favorisez au feu qui me tient allumé . 
Car s'il vous en souvient, la plupart de vous, signes, 
ITa place dans le ciel que pour avoir aimé 4. 

I L'agvet : l'esplonnaffli, blanche. 

' Courtine : maateau. * Callisto, les Pléiades et antres oat 

' Pan obtint les favears de la Lnne été placés dans le ciel. 
par le don qu'il lui fit d'une brebis 



XIV C). 

Vous méprisez nature : étes-vous si cruelle 
De ne vouloir aimer? Voyez les passereaux 
Qui démènent l'amour', voyez les colombeaux. 
Regardez le ramier, voyez la tourterelle : 

Voyez deçà delà, d'une frétillante aile, ' | 

Voleter par les bois les amoureux oiseaux : i 

Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaux , / 

Et toute chose rire en la saison nouvelle. > 



' Démènent : mènent. Démènent l'amour, font l'amoor. 

(*) Sonnet plein de verve et d'inspiration , qui rappelle les plus beauK 
ven de Lucrèce. 



DES ÂMOUBS. 83 

Id la bergerette en tournant son fusean 
Dégoise ses amours, et là le pastoureau 
Répond à sa chanson, ici toute chose aime : 

Tout parle de Tamour, tout s'en veut enflammer : 
Seulement votre cœur, froid d'une glace extrême. 
Demeure opiniâtre et ne veut point aimer. 



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CHANSON.'" -' -^^ ^ 



Le printemps n'a point tant de fleurs, 
L'Automne tant de raisins meurs , 
L'été tant de chaleurs hâlées^ 
L'hiver tant de froides gelées , 
Ni la mer n'a tant de poissons , 
Ni la Beauce tant de moissons, 
Ni la Bretagne tant d'arènes ' , 
Ni r Auvergne tant de fontaines. 
Ni la nuit tant de clairs flambeaux^ 
Ni les forêts tant de rameaux ,* 
Que je porte au cœur, ma maîtresse,' 
Pour vous de peine et de tristesse. 

> jirènes : sables. 

XVI. 
CHANSON. 

Amour, dis, je te prie (ainsi de tous humains 
Et des dieux soit toujours l'empire entre tes mains). 
Qui te fournit de flèches? 



84 LE SBCOIID LITBB 

Vu que toujours colère en mille et mille lieux 
Tu perds tes traits es cœurs des hommes et des dieux, 
Empennés de flammèches ? 

Mais, je te pri', dis moi! est-ce point le dieu Mars, 
Quand il revient chargé du butin des soldars. 

Tués à la bataille? 
Ou bien si c'est Vulcan qui dedans ses fourneaux 
(Après les tiens perdus) t'en refait de nouveaux, 

£t toujours t'en rebaille ? 

Pauvret (répond amour), eh quoi! ignores-tu 
La rigueur, la douceur, la force , la vertu 

Des beaux yeux de t'amie ? 
Plus je répands de traits sus hommes et sus dieux , 
Et plus d'un seul regard m'en fournissent les yeux 

De ta belle Marie (*). 

(*) Pièce tout à fait remarquable par l*allure et le mouvemeiH ly- 
ricpie. 

XVII. 
LE VOYAGE DE TOURS^ 

00 LES AMOUREUX THOINET ET PERBOT'. 

C'était en la saison que l'amoureuse Flore 
Faisait pour son ami les fleurettes édore 
Par les prés bigarrés d'autant d'émail de fleurs. 
Que le grand arc du ciel s'émaille de couleurs : 
Lorsque les papillons et les blondes avettes, j 
Les uns chargés au bec , les autres aux cuissettesj 
Errent par les jardins; et les petits oiseaux r! 
Voletant par les bois de rameaux en rameaux 

* i^ntoioc de Baif et Pierre Roosard. 



I 



I 



DBS AllOUBS. 86 

Amassent la becquée^ et parmi la verdure 
Ont souci comme nous de leur race future 

Thoinet, au mois d'avril, passant par Yendomois 
Me mena voir à Tours Mariou que j'aimois. 
Qui aux noces était d'une sienne cousine : 
Et ce Thoinet aussi allait voir sa Francine, 
Qu'Amour en se jouant d'un trait plein de rigueur 
Lui avait près le Clain > écrite dans le cœur. 

Nous partîmes tous deux du hameau de Coutures*, 
Nous passâmes Gastînes et ses hautes verdures , 
Nous passâmes Marré, et vîmes à mi-jour 
Du pasteur Phelippot s*élever la grand' tour. 
Qui de fieaumont la Ronce honore le village. 
Comme un pin fait honneur aux arbres d'un bocage. 
Ce pasteur, qu'on nommait Phelippot , tout gaillard y 
Chez lui nous festoya jusques au soir bien tard. 
De là vînmes coucher au gué de Lengerie, 
Sous des saules plantés le long d'une prairie : 
Puis dès le point du jour, redoublant le mardier, 
Nous vîmes en un bois s'élever le clocher 
De Saint-<]lôme près Tours, où la noce gentille 
Dans un pré se faisait au beau milieu de 111e.' 

Là Francine dansait , de Thoinet le souci, 
Là Marion balait^, qui fut le mien aussi : 
Puis, nous mettant tous deux en Tordre de la danse , 
Thoinet tout le premier cette plainte commence : 

Ma Francine , mon cœur, qu'oublier je ne puis , 
Bien que pour ton amour oublié je me suis, 
Quand dure en cruauté tu passerais les ourses 
Et les torrents d'hiver débordés de leurs courses, 

' Oain : rivière da Po{ton. aonoière, lien de naitsanee de Ronsard. 

' Co^ures : C'est dans ce hameaa 3 salait : dansait, 
que w trouve le ehàteaa de la Pois- 

8 



M LE SECOND. L|YBB 

Kt quand tu porterais en lieu d'humaine chair 
Au fond de l'estomac pour un cœur un rocher : 
Quand tu aurais sucé le lait d'une lionne, 
Quand tu serais, cruelle , une béte félonne , 
Ton cœur serait pourtant de mes pleurs adouci , 
Et ce pauvre Thoinet tu prendrais à merci. 

Je suis, s'il t'en souvient , Thoinet, qui, dès jeunesse, 
Te voyant sur le Clain, t'appela sa maltresse, 
Qui musette et flageol à ses lèvres usa 
Pour te donner plaisir ; mais cela m'abusa : 
Car, te pensant fléchir conune une femme humaine. 
Je trouvai ta poitrine et ton oreille pleine. 
Hélas ! qui l'eût pensé ! de cent mille glaçons , 
Lesquels ne t'ont permis d'écouter mes chansons : 
Et toutefois le temps , qui les prés de leurs herbes 
Dépouille d'an en an, et les champs de leurs gerbes, 
^^e m'a point dépouillé le souvenir du jour, 
Ni du mois où je mis en tes yeu\ mon amour : 
IVi ne sera jamais, voire eussé-je avalée 
L'onde qui court là bas sous l'obscure vallée '. 
C'était au mois d'avril, Frandne, il m'en souvient. 
Quand tout arbre fleurit , quand la terre devient \ 
De vieillesse en jouvence, et l'étrange > arondelle ^ 
Fait contre un soliveau sa maison naturelle : 
Quand la limace , au dos qui porte sa maison , ; 

Laisse un trac sur les fleurs ; quand la blonde toison ; 
Va couvrant la chenille ^ , et quand parmi les prées 
Volent les papillons aux ailes diaprées. 
Lorsque fol je te vis, et dispuis je n'ai pu 
Rien voir après tes yeux que tout ne m'ait déplu. 

' L'onde qui eouri^ etc. ; l'eau du Lé- pas«agère. 

thé, fleave des enfers, où les âmes bu- ^ Arondelle: hirondelle, 

vaient l'oubli de leur TÏe passée. < Le poil foMct <iui recouvre U 

' Étrange : de pays étrangers, chenille. 



DES AUOUBS. A7 

Six ans sont jà passés, toutefois dans l'oreille 
J'entends encor le son de ta voix nonpareille, 
Qui me gagna le cœur, et me souvient encor ' 
De ta vermeille bouche et de tes cheveux d'or. 
De ta main , de tes yeux, et si le temps qui passe 
A depuis dérobé quelque peu de leur grâce, 
Hélas ! je ne suis moins de leurs grâces ravi 
Que je fus sur le Clain, le jour que je te vi 
Surpasser en beauté toutes les pastourelles 
Que les jeunes pasteurs estimaient les plus belles : 
Car je n*ai pas égard à cela que tu es , 
Mais à ce que je fus, tant les amoureux traits 
Te gravèrent en moi , voire de telle'sorte 
Que telle que tu fus, telle au sang je te porte. 

Ainsi disait Thoinet, qui se pâme sur l'herbe , 
Presque transi de voir sa dame si superbe. 
Qui riait de son mal , sans daigner seulement 
D'un seul petit clin d'œil apaiser son tourment. 

J'ouvrais déjà la lèvre après Thoinet, pour dire 
De combien Marion était encore pire, 
Quand j'avise sa mère en hâte gagner l'eau , 
Et sa fille emmener avec elle au bateau , 
Qui se jouant sur l'onde attendait cette charge , 
Lié contre le tronc d'un saule au faîte large. 

Jà les rames tiraient le bateau bien pansu. 
Et la voile en enflant son grand repli bossu 
Emportait le plaisir qui mon cœur tient en peine. 
Quand je m'assis au bord de la première arène' : 
Et, voyant le bateau qui s'enfuyait de moi , 
Parlant à Marion, je chantai ce convoi ^ : 

* EUipse pour : et il me souvient rextrèmc bord da rivage, 
encore. 3 Convoi : ici, chant d'adieu. 

' Première arène : prima arena, 



88 LB SECOND UVBB 

Bateau, qui par les flots ma chère vie emportes , 
Des vents en ta faveur les haleines soient mortes; 
Et le banc périlleux qui se trouve parmi 
Les eaux , ne fenveloppe en son sable endormi ! 
Que Tair, le vent et l'eau favorisent ma dame , 
Et que nul flot bossu ne dëtourbe > sa rame ! 
En guise d'un étang, sans vagues, paresseux, 
Aille le cours de Loire, et son limon crasseux 
Pour ce jourd'hui se change en gravelle menue , 
Pleine de maint rubis et mainte perle efflue! 
Que les bords soient semés de mille belles fleurs, 
Représentant sur l'eau mille belles couleurs, 
Et le troupeau nymphal des* gentilles Naïades 
Alentour du vaisseau fasse mille gambades : 
Les unes balloyant * des paumes de leurs mains. 
Les flots devant la barque , et les autres leurs seins 
Découvrent à fleur d'eau , et d'une main ouvrière 
Conduisent le bateau du long de la rivière! 

L'azuré martmet puisse voler devant 
Avecque la mouette , et le plongeon suivant 
Son malheureux destin pour le jourd'hui ne songe 
En sa belle Hespérie, et dans l'eau ne se plonge! 
Et le héron criard, qui la tempête fuit. 
Haut pendu dedans l'air ne fasse point de bruit : 
Ains ^ tout gentil oiseau qui va cherchant sa proie 
Par les flots poissonneux , bienheureux te convoie, 
Pour sûrement venir avec ta charge au port, 
Où Marion verra , peut-être, sur le bord 
Une orme des longs bras d'une vigne enlacée , 
Et la voyant ainsi doucement embrassée, 
De son pauvre Perrot se pourra souvenir. 



< DéUmrbe : de deturbare , troubler , " Balloyant : faisant balltr, saoter. 
diraogtr. ^ Mns : mais. 



DBS AMOtlRS. 89 

Et voudra sur le bord embrassé le tenir! 






Je veux faire un beau Ut d*uiie verte jonchée 
De pervenche feuillue enoontre-bas ' couchée. 
De thym qui fleure bon , et d*aspic porte-épi ', 
D'odorant poliot contre terre tapi, i 

De neufard ' toujours vert, qui la froideur incite, 
Et de jonc qui les bords des rivières habite. 

Je veux jusques au coude avoir Therbe, et je veux 
De roses et de lis couronner mes cheveux. 
Je veux qu*on me défonce une pipe 4 angevine. 
Et en me souvenant de ma toute divine , 
De toi, mon doux souci, épuiser jusqu'au fond l 
Mille fois ce jourdliui mon gobelet profond , 
Et ne partir dMci jusqu'à tant qu'à la lie 
De ce bon vin d'Anjou la liqueur soit faiilie. 

Quel passe-temps prends-tu d'habiter la vallée 
De Bourgueil; où jamais la muse n'est allée? 
Quitte-moi ton Anjou, et viens en Vendômois : 
Là s'élèvent au ciel les sommets de nos bois, 
Là sont mille taillis et mille belles plaines . 
Là gargouillent les eaux de cent mille fontaines, 
Là sont mille rochers, où Échon ^ alentour 
En résonnant mes vers ne parle que d'amour. 

Là parmi tes sablons Angevin devenu , 
Je veux vivre sans nom comme un pauvre inconnu, 
Et dès l'aube du jour avec toi mener paître 
Auprès du Port-Guyet ^ notre troupeau champêtre : 
Puis, sur le cliaud du jour, je veux en ton giron 

« EneoHire'ba* : contre terre; la per- * Éckon : la nymphe Écho. (Ovid., 

veache est une plante rampante. Métam. ) 

^ Aspic porie-i^pi : lavande. « Port-Guyet : inalton qai appar- 

' Nêufard : nénnfar. tenait à Marie. 



* pipe : tonneau. 



S. 



90 LB SBGOND LI\B£ 

Me coucher sous un chêne, où Therbe à Fenviron 

tJn beau lit nous fera de mainte fleur diverse, . 

Pour nous coucher tous deux sous Fombre à la renverse : 

Puis au soleil penchant nous conduirons nos bœufs 

Boire le haut sommet des ruîsselets herbeux. 

Et les reconduirons au son de la musette. 

Puis nous endormirons dessus Therbe mollette. 

Là sans ambition de plus grands biens avoir, 
Contenté seulement de t'aimer et te voir. 
Je passerais mon âge , et sur ma sépulture 
Les Angevins mettraient cette brève écriture : 

Celui qui gît ici , touché de l'aiguillon 
Qu'amour nous laisse au cœur, garda conome Apollon 
Les troupeaux de sa dame, et en cette prairie 
Mourut en bien aimant une belle Marie : 
Et elle après sa mort mourut ainsi d'ennui , 
Et sous ce vert tombeau repose avecque lui(*). 

(*) Il s'agit dans cette pièce d*aD voyage fait dans le Poitoa avec Jean« 
Antoine de Balf. Le poète, né à Venise en 1532, était fils de Lazare de Balf, 
ambassadeur à Venise et en Allemagne soos François I'^ et aaquel Ronsard 
avait été d'abord attaché. Antoine, exagérant tes doctrine8.de Ronsard, eul 
la prétenUon d'écrire des vers français dans le rhylhme des vers grecs et 
latins. Il moorut en 1589. 



XVIII. 

Si j'étais Jupiter, maîtresse , vous seriez 
Mon épouse Jimon; si j'étais roi des ondes. 
Vous seriez ma Téthys, reine des eaux profondes , 
Et pour votre palais les ondes vous auriez ; 

Si le monde était mien , avec moi vous tiendriez 
L'empire de la terre aux mamelles fécondes, 



DES AMOUBS. 9t 

Et dessus un beau coche en longues tresses blondes , 
Par le peuple en honneur déesse vous iriez ' : 

Mais je ne suis pas Dieu, et si > ne le puis être : 
Le ciel pour vous servir seulement m*a fait naître, 
De vous seule je prends mon sort aventureux. 

Vous êtes tout mon bien, mon mal, et ma fortune 
S'il vous plaît de m'aimer, je deviendrai Neptime, 
Tout Jupiter , tout roi, tout riche et tout heureux. 

IPar le peuple^ etc. : eommn Tellas lavehltar eurra Phrygiai mm ta per urbr5. 
ou Cybêle, la déene de la terre, qae (Via«., Mm» VI. 78S.) 

Ton promenait sur un char à travers » si a dans ee vers le sens àtei mémt^ 
lAeie Mineure. «^ j^^i^^ 

*»:. qtwIU IWrcyatie Uatrr 



XIX. 

Ma dame, baisez-moi : non, ne me baisez pas^ 
Mais tirez-moi le cœur de votre douce haleine : 
Non , ne le tirez pas, mais hors de chaque veine 
SuceZ'^moî toute l'âme ëparse entre vos bras. 

Non, ne la sucez pas : car après le trépas 
Que serais-je sinon une semblance vaine , 
Sans corps dessus la rive, où TAmour ne demeine 
( Pardonne-moi , Pluton ) qu'en feintes ses ébas? 

Pendant que nous vivons, entr'aimons-nous, Marie ^ 
Amour ne règne point sur la troupe blémie 
Des morts, qui sont 8illés> d'un long somme de fer. 

C'est abus que Pluton ait aimé Proserpine : 
Si doux soin n'entre point en si dure poitrine : 
Amour règne en la terre , et non point en enfer. 

' Voir page 81 > note 1. 



92 LE SECOND LITBE 



XX 



Si vous pensez qu'avril et sa belle verdure 
De votre fièvre quarte efTacent la langueur, 
Vous êtes bien trompée ; il faut guérir mon cœur. 
Du chaud mal dont il meurt, duquel vous n'avez cure. 

Il faut premier guérir l'ancienne pointure < 
Que vos yeux en mon sang me font par leur rigueur , 
Et en me guérissant vous reprendrez vigueur 
Du mal que vous souffrez, et du mal que j'endure. 

La fièvre qui vous ard* , ne vient d'autre raison 
Sinon de moi qui fis aux dieux une oraison , 
Pour me contre-venger, de vous faire malade. 

Vous souffirez à bon droit. Quoi! voulez vous guérir, 
Et si ne voulez pas vos amis secourir, 
Que vous guéririez bien seulement d'une œillade? 

' Pointure : piqftre. ' Ard : brûle ; de ardere, brûler. 

XXI. 

J'avais cent fois juré de jamais ne revoir 
(0 serment d'amoureux ! ) l'angélique visage 
Qui depuis quinze mois en peine et en servage 
Emprisonne mon cœur, que je ne puis ravoir. 

J'en avais fait serment, mais je n'ai le pouvoir 
D'être seigneur de moi, tant mon traître courage 
Violenté d'amour et conduit par usage, 
Y reconduit mes pieds abusé d'un espoir. 

Le destin , Pardaillan < , est une forte chose : 

' PardaiUan ; sentilborame gascon, ami de l'auteur. 



DES AMOUBS. 98 

L*homme, animal prudent, ses aiOfaires dispose, 
Mais l'astre fait tourner ses desseins au rebours. 

Je sais bien que je fais ce que je ne dois faire , 
Je sais bien que je suis de trop folles amours : 
Mais quoi, puisque le ciel délibère au contraire'? 

* y/w contraire de ce qae j'aantts raison de tkire. 



XXII. 

Pai rame pour un lit de regrets si touchée, 
Que nui homme jamais ne fera que j'approuche 
De la chambre amoureuse, encor moins de la couche 
Où je vis ma maîtresse au mois de mai couchée. 

Un somme languissant la tenait mi-penchée 
Dessus le coude droit fermant sa belle bouche, 
£t ses yeux dans lesquels Tarcher Amour se couche , 
Ayant toujours la flèche à la corde encochée < : 

Sa tête en ce beau mois sans plus était couverte 
D'un riche escofion » ouvré de soie verte, 
Où les Grâces venaient à l'envi se nicher : 

Puis en ses beaux cheveux choisissaient leur demeure. 
J'en ai tel souvenir que je voudrais qu'à l'heure 
Mon cœur pour n'y penser fût devenu rocher. 

' Eneockée : ûteoche^ entaille ; d'où ^ Escofion : sorte de coiffure, bon- 
cncocber, décocher. net. 

XXIII. 

R '. Que dis- tu, que fais-tu, pensive tourterelle , 
Dessus cet arbre sec?— r. >. Viateur 3, je lamente. — 

' R : Ronsard. 3 yiateur : viator, voyagear. 

' r ; la tourterelle. 



94 LE SECOND LIVRE 

/î. Pourquoi lamentes-tu ? — Z. Pour ma compagne absente. 
Dont je meurs de douleur. — A. En quelle part est-elle ? — 

T. Un cruel oiseleur par glueuse cautelle * 
Ua prise et Fa tuée : et nuit et jour je chante 
Ses obsèques id, nommant la mort méchante 
Qu'elle ne m'a tuée avecque ma fidèle. — 

R, Voudrais-tu bien mourir et suivre ta compaigne.' — 
T. Aussi bien je languis en ce bois ténébreux , 
Où toujours le regret de sa mort m'accompaigne. — 

R, gentils oiselets , que vous êtes heureux ! 
Nature d'elle-même à Tamour vous enseigne * , 
Qui mourez et vivez fidèles amoureux.' 

* Cautelle : rase. ' Yoos instruit à l'amour. 

XXIV. 

i 

CHANSON. 

Quand j'étais libre, ains» qu'une amour nouvelle. 
Ne se fût prise en ma tendre moelle , 

Je vivais bien heureux : 
Comme à l'envi les plus accortes filles 
Se travaillaient par leurs flammes gentilles 
De me rendre amoureux ! 

Mais tout ainsi qu'un beau poulain farouche , 
Qui n'a mâché le frein dedans la bouche , 

Va seulet écarté , 
N'ayant souci sinon d'un pied superbe 
A mille bonds fouler les fleurs et l'herbe , 

Vivant en liberté. 

Ores il court le long d'un beau rivage , 

* Mns, ici : ao lieu que. 



DBS AMOURS. 95 

Ores il erre en quelque bois sauvage, 

Fuyant de sault en sauit > : 
De toutes parts les poutres ' hennissantes 
Lui font Tamour pour néant blandissantos ^ 
A lui qui ne s'en chaut 4. 

Ainsi j'allais dédaignant les pucelles 
Qu'on estimait en beauté les plus belles , 

Sans répondre à leur veuil ^ : 
Lors je vivais amoureux de moi-même , . 
Content et gai, sans porter couleur blême 
Ni les larmes à Tooil. 

J'avais écrite au plus haut de la face, 
Avec Fhonneur, une agréable audace 

Pleine d'un franc désir : 
Avec le pied marchait ma fantaisie 
Où je voulais, sans peur ni jalousie , 

Seigneur de mon plaisir. 

Mais aussitôt que par mauvais désastre 
Je vis ton sein blanchissant comme albastre 

£t tes yeux deux soleils , 
Tes beaux cheveux épanchés par ondées , 
Et les beaux lis de tes lèvres bordées , 

De cent œillets vermeils. 

Incontinent j'appris que c'est service ^ : 
La liberté , de mon âme nourrice , 

S'échappa loin de moi : 
Dedans tes rets ma première franchise, 
Pour obéïr à ton bel œil , fût prise 
Esclave sous ta loi. 

' Sault : de «a«M, boi«, forêt. * Qui ne s'en ehaut : qa! ne •'« 

' PulHtra : terme de baue latinité, si- «oucic} du Terbe chaloir. 

gnifie jumrQt. ^ P^euil : volonté. 

^ Blandisssanies : de blandut^ cares- ^ Ce que c'est que reaclaT«(e. 

Mote». 



96 LE SECOND LITBB 

Tu mis , cruelle , en signe de conquête 
Comme vainqueur tes deux pieds sur ma tête , 

Et du front m'as ôté 
L'honneur , la honte et Taudace première, 
Acouardant ' mon âme prisonnière, 

Serve à ta volonté.. 

Vengeant d*un coup mille fautes commises , 
£t les beautés qu'à grand tort j'avais mises 

Par-avant à mépris, 
Qui me priaient au lieu que je te prie : 
Mais d'autant plus que merci je te crie, 
Tu es sourde à mes cris. 



' Acouardant : rendant couarde « lâche. 

XXV. 
CHANSON (*}. 

Qui veut savoir amour et sa nature, - 
Son arc , ses feux , ses traits et sa pointure , 
Quel est son être, et que c'est ' qu'il désire , 
Lise ees vers ; je m'en vais le décrire. 

C'est un plaisir tout rempli de tristesse , 
C'est un tourment tout confit de liesse*. 
Un désespoir où toujours on espère , 
Un espérer où l'on se désespère ^. 

C'est un regret de jeunesse perdue , 
C'est dedans l'air une poudre épandue , 



' Et en quoi ctfnsiiite ce qu'il déaire. 
' lÀesse: du latin latiUa^ joie. 
* Un espérer oit l'on se dJsespère : 



Belle Philiii, on désrspère 
Alors qu'on eapère toujourt. 
(MoLiàftE, Hitamtk.^ I, st\ a.) 



(*) k M. Nicolas, secrétaire du roi, protecteur éclairé des IcUres. 



DBS AMOURS. 97 

Cest peindre eu l'eau, et c'est vouloir encore 
Prendre le vent et dénoircir un more. 

C'est un feint ris , c'est une douleur vraie. 
C'est sans se plaindra avoir au cœur la plaie. 
C'est devenir valet en lieu de maître, 
C'est mille fois le jour mourir et naître. 

C'est un fermer à ses amis la porte 
De la raison , qui languit presque morte , 
Pour en bailler la clef à l'ennemie , 
Qui la reçoit sous ombre d'être amie. 

C'est mille maux pour une seule oeiUade, 
C'est être sain et feindre le malade , 
C'est en mentant se parjurer , et faire 
Profession de flatter et de plaire. 

C'est un grand feu couvert d'un peu de glace , 
C'est un beau jeu tout rempli de fallace ' , 
C'est un dépit , une guerre, une trêve, 
Un long penser, une parole brève. 

C'est par dehors dissimuler sa joie , 
Celant une âme au dedans qui larmoie : 
C'est un malheur si plaisant qu'on désire 
Toujours languir en un si beau martyre. 

C'est une paix qui n'a point de durée. 
C'est une guerre au combat assurée , 
Où le vaincu reçoit toute la gloire. 
Et le vainqueur ne gagne la victoire. 

C'est une erreur de jeunesse qui prise 
Une prison trop plus que sa franchise * ; 
C'est un penser qui douteux ne repose , 



* Fallaee: Au latin fcUlaeiaf trom- ' Franchise : liberté. 
P«ie. 



9 



98 LB SBCOND LITBB 

Et pour sujet n'a jamais qu'une chose. 

Bref, Nicolas, c'est une jalousie , 
Cest une fièvre en une frénésie. 
Quel plus grand mal au monde pourrait être 
Que recevoir une femme pour maître ? 

XXVI. 

AM.OURETTE. 

Or' que l'hiver roidit la glace épaisse , 
Eéchauffons-nous, ma gentQle maîtresse, 
Non accroupis près le foyer cendreux ; 
Mais aux plaisirs des combats amoureux. 
Asseyons-nous sur cette molle couche : 
Sus, baisez-moi, tendez<-moi votre boudie. 
Pressez mon col de vos bras dépliés , 
fx maintenant votre mère oubliez. 

Que de la dent , votre tetin je morde , 
Que vos cheveux fil à fil je détorde : 
Il ne faut point eu si folâtres jeux. 
Comme au dimanche arranger ses cheveux* 

Approchez dope , toumez*moi votre joue, 
Vous rougissez; il faut que je me joue. 
Vous souriez : avejc-vous point ou! 
Quelque doux mot qui vous ait réjoui? 
Je vous disais que la main j'allais mettre 
Sur votre sein ; \^ voulezrvous permettre ? 
Ne fuyez pas sans parler ; je vois bien 
A vos regards que vous le voulez bien. 

Je vous connais en voyant votre mine. 



DE8 AHOUAS. 99 

Je jure Amour que vous êtes si fine , 
Que pour mourir de bouche ne diriez 
Qu*on TOUS baisât, bien que le désiriez : 
Car toute fille, encor qu'elle ait envie 
Du jeu d^aimer, désire être ravie. 
Témoin en est Hélène qui suivit 
D'un franc vouloir Paris qui la ravit* 

Je veux user d'une douce main forte. 
Ah vous tombez ! vous faites jà la morte ! 
Ah quel plaisir dans le cœur je reçoi! 
Sans vous baiser vous moqueriez ' de moi 
En votre lit quand vous seriez seulette. 
Or sus, c'est ^t , ma gentille brunette : 
Recommençons afin que nos beaux ans 
Soient réchauffés en combats si plaisants. 

* SI je De TOUS tous baisaU , toa< toui moqueries de moi , quand... 



XXVII. 
LA QUENOUILLE. 

Quenouille , de Pallas la compagne et l'amie , 
Cher présent que je porte à ma chère Marie, 
Afin de soulager l'ennui qu'elle a de moi, 
Disant quelque chanson en filant de sur toi 
Faisant pirouetter à son huis amusée 
Tout le jour son rouet et sa grosse fusée ; 

Quenouille , je te mène où je suis arrêté , 
Je voudrais racheter par toi ma liberté. 
Suis-moi donc, tu seras la plus que bien-venue , 
Quenouille» des deux bouts et grélette et menue 



100 LE SECOND LITRE 

Un peu grosse au milieu où la filasse tient, 
Étreinte d'un ruban qui de Montoire ' vient , 

Aime-laine , aime- fil , aime-estaim * , maisonnière , 
Longue , palladienne , enflée , chansonnière , 
Suis-moi , laisse Couture , et allons à Bourgueil , 
Où, quenouille, on te doit recevoir d'un bon oeil. 
Car le petit présent qu'un loyal ami donne 
Passe des puissans rois le sceptre et la couronne. ' 



* Bourg à troia lieuec de Cootare, ' Bstaim : espèce d« laine cardée et 
patrie de Ronaard. prête à lier; d'oà itamtue. 



XXVIII. 
CHANSON. 

Quand ce beau printemps je vois. 

J'aperçois 
Rajeunir la terre et Fonde, 
Il me semble que le jour . 

Et l'Amour 
Comme enfants naissent au monde. 

Le jour qui plus beau se fait 

Nous refait 
Plus belle et verte la terre; 
£t Amour, armé de traits 

£t d'attraits , 
En nos cœurs nous fait la guerre. 

Il répand de toutes parts 

Feux et dards. 
Et dompte sous sa puissance 



DES AMOUBS. 101 



Hommes, bétes et oiseaux, 

Et les eaux 
Lui rendent obéissance. 

Vénus avec son enfant 

Triomphant 
Au haut de son coche assise, 
Laisse ses cygnes voler 

Parmi l'air 
Pour aller voir son Anchise. 

Quelque part que ses beaux yeux 

Par les cieux 
Tournent leurs lumières belles. 
L'air qui se montre serein, 

Est tout plein 
D'amoureuses étincelles. 

Puis en descendant à bas 

Sous ses pas 
Naissent mille fleurs écloses : 
Les beaux lys et les œillets 

Vermeillets 
Rougissent entre les roses. 

Je sens en ce mois si beau 

Le flambeau 
D'Amour qui m'échauffe l'âme, 
Y voyant de tous côtés 

Les beautés 
Qu'il emprunte de ma dame. 

Quand je vois tant de couleurs 

Et de fleurs 
Qui émaillent un rivage^ 



9. 



10:2 LE SECONP ItVAfe 

Je pense voir le beau teint 

Qui est peint 
Si venneil en son visage. 

Quand je vois les grands rameaux 

Des otmeaux 
Qui sont lacés de lierre , 
Je pense être pris es lacs , 

De ses bras , 
Et que mon col elle serre. 

Quand j'entends la douce voix 

Par les bois 
Du gai rossignol qui chante , 
D'elle je peAse jouir^ 

Et ouir 
Sa douce voix qui m'enchante. 

Quand je vois en quelque endroit 

Un pin droit, 
Ou quelque arfire qui s'élève ^ 
ie me laisse décevoir , 

Pensant voir 
Sa belle taille et sa grève. 

Quand je vois dans un jardin 

Au matin 
S'éclore une fleur nouvelle , 
J'accompare > le bouton 

Auteton 
De son beau sein qui pommelle '* 

Quand le soleil tout riant 
D'Orient 

' J'accompare : je compare. 

* Çui pommelle : qui s'arrondit comme one pommfei 



DES amouas. iod 



Nous montre sa blonde tresse , 
Il me semble que je voi 

Devant moi 
Lever ma belle maîtresse. 

Quand je sens parmi les prés 

Diaprés 
Les fleurs dont la terre est pleine 
Lors je fais croire à mes sens 

Que je sens 
La douceur de son haleine. 

Bref, je fais comparaison, 

Par raison, 
Du printemps et de m'amie : 
Il donne aux fleurs la vigueur^ 

£t mon cœur 
D'elle prend vigueur et vie. 

Je voudrais au bruit de Feaii 

D'un ruisseau 
Déplier ses tresses blondes ^ 
Frisant en autant de nœuds 

Ses cheveux , 
Que je verrais friser d'ondes^ 

Je voudrais pour la tenir. 

Devenir 
Dieu de ces forêts désertes, 
la baisant autant de fois 

Qu'en un bois 
II y a de feuilles vertes^ 

Ah maîtresse mon souci ! 
Viens id. 



b 



104 LE SECOND LIYBB 

Viens contempler la verdure 1 
Les fleurs, de mon amitié 

Ont pitîé , 
Et seule tu n'en as cure. 

Au moins, lève un peu tes yeux 

Gracieux , 
Et vois ces deux colombelles , 
Qui font naturellement 

Doucement 
Uamour du bec et des ailes : 

Et nous, sous ombre d'honueur , 

Le bonheur 
Trahissons par une crainte. 
Les oiseaux sont plus heureux, 

Amoureux, 
Qui font Tamour sans contrainte. 

Toutefois ne perdons pas 

Nos ébats 
Pour ces lois tant rigoureuses ; 
Mais, si tu m'en crois, vivons , 

Et suivons 
Les colombes amoureuses. 

Pour effacer mon émoi 

Baise-moi, 
Rebaise-moi , nui déesse : 
Ne laissons passer en vain 

Si soudain 
Les ans de notre jeunesse. 



DES AMOUBS. 105 



XXIX. 



• r 



ELEGIE 

A MARIE. 

Afin que notre siècle et le siècle à venir 
De nos jeunes amours se puisse souvenir, 
Et que votre beauté que j'ai longtemps aimée 
Ne se perde au tombeau par les ans consumée, 
Sans laisser quelque marque après elle de soi : 
Je vous consacre ici le plus gaillard de moi , 
L*espritde mon esprit, qui vous fera revivre . 
Ou longtemps ou jamais ' par Tâge de ce livre. 

Ceux qui liront des vers que j'ai chantés pous vous , 
D'un style qui varie entre l'aigre et le doux, 
Selon les passions que vous m'avez données, 
Vous tiendront pour déesse : et tant plus les années 
En volant s'enfuiront, et plus votre beauté 
Contre l'âge croîtra vieille en sa nouveauté. 

Or cela que je puis, je le veux ici faire : 
Je veux en vous chantant vos louanges parfaire, 
Et ne sentir jamais mon labeur engourdi , 
Que tout l'ouvrage entier pour vous ne soit ourdi. 

Si j'étais un grand roi, pour étemel exemple 
De fidèle amitié , je bâtirais un temple 
Dessus le bord de Ivoire, et ce temple aurait nom 
Le temple de Ronsard et de sa Manon. 
De marbre parien serait votre effigie , 

' Jamais ûoii être entendu ici pour à Jamais, 



106 IB SECOND LIVBE 

Votre robe serait à pleM fonds élargie 

De plis recamés ' d'or, et vos cheveux tressés 

Seraient de filets d'or par ondes enlacés. 

D'un crêpe cannelé serait la couverture 

De votre chef divin , et la rare ouverture 

D'un rets de soie et d*or, fait de l'ouvrière main 

D^Arachne ou de Pallas , couvrirait votre sein. 

Votre bouche serait de roses toute pleine. 

Képandant par le temple une amoureuse haleine. 

Vous auriez d'une Hébé le maintien gracieux , 

£t un essaim d'Amours sortirait de vos yeux : 

Vous tiendriez le haut bout de ce temple honorable. 

Droite sur un sommet d'un pilier vénérable. 

Et moi, d'autre coté, assis au même lieu. 
Je serais remarquable en la forme d'un dieu : 
Mon épé' serait d'or, et la belle poignée 
Ressemblerait à Vof de ta tresse peignée : 
J'aurais un dstre d'or, et j'aurais tout auprès 
tJn carquois tout chargé de flammes et de traits. 

Ce temple, fréquenté de fêtes solennelles, 
Passerait en honneur celui des immortelles ^ 
Et par vœux nous serions invoqués tous les jours , 
Comme les nouveaux dieux de fidèles amours* 

D'âge en âge suivant au retour de l'année, 
Kous aurions près le temple une fête ordonnée « 
Kon pour faire counr, comme les anciens , 
Des chariots couplés aut jeux Olympiens, 
Pour sauter, pour lutter, ou de jambe venteuse » 
Franchir en haletant la carrière poudreuse : 



' Beeamés : brodés ; en italien rieamato. 
> rentêust : rapide comme le vent. 



DES AKOVAS, |07 

Mais tous les jouvenceaux des pays d'aleatour. 
Touchés au fond du cœur de la flèche d'amour, 
Ayant d'un gentil feu les âmes allun^ées, 
S'assembleraient au temple avecque leurs aimées, 
Et là , celui qui mieux sa lèvre poserait 
Dessus la Iltrre aimée, et plus doux baiserait . 
Ou soit d'un baiser sec ou d'un baiser humide. 
D'un baiser court et long , ou d'un baiser qui guide 
L'âme dessus la bouche , et laisse trépasser 
Le baiseur qui ne vit sinon que du penser, 
Ou d'un baiser donné comme les colombelles , 
Lorsqu'ils se font l'amour de la bouche et des ailes. 

Celui qui mieux serait en tels baisers appris , 
Sur tous les jouvenceaux emporterait le prix , 
Serait dit le vainqueur des baisers de Cy thère . 
Et tout chargé de fleurs s'en irait à sa mère. 

Au pied de mon autel , en ce temple nouveau , 
Luirait le feu veillant d'un étemel flambeau , 
Et seraient ces combats nommés apiès ma vie 
Les jeux que fit Ronsard pour sa belle Marie, 

ma belle maîtresse! eh! que je voudrais bien 
Qu'amour nous eût conjoints d'un semblable lien , 
Et qu'après nos trépas dans nos fosses ombreuses 
Nous fussions la chanson des bouches amoureuses ! 
Que ceux de Vendomois dissent tous d'un accord 
(Visitant le tombeau sous qui je serais mort) : 
Notre Ronsard, quittant son Loir et sa Gastine, 
A Bourgueil fut épris d'une belle Angevine ! 
Et que les Angevins dissent tous d'une voix : 
Notre belle Marie aimait un Vendomois ; 
Les deux n'avaient qu'un cœur, et l'amour mutuelle, 
Qu'on ne voit plus ici , leur fut perpétuelle ! 



» ^ 



108 LB SECOND LIYBE 

Siècle vraiment heureux, siècle d'or estimé , 
Où toujours Tamoureux se voyait coutre-aimé. 

Puisse arriver après l'espace d'un long âge, 
Qu'un esprit vienne à bas sous le mignard ombrage 
Des myrtes , me conter que les âges n'ont peu< 
Effacer la clarté qui luit de notre feu ; 
Mais que de voix en voix ,. de parole en parole 
ISotre gentille ardeur par la jeunesse vole , 
Et qu'on apprend par cœur les vers et les chansons 
Qu'Amour chanta pour vous en diverses façons, 
Et qu'on pense amoureux celui qui remémore 
Votre nom et le mien et nos tombes honore ! 

Or il en adviendra ce que le ciel voudra ; 
Si est-ce que ce livre immortel apprendra 
Aux hommes et au temps et à la renommée 
Que je vous ai six ans plus que mon cœur aimée. 

' Peu : pq, que l'on prononçait alon peu. 



XXX. 

m 

Cesse tes pleurs, mon livre : il n'est pas ordonné ' 
Du destin, que moi vif tu sois riche de gloire; 
Avant que l'homme passe outre la rive noire, 
L'honneur de son travail ne lui est point donné. 

Quelqu'un après mille ans de mes vers étonné 
Voudra dedans mon Loir, comme en Permesse, boire : 
Et voyant mon pays, à peine pourra croire 
Que d'un si petit lieu tel poète soit né. 

Prends , mon livre , prends cœur : la vertu précieuse 
De l'homme, quand il vit, est toujours odieuse : 



i 



DES AMOUBS. 109 

Après qu'il est absent', chacun le pense un dieu, 

La rancueur* nuit toujours à ceux qui sont en vie : 
Sur les vertus d'un mort elle n'a plus de lieu , 
Et la postérité rend l'homme sans envie. 

« jibsent .-mort. "AiCMV en grec race, Ép. 1, Uv. U, ve» 13 et «iiivanU. 
et absens en latin ont le même sens. ' Raneuewr : haine, envie, d'où ran- 
Les mêmes idées sont exprimées par Ho- cane. 



SECONDE PARTIE. 



SUR LA MORT DE MARIE. 



Trajicit et fkU Uttora magnas Amor. 

( PROPUtCB. ) 



I. 



Je songeais , assoupi de la nuit endormie, 
Qu'un sépulcre entr'ouvert s'apparaissait à moi : 
La mort gisait dedans toute pâle d'eiïroi ; 
Dessus était écrit : le tombeau de Marie. 

Épouvanté du songe , en sursaut je >m'écrie : 
Amour est donc sujet à notre humaine loi ! 
Il a perdu son règne et le meilleur de soi. 
Puisque par une mort sa puissance est périe. 

Je n'avais achevé, qu'au point du jour voici 
Un passant à ma porte adeulé < de souci, 
Qui de la triste mort m'annonça la nouvelle. 

Prends courage, mon âme, il faut suivre sa fin *; 

* Àdeulé : affligé; dn latin dolere, 'Du latin jfinU , but , destinée. 
ROKSARD. — T. I. 10 



110 LE SECOND LIVRE 

Je Tentends dans le ciel comme elle nous appelle : 
Mes pieds avec les siens ont fait même chemin. 



II. 

STANCES. 

Je lamente sans reconfort, 
Me souvenant de cette mprt 
Qui déroba ma deuce vie : 
Pensant en ses yeux qui soûlaient 
Faire de moi ce qu'ils voulaient, 
De vivre je n'ai plus d'envie. 

Amour, tu n'as point de pouvoir. 
A mon dam tu m'as fait savoir 
Que ton arc partout ne commande : 
Si tu avais quelque vertu , 
La mort ne t'eût pas dévêtu 
De ta richesse la plus grande. 

Tout seul tu n'as perdu ton bien : 
Gomme toi j'ai perdu le mien, 
Cette beauté que je désire, 
Qui fut mon trésor le plus dier : 
Tous deux contre un même rocher 
Avons froissé notre navire. 

Soupirs , échauffez son tomheau ; 
Ijarmes , lavez-le de votre eau : 
Ma voix si doucement lamente 
Qu'à la mort vous fiassiez pitié, 
Ou qu'elle rende ma moitié. 
Ou bien que je la suive absente ! ^ 

Fol qui au monde met son cœur, 



DBS AHODSS. 111 



Fol qui croit ea l'espoir moqueur. 
Et en la beauté tromperesse. 
Je me suis tout seul offensé ', 
Comme celui qui n'eût pensé 
Que morte fût mie déesse. 

Quand son âme au corps s'attachait, 
Rien, tant fût dur, ne me fâchait, 
Ni destin , ni rude influence : 
Menaces, embûches, dangers, 
Villes et peuples étrangers 
M'étaient doux pour sa souvenance. 

En quelque part que je vivais , 
Toujours en mes yeux je l'avais. 
Transformé du tout en la belle -. 
Et si bien Amour de son trait 
Au cœur m'engrava son portrait , 
Que mon tout n'était sinon qu'elle. 

Espérant lui conter un jour 
L'impatience de l'amour 
Qui m'a fait des peines sans nombre, 
La mort soudaine m'a déçu; 
Pour le vrai le faux j'ai reçu. 
Et pour le corps seulement l'ombre. 

Ciel , que tu es malicieux ! 
Qui eût pensé que ces beSlux yeux 
Qui me faisaient si douce guerre , 
Ces mains , cette bouche et ce front 
Qui prirent mon cœur, et qui Tont, 
Ne fussent maintenant que terre ? 

Hélas ! où est ce doux parler, 

' C'eit moi-même qai suis cause de mon malheur . 



112 LE SBGOND LIYBB 

Ce voir, cet ouïr, cet aller, 
Ce ris qui me faisait apprendre 
Que c'est qu*aimer? ah, doux refus! 
Ah, doux dédains! tous n'êtes plus. 
Vous n'êtes plus qu'un peu de cendre. 

Hélas! où est cette beauté , 
Ce printemps , cette nouveauté 
Qui n'aura jamais de seconde? 
Du ciel tous les dons elle avait : 
Aussi parfaite ne devait 
Longtemps demeurer en ce monde '. 

Je n'ai regret en son trépas , 
Comme prêt de suivre ses pas. 
Du chef les astres elle touche * : 
Et je vis ! Et je n'ai sinon 
Pour reconfort que son beau nom , 
Qui si doux me sonne en la bouche ! 

Amour qui pleures avec moi , 
Tu sais que vrai est mon émoi, 
Et que mes larmes ne sont feintes : 
S'il te plaît, renforce ma voix, 
Et de pitié rochers et bois 
Je ferai rompre sous n^es plaintes. 

Si je n'eusse eu l'esprit chargé 
De vaine erreur, prenant congé 
De sa belle et vive figure , 
Oyant sa voix , qui sonnait mieux 
Que de coutume, et ses beaux yeux 
Qui reluisaient outre mesure ! 

' Cette strophe A pa préparer le^ vers * Sablimi feriam sidéra verUce. 
de Malherbe, ode à Daperrier : • (Oot, Od,\,lt 3*> 

« Je sais d« qaeb appas son enfance était 

[pleine*. . 



DES AMOUBS. 113 

Et son soupir qui m*embrasait , 
J'eusse bien vu ija'eW me disait : 
« Or' soule-toi ' de mon visage , 
Si jamais tu en eus souci *. 
Tu ne me verras plus ici, 
Je m'en vais faire un long voyage. » 

J'eusse amassé de ses regards 
Un magasin de toutes parts, 
Pour nourrir mon âme étonnée, 
Et paître longtemps ma douleur ; 
Mais onques mon cruel malheur 
Ne sut prévoir ma destinée. 

Depuis j'ai vécu de souci, 
Et de regret qui m'a transi; 
Comblé de passions étranges, 
Je ne déguise mes ennuis : 
Tu vois l'état auquel je suis , 
Du Ciel assise entre les anges. 

Ah ! belle âme, tu es là haut 
Auprès du bien qui point ne faut'. 
De rien du monde désireuse , 
En liberté, moi en prison : 
Encore n*est-ce pas raison 
Que tu sois seule bienheureuse. 

Le sort doit toujours être égal : 
Si j'ai pour toi souffert du mal. 
Tu me dois part de ta lumière; 
Mais, franche du mortel lien. 
Tu as seule emporté le bien. 
Ne me laissant que la misère. 

I Soute^m : ranui»itoI,.. da latin fallere . 

' H9 faut : ne numqac, ne trompe j * Franche : libre, a£branch)e. 

10. 



114 LE SECOND LIYBE 

En ton âge le plus gaillard 
Tu as seul laissé ton Ronsard, 
Dans le ciel trop tôt retournée , 
Perdant beauté, grâce et couleur. 
Tout ainsi qu'une belle fleur 
Qui ne vit qu'une matinée ' . 

A la mort j'aurai mon recours : 
La mort me sera mon secours , 
Gonune le but que je désire. 
Dessus la mort tu ne peux rien, 
Puisqu'elle a dérobé ton bien, 
Qui fut l'honneur de ton empire. 

Soit que tu vives près de Dieu, 
Ou aux champs Élysés, adieu ! 
Adieu cent fois, adieu, Marie ! 
Jamais mon cœur ne t'oublira , 
Jamais la mort ne délira 
Le nœud dont ta beauté me lie. 

' Elrowellea vécu ce que vivent les rosw, Malherbe n'avait- il pas raison de 
L'espace d'un matin. vouloir étoalTer le souvenir des vers 

CMAuiBaBB, sUnces à Dnperrier. ) ^^ Ronsard ? 



m. 



Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose 
En sa belle jeunesse • en sa première fleur 
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur. 
Quand l'aube de ses pleurs au point du jour l'arrose : 

La grâce dans sa feuille , et l'amour se repose , 
Embaumant les jardins et les arbres d'odeur; 
Mais battue ou de pluie ou d'excessive ardeur, 



DKS AMOURS. 115 

Languissante elle meurt feuille à feuille déelose <. 

AÎQsin* en ta première et jeune nouveauté, 
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté , 
La Parque t'a tuée , et cendre tu reposes. 

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs, 
Ce vase plein de lait 3, ce panier plein de fleurs. 
Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses. 



I 



Déelose : effeuiUèe. ' Ce vase plein de iaii : imitation 

' Jinstn : pour ainsi , avec an n en- des libations funéraires des anciens, 
phonique. 



IV. 



Ah ! mort , en quel état maintenant tu me changes ! 
Pour enrichir le ciel tu m'as seul appauvri, 
Me dérobant les yeux desquels j'étais nourri, 
Qui nourrissent là haut les astres et les anges. 

Entre pleurs et soupirs, entre pensers étranges. 
Entre le désespoir tout confus et marri % 
Du monde et de moi-même et d'amour je me n\ 
N'ayant autre plaisir qu'à chanter tes louanges. 

Hélas! tu n'es pas morte! eh! c'est moi qui le suis ! 
L'homme est bien trépassé qui ne vit que d'ennuis , 
Et de maux qui me font une étemelle guerre. 

Le partage est mal fait : tu possèdes les deux, 
Et je n'ai, malheureux, pour ma part , que la terre, 
Les soupirs en la bouche , et les larmes aux yeux. 

' Marri : affligé. Sa fortnne ainsi répandue. 

La dame de ces biens quittant d'un œil (La Fobt., /« Laitiire et le Pot au ImiL } 

[marri 



116 LE SBGQND UTBB 



V, 



Quand je pense à ce jour où je la vis si belle 
Toute flamber d'amour, d'honneur et de vertu, 
Le regret , eomme un trait mortellement pointu. 
Me traverse le cœur d'une plaie étemelle. 

' Alors que j'espérais la bonne grâce d'elle , 
Amour a mou espoir par la mort combattu : 
La mort a son beau corps d'un cercueil revêtu 
Dont j'espérais la paix de ma longue querelle '. 

Amour, tu es enfant inconstant et léger. 
Monde, tu es trompeur, pipeur * et mensonger. 
Décevant d'un chacun l'attente et le courage. 

Malheureux qui se fie en l'amour et en toi : 
Tous deux comme la mer vous n'avez point de foi. 
La mer toujours parjure, amour toujours volage ^. 



I Querelle : dn latin qtiêrela, plainte, ^ Shakapeare a dit en parlant de U 
chagrin. femme : 

^ Pipewr : trompeur. PerBde comme l'onde. {Otktlk^} 



VL 



Homme ne peut mourir par la douleur transi. 
Si quelqu'un trépassait d'une extrême tristesse , 
Je fusse déjà mort pour suivre ma maîtresse. 
Mais en lieu de mourir je vis par le souci. 

Le penser, le regret et la mémoire aussi 
D'une telle beauté, qui pour le ciel nous laisse, 



DES AHOUBS. 117 

Me fait vivre, croyant qu'elle est ores déesse, 
Et que du ciel là haut elle me voit ici. 

Elle se souriant du regret qui m'affole. 
En vision la nuit sur mon lit je la vois , 
Qui mes larmes essuie et ma peine console (*) : 

Et semble qu'elle a soin des maux que je reçois. 
Dormant ne me déçoit : car je la reconnois 
A la main , à la bouche, aux yeux, à la parole. 

(*) Gradease imitation de Pétrarque. 



VIL 



ÊLËGIE* 



Le jour que la beauté du monde la plus belle 
Laissa dans le cercueil sa dépouille mortelle 
Pour s'envoler parfaite entre les plus parfaits , 
Ce jour Amour perdit ses flammes et ses traits , 
Éteignit son flambeau, rompit toutes ses armes , 
Les jeta sur la tombe et l'arrosa de larmes : 
IVature la pleura, le Ciel en fut fâché , 
Et la Parque d'avoir un si beau fil tranché. 

Depuis le jour couchant jusqu'à l'aube vermeille 
Phénix en sa beauté ne trouvait sa pareille. 
Tant de grâces au front et d'attraits elle avait ! 
Ou si je me trompais. Amour me décevait. 
Sitôt que je la vis, sa beauté fut enclose 
Si avant en mon cœur, que depuis nulle chose 
Je n'ai vu qui m'eût plu , et si fort elle y est 
Que toute autre beauté encore me déplaît. 



118 LE SECOIID UVJLfi 

Dans mon sang elle fut si avant imprimée , 
Que toujours en tous lieux de sa figure aimée 
Me suivait le portrait : et telle impression 
D'une perpétuelle imagination 
M'avait tant dérobé Tesprit et la cervelle , 
Qu'autre bien je n'avais que de penser en elle , 
En sa bouche, en son ris, en sa main , en son œil, 
Qu'encor je sens au cœur, bien qu'ils soient au cercueil. 

J'avais auparavant, vaincu de la jeunesse. 
Autres dames aimé (ma faute je confesse ) : 
Mais la plaie n'avait profondément saigné, 
Et le cuir ■ seulement n'était qu'égratigné. 
Quand Amour, qui les dieux et les hommes menace, 
Voyant que son brandon n'échauffait point ma glace, 
Conmie rus^ guerrier ne me voulant faillir', 
La prit pour son escorte et me vint assaillir. 

« Encor, ce me dit-il, que de maint beau trophée 
D'Horace, de Pindare , Hésiode et d'Orphée ^ 
Et d'Homère qui eut une si forte voix , 
Tu as orné la langue et l'honneur des François, 
Vois cette dame ici : ton cœur, tant soit-il brave. 
Ira sous son empire , et sera son esclave. » 

Ainsi dit, et son arc m'enfonçant de roideur ^, 
Ensemble dame et trait m'envoya dans le cœur. 

Lors ma pauvre raison, des rayons éblouie 
D'une telle beauté , se perd évanouie, 
Laissant le gouvernail aux sens et au désir 
Qui depuis ont conduit la barque à leur plaisir. 

Raison, pardonne-moi : un plus caut 4 en finesse 



■ Ln €uir : la pean, réplderme. * De raideur ; avee Ibree. 

' FaUlir : manquer. * Cani : da latin cmUus, ruaé. 



DES ÀMOUfiS. tf9 

S'y fût bien englué , tant une douce presse 
De grâces et d'amours en volant la suivaient, 
Et de ses doux regards ainsi que moi vivaient. 
Du monde elle partit au mois de son printemps : 
Aussi tout excellence > m ne vit longtemps. 

Bien qu'elle eût pris naissance en petite bourgade % 
Non de riches parents , ni d'honneurs, ni de grade, 
Il ne faut la blâmer : la même déité^ 
Ne dédaigna de naître en très-pauvre cité : 
Et souvent sous Thabit d'une simple personne 
Le ciel cache les biens qu'aux princes il ne donne. 

Vous qui vites son corps , Thonorant comme moi, 
Vous savez si je mens, et si triste je doi 
Regretter à bon droit si belle créature, 
Le miracle du Ciel , le miroir de nature I 

Et toi , Ciel , qui te dis le père des humains , 
Tu ne devais tracer un tel corps de tes mains 
Pour sitôt le reprendre : et toi , mère Nature, 
Pour mettre si soudain ton œuvre en sépulture! 

Maintenant à mon dam je connais pour certain. 
Que tout cela qui vit sous ce globe mondain , 
N'est que songe et fumée , et qu'une vaine pompe, 
Qui doucement nous rit et doucement nous trompe. 

Ah ! bienheureux esprit fait citoyen des cieux , 
Tu es assis au rang des anges précieux 
En repos étemel, loin de soin et de guerres : 
Tu vois dessous tes pieds les hommes et les terres. 
Et je ne vois qu'ennuis, que soucis et qu'émoi. 
Comme ayant emporté tout mon bien avec toi. 

' Excellence : chose parfaite . SaU-ta que ce vieillard fut la même 

> Voir la rie de Ronsard, l ▼rrtu ! m 

» T^ même déité : la dÎTinité elle- ^*"- ^ ^^'^ 

même. 



130 LB »BCOND LIYBB 

Je ne te trompe point : du ciel.tu vois mes peines, 
Si tu as soin là haut des affaires humaines. 

Que dois-je faire, Amour? que me conseilles-tu? 
rbais comme. un sauvage en noir habit vêtu 
Volontiers par les bois, et mes douleurs non feintes. 
Je dirais aux forêts, — msls ils savent mes plaintes . 

11 vaut mieux que je meure au pied de ce rodier, 
PTommant toujours son nom qui me sonnée si cher^ 
Sans chercher par la peine après elle de vivre. 
Craignant le bruit > d'ingrat de ne la vouloir suivre. 
Aussi toute la terre où j'ai perdu mon bien. 
Après son fâcheux vol ne me semble plus rien 
Sinon qu'horreur, qu'efiroi, qu'une obscure poussière. 
Au ciel est mon soleil , au ciel est ma lumière : 
Le monde ni ses lacs n'y ont plus de pouvoir : 
Il faut hâter ma mort si je la veux revoir : 
La mort en a la clef, et par sa seule porte 
Je dois passer au jour qui ma nuit réconforte. 

Or quand la dure Parque aura le fil coupé. 
Qui retient en mon corps l'esprit enveloppé. 
J'ordonne que mes os pour toute couverture 
Reposent près des siens sous même sépulture ; 
Que des larmes d'amour le tombeau soit lavé 

Et tout à l'environ de ces vers engravé : . 

« 

« Passant, de cet amant entends l'histoire vraie, 
« De deux traits différents il reçut double plaie : 
« L'une que fît Amour ne versa qu'amitié, 
« L'autre que fait la Mort ne versa que pitié. 
« Ainsi mourut navré* d'une double tristesse, 
« Et tout pour aimer trop une jeune maîtresse (*). » 

I Le bruit : la réputation. ' Navré : blessé. 

(*) Il est fàcheax que le toar affecté de ces deniien vers gâte ane pièce 
remarquable par une sensibiUté profonde et vraie. 



DBS AHOUBS. 121 



VIII. 



Aussitôt que Marie en terre fût veuue, 
Le del en fut marri et la voulut ravoir : 
A peine notre siècle eut loisir de la voir. 
Qu'elle s'évanouit comme un feu dans la nue. 

Des présents de nature elle vint si pourvue, 
Et sa belle jeunesse avait tant de pouvoir, 
Qu'elle eût pu d'un regard les rochers émouvoir. 
Tant elle avait d'attraits et d'amours en la vue. 

Ores la mort jouit des beaux yeux que j'aimais , 
La boutique et la forge, Amour, où tu t'armais ; 
Maintenant de ton camp cassé > je me retire ; 

Je veux désormais vivre en franchise et tout mien : 
Puisque tu n'as gardé l'honneur de ton empire , 
Ta force n'est pas grande , et je le connais bien. 

1 Cassé : brisé pins par le ehagria cossus; dé^a dans monamoar et mei 
qae par les années; pent-être dn latin espérances de bonheur. 



11 



LES 

VERS D'EURYMÉDON 

ET DE CALLIRÉE (*). 



SONNET. 



( Callirée parle contre la chasse. ) 



Celui fut ennemi des Déités puissantes 
Et cruel viola de nature les lois 
Qui le premier rompit le silence des bois, 
£t les Nymphes ' qui sont dans les arbres naissantes; 

Qui premier, de limiers et de meutes pressantes, 
De piqueurs , de veneurs, de troupes et d^abois 
Donna par les forêts un passe-temps aux rois 
De la course et du sang des bêtes innocentes. 

Je n'aime ni piqueurs , ni filets, ni veneurs , 
Ni meutes, ni forêts , la cause de mes peurs; 
Je doute ' qu'Artémis quelque sanglier n'appelle 

Encontre Eurymédon pour voir ses jours finis , 
Que le deuil ne me fasse une Vénus nouvelle^ 
Que la mort ne le fasse un nouvel Adonis ^. 

f Lcf Dryades. s Âllasloa à la fable d'Adonis, aimé 

> /e doute: Je erains dans mon in- de Vénas, qui fat taé par an •angllM', 
qniitade. lorsqa'U cbassatt sar le mont Ida. 

(*) Ces Ters sootdesttDés à chanter l'amour que Charles IX, en ses 
Jeunes années, éproata pour mademoiselle d*Atrie, de la maison d'A- 
quitaine, depuis comtesse de Cbasteau-Yillain, une des plus belles et des 
plus vertueuses femmes de son temps. 

123 



SONNETS 



DE P. DE RONSARD 



?01JB ASTBÉE (*). 



I. 



Jamais Hector aux guerres n'était lâche 
Lorsqu'il allait combattre les Grégeois : 
Toujours sa femme attachait son hamois, 
Et sur Tarmet ' lui plantait son panache. 

Il ne craignait la Péléenne * hache 
Du grand Achille, ayant deux ou trois fois 
Baisé sa femme, et tenant en ses doigts 
Une faveur de sa belle Andromache. 

Heureux cent fois, toi chevalier errant, 
Que ma déesse allait hier parant, 
£t qu'en armant baisait, comme je pense. 

De sa vertu procède ton honneur : 
Que plût à Dieu, pour avoir ce bonheur 
Avoir changé mes plumes à ta lance. 



II», 



L'arme^ .- la casque. > La hache d'AchiUe, fils de Pelée. 

0) On croit que ces vers ont éU composés poar ane des plas grandes 
dames de la coar, madame d'Estrées, dont Ronsard était épris. 

125 



f^mm 



126 SONNETS 

IL 

Il ne fallait, maltresse, autres tablettes 
Pour vous graver, que celles de mon cœur. 
Où de sa main. Amour, notre vainqueur 
Vous a gravée et vos grâces parfaites. 

Là vos vertus au vif y sont portraites. 
Et vos beautés causes de ma langueur, 
L'honnêteté, la douceur, la rigueur. 
Et tous les biens et maux que vous me faites. 

Là vos cheveux, votre œil et votre teint 
Et votre front s'y montre si bien peint, 
Et votre face y est si bien enclose. 

Que tout est plein : il n'y a nul endroit 
Vide en mon cœur : et quand Amour voudroit 
Plus ne pourrait y graver autre chose. 

III. 

Au mois d'avril, quand l'an se renouvelle, 
L'aube ne sort si fraîche de la mer : 
Ni hors des flots la déesse < d'aimer 
Ne vint à Cypre en sa conque si belle, 

Comme je vis la beauté que j'appelle 
Mon astre saint, au matin s'éveiller. 
Rire le ciel, la terre s'émailler. 
Et les Amours voler à Tentour d*elle. 

Amour, Jeunesse, et les Grâces qui sont 
Filles du ciel lui pendaient sur le front : 
Mais ce qui plus redoubla mon service *, 

* VéniM, née de l'écame de la mer. 

' M'assajettit davantage à son service. 



POUH ASTHBE. 127 

C'est qu'elle avait un visage sans art. 
La femme laide est belle d'artifice ', 
La femme belle est belle sans du fard. 

■ Peut être belle à force d'artiflce. 

IV. 

A mon retour (eh I je m'en désespère), 
Tu m'as reçu d'un baiser tout glacé, 
Froid, sans saveur, baiser d'un trépassé, 
Tel que Diane en donnait à son frère, 

Tel qu'un fille en donne à sa grand'mère, 
La fiancée en donne au fiancé, 
Ni savoureux, ni moiteux >, ni pressé : 
£h quoi, ma lèvre est-elle si amère? 

Ah! tu devrais imiter les pigeons. 
Qui bec en bec de baisers doux et longs 
Se font l'amour sur le haut d'une souche *. 

Je te suppli', maîstresse, désormais 
Ou baise-moi la saveur en la bouche, 
Ou bien du tout ne me baise jamais. 

* Moiteux : bomide. ' Souehe : branche. 



ÉLÉGIE DU PROn^EUPSy 

A LA SOEUR D*ASTRÉB. 

Printemps, fils du Soleil, que la terre arrosée 
De la fertile humeur d'une douce rosée, 
Au milieu des œillets et des roses conçut, 



128 SONNETS POUH ASTBfiE. 

Quand Flore entre ses bras nourrice vous reçut, 
Naissez, croissez, Printemps, laissez-vous apparaître : 
En voyant Isabeau vous pourrez vous connaître, 
Elle est votre miroir^ et deux lis assemblés 
Ne se ressemblent tant que vous entresemblez : 
Tous les deux n'êtes qu'un, c'est une même chose. 
La rose que voici ressemble à cette rose. 
Le diamant k l'autre, et la fleur à la fleur : 
Le Printemps est le frère, Isabeau est la sœur. 

On dit que le Printemps, pompeux de sa richesse. 
Orgueilleux de ses fleurs^ enflé de sa jeunesse. 
Logé comme un grand prince en ses vertes maisons. 
Se vantait le plus beau de toutes les saisons. 
Et se glorifiant le contait à Zéphyre; 
Le Ciel en fut marri, qui soudain le vint dire 
A la mère Nature. Elle, pour rabaisser 
L'orgueil de cet enfant, va partout ramasser 
Les biens qu'elle serrait de maint et mainte année. 

Quand elle eut son épargne > en son moule ordonnée, 
La fit fondre, et versant ce qu'elle avait de beau, 
Miracle ! nous fit naître une belle Isabeau ! 

' Ce qa'ella atait amaMé. 



LE 



PREMIER LIVRE DES SONNETS 

DE P. DE RONSARD, 

POUR HÉLÈNE H- 



L 



Ce siècle où tu naquis ne te connaît , Hélène ; 
S*il savait tes vertus , tu aurais en la main 
Un sceptre à commander dessus le genre humain , 
Et de ta majesté la terre serait pleine. 

Mais luiy tout embourbé d'avarice vilaine , 
Qui met comme ignorant les vertus à dédain , 
Ne te connut jamais : je te connus soudain 
A ta voix qui n'était d'une personne humaine. 

Ton esprit en parlant à moi se découvrit , 
Et cependant Amour l'entendement m'ouvrit, 
Pour te faire à mes yeux un miracle ' apparaître. 

Te tiens Qe le sens bien) de la divinité, 
Puisque seul j'ai connu que peut ' ta déité. 
Et qu'un autre avant moi ne l'avait pu connaître. 

1 Un mira^ : une merreiUe. ' çttê peut : m qaa peat. 

(*) Hélène de Sargâres, d*ane ooble famiUe de Saiotonge, une des 
filles d*honnear de la reine mère CaUierioe de Médlcis et celle même 
que le podte Desportes célébra sons le nom de Cléonice. 

129 



130 SO?llfETS 



n. 



Cnielle, Q sufiSsaitde m'aToîr poudroyé % 
Outragé, terrassé, sans m'ôter l'espérance. 
Toujours du malheureux Tespoir est Tassuranoe 
L'amant sans espérance est un eorps foudroyé. 

L'espoir Ta soulageant l'homme demi-noyé, 
L'eqx>ir au prisonnier repromet délivrance : 
Le pauvre par l'eqwir allège sa souffrance : 
Pandore ^ au genre humain a ce bien octroyé. 

Ni d'yeux ni de semblant vous ne m'êtes cruelle. 
Mais par l'art cauteleux d'une voix qui me gèle. 
Vous m'ôtez l'espérance et dérobez mon jour. 

p O douce tromperie aux dames coutumière ! 
c "^ I Qu^est-ce parler d'amour sans point faire l'amour, 

' Sinon voir le soleil sans aimer sa lumière? 

\^ 

< Pcmdbnfi: mit ea pondre. de la botte de Paadore, d'oà s'éehap- 

* * L'Efpérmaee resta féale aa flSmd péreat toat les maax do l'hanaaité. 



m. 



Tant de fois s'appointer ^ tant de fois se fâcher, 
Tant de fois rompre ensemble, et puis se renouer*. 
Tantôt blâmer amour, et tantôt le louer. 
Tant de fois se fuir, tant de fois se chercher, 

Tant de fois se montrer, tant de fois se cacher, 
Tantôt se mettre au joug , tantôt le secouer. 
Avouer sa promesse et la désavouer. 
Sont signes que l'amour de près nous vient toucher. 

4^' S'appoMer : t^MCGordec, * se renouer : se raccommoder. 



POUR HÉLÈNE, LIT. I. 131 

L'inconstance amoureuse est marque d'amitié; 
Si donc tout à la fois avoir haine et pitié, 
Jurer, se parjurer^ serments faits et défaits, 

Espérer sans espoir, confort sans reconfort , 
Sont vrais signes d'amour, nous entr'aimons bien fort. 
Car nous avons toujours ou la guerre ou la paix. 



iv: 

L'arbre qui met à croître > a la plante assurée ; 
Celui qui croît bientôt ne dure pas longtemps : 
11 n'endure des vents les soufllets inconstants. 
Ainsi l'amour tardive est de longue durée. 

Ma foi du premier jour ne vous fut pas donnée : 
L'amour et la raison, comme deux combattans, * 
Se sont escarmouches l'espace de quatre ans ; 
 la fin j'ai perdu , vaincu par destinée. 

Il était destiné par sentence des cieux , 
Que je devais servir, mais * adorer vos yeux 
J'ai, comme les Géants, au Ciel fait résistance. 

Aussi je suis comme eux maintenant foudroyé. 
Pour résister aux biens qu'ils' m'avaient octroyé, 
Je meurs, et si ma mort m'est trop de récompense. 

> Toar elliptique : qui met longtemps ^ Mais : bien pins, 
à croître. * Ils : 'os yeux. 



V. 

Vous me dites, maîtresse, étant à la fenêtre. 
Regardant vers Montmartre ' et les champs d'alentour : 

' II 7 arait à Montmartre une ab- le Gros en 1133. 
baye de bénédictins , fondée par Loais 



132 SONNETS 

La solitaire vie et le désert séjoar 

Valent mieux que la cour ; je voudrais bien y être. 

A llieure ' mon esprit de mes sens serait maître, 
En jeûne et oraison je passerais le jour, 
Je défhrais les traits et les flammes d'Amour : 
Ce cruel de mon sang ne pourrait se repaître. 

Quand je vous répondis : Vous trompez * de penser 
Qu'un feu ne soit pas feu pour se couvrir de cendre : 
Sur les cloîtres sacrés la flamme on voit passer ; 

Amour dans les déserts comme aux villes s'engendre 
Contre un Dieu si puissant , qui les Dieux peut forcer. 
Jeûnes ni oraisons ne se peuvent défendre. 

* A i^heure : à cette heure, alors. ' Voue tou trompei. 



VI. 



Voici le mois d'avril, où naquit la merveille 
Qui fait en terre foi de la beauté des cieux , 
Le miroir de vertu, le soleil de mes yeux , 
Seule phénix d'honneur, qui les âmes réveille. 

Les œillets et les lis et la rose vermeille 
Servirent de berceau ; la nature et les dieux 
La regardèrent naître , et d'un soin curieux 
Amour, enfant £onmie elle, allaita' sa pareille. 

Les Muses, Apollon et les Grâces étaient 
Tout à l'entour du lit, qui à l'envi jetaient 
Des fleurs sur Fangelette ' : ah ! ce mois me convie 

D'élever un autel , et suppliant Amour 

' Mlaita : nearrit. a AngcUlU : diaûnutif d'ange. 



POUB HÉLÈNB, LIT. I. 133 

Sanctifier d'avril le neuvième jour, 

Qui m*ést cent fois plus cher que celui de ma vie '. 

' De ma vie : de ma naissance. 

VII. 

Cet amoureux dédain, ce nenni gracieux , 
Qui refusant mon bien me réchauffent l'envie. 
Par leur fière douceur, d'assujettir ma vie 
Où sont déjà sujets mes pensers et mes yeux, 

Me font transir le cœur, quand, trop impétueux , 
A baiser votre main le désir me convie. 
Et vous, la retirant, feignez d'être marrie , 
Et m'appelez > honteuse, amant présomptueux. 

Mais surtout je me plains de vos douces menaces. 
De vos lettres qui sont toutes pleines d'audaces, 
De moi-même , d'Amour, de vous et de votre art , • 

Qui si doucement farde et sucre s^arangue, 
Qu'écrivant et parlant vous n'avez trait de langue 
Qui ne nie soit au cœur la pointe d'un poignard (*). 

(*) Toat le sonnet semble un développement de ces vers si gracienx 
de Virgile : 

Malo me Galatea petit, lasciva paella, 
Et fiigit ad salices, et se cupit ante Tideri. 



VIII. 

Comme une belle fleur assise entre les fleurs, 
Mainte herbe vous cueillez en la saison plus tendre, 
Pour me les envoyer, et pour, soigneuse , apprendre 
Leurs noms et qualités, espèces et valeurs. 

Était-ce point afin de guérir mes douleurs. 



134 somfBTs 

Ou de faire ma plaie amoureuse reprendre > ? 

Ou bieu s*il vous plaisait par charmes entreprendre 

D'ensorceler mon mal, mes flammes et mes pleurs ? 

Certes je crois que non : nulle herbe n'est maîtresse 
Contre le eoup d'amour envieilli par le temps. 
C'était pour m'enseigner qu'il faut dès la jeunesse , 

Comme d'un usufruit, prendre son passe* temps : 
Que pas à pas nous suit l'importune vieillesse, 
Et qu'amour et les fleurs ne durent qu'un printemps. 

' Eftprendre : «a refermer. 

IX. 
MADRIGAL. 

Si c'est aimer , Madame , et de jour et de nuit 
^ Rêver, songer, penser le moyen de vous plaire. 
Oublier toute chose , et ne vouloir rien faire 
Qu'adorer et servir la beauté qui me nuit ; 

Si c'est aimer de suivre un bonheur qui me fuît , 
De me perdre moi-même et d'être solitaire, 
Souffirir beaucoup de mal , beaucoup craindre et me taire , 
Pleurer, crier merci et m'en voû- éconduit > ; 

Si c'est aimer de vivre en vous plus qu'en moi-même, 
Cacher d'un front joyeux une langueur extrême , 
Sentir au fond de l'âme un combat inégal , 
Si cela c'est aimer, furieux je vous aime ; 

Je vous aime, et sais bien que mon mal est fatal ; 
Chaud, froid, comme la fièvre amoureuse me traite; 
Honteux, parlant à vous , de confesser mon mal t 
Le cœur le dit assez , mais la langue est muette. 

■ Vc pas obtenir merci. 



LE 



SECOND LIVRE DES SONNETS 

DE P. DE RONSARD, 



POUR HÉLÈNE. 



I. 



Je plante en ta faveur cet arbre de Gybèle , 
Ce pin, où tes honneurs se liront tous les jours. 
J'ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours, 
Qui croîtront à l'envi de Técorce nouvelle'. 

Faunes, qui habitez ma terre paternelle, 
Qui menez sur le Loir vos danses et vos tours , 
Favorisez la plante et lui donnez secours , 
Que Tété ne la brûle et Thiver ne la gèle. 

Pasteur, qui conduiras en ce lieu ton troupeau, 
Flage6llant une églogue en ton tuyau d'aveine > , 
Attache tous les ans à cet arbre un tableau. 

Qui témoigne aux passants mes amours et ma peine : 
Puis, l'arrosant de lait et du sang d'un agneau , 
Dis : Ce pin est sacré; c'est la plante d'Hélène (*). 

^ ...«nMcat lUm, cretcetlt amore». mM«. 

(Vui*., Idyt. X. ) SilTCStrem tenui masam mediUris avnia. 

' JftêUte : du latin avena, chala> ( Vue, /^M. 1. ) 

(*) Ce sonnet est une imitaUon de Théocrite. 

135 



1 36 SONNETS 



II. 



Quand je pense à ce jour où, près d'une fontaine, 
Dans le jardin royale ravi de ta douceur. 
Amour te découvrit les secrets de mon cœur , 
Et de combien de maux j'avais mon âme pleine : 

\ Je me pâme de joie , et sens de veine en veine 
Couler ce souvenir, qui me donne vigueur, 
M'aiguise le penser , me chasse la langueur, 
Pour espérer un jour une fin à ma peine. 

Mes sens de toutes parts se trouvèrent contents , 
Mes yeux en regardant la fleur de ton printemps , 
L'oreille en t'écoutant : et sans cette compagne 

Qui toujours nos propos tranchait par le milieu , 
D'aise au ciel je volais, et me faisais un dieu : 
Mais toujours le plaisir de douleur s'accompagne. 

' Les Tuileries. 

III. 

A l'aller, au parler, au flamber de tes yeux, 
Je sens bien , je vois bien , que tu es immortelle : 
La race des humains en essence n'est telle ; 
Tu es quelque démon ou quelque ange des cieux. 

Dieu, pour favoriser ce monde vicieux , 
Te fit tomber en terre , et là dessus la belle 
Et plus parfaite idée inventa le modèle (*) 
De ton corps , dont il fut lui-mémes envieux. 

Quand il fit ton esprit, il se pilla soi-même , 
C) SoaveDiis des doctrines de Platoo* 



POUR HELENE, LIV. II. 137 

Il prit le plus beau feu du ciel, le plus suprême, 
Pour animer ta masse , ainçois ' ton beau printemps. 

Hommes qui la voyez de tant d'honneur pourvue , 
Tandis qu'elle est çà bas , soulez-en votre vue : 
Tout ce qui est parfait ne dure pas longtemps. 

f 

' Àinfoit : oo plutôt. 



IV. 



Le juge m'a trompé : ma maltresse m'enserre 
Si fort en sa prison , que j'en suis tout transi : 
* La guerre est à mon huis '. Pour charmer mon souci, 
Page, verse à longs traits du vin dedans mon verre. 

Au vent aille l'amour , le procès et la guerre , 
Et la mélancolie au sang froid et noirci; 
Adieu, rides, adieu , je ne vis plus ainsi : 
Vivre sans volupté, c'est vivre sous la terre. 

La nature nous donne assez d'autres malheurs 
Sans nous en acquérir. Nu je vins en ce monde, 
Et nu je m'en irai. Que me servent les pleurs , 

Sinon de m'attrister d'une angoisse profonde? 
Chassons avec le vin le soin et les malheurs : 
Je combats les soucis quand le vin me seconde. 

' Huis: porte ; d'où Tient huissier, qui garde la portc^ 



Vous triomphez de moi^, et pour ce je vous donne 
Ce lierre qui coule et se glisse à l'entour 

11 



138 SONNETS 

Des arbres et des murs, lesquels tour dessus tour 
Plis dessus plis il serre , embrasse et environne. 

A vous de ce lierre appartient la couronne, 
Je voudrais comme il fait et de nuit et de jour 
Me plier contre vous , et languissant d'amour, 
D*un nœud ferme enlacer votre belle colonne '. 

Ne viendra point le temps que dessous les rameaux 
Au matin où TAurore éveille toutes choses , 
£n un ciel bien tranquille, au caquet des oiseaux , 

Je vous puisse baiser à lèvres demi-closes , 
£t vous conter mon mal , et de mes bras jumeaux 
Embrasser à souhait votre ivoire et vos roses? 

> Votre eorpa. 



VI. 

, Si la beauté se perd, fais-en part de bonne heure , 
Tandis qu'en son printemps tu la vois fleuronner : 
Si elle ne se perd , ne crabis point de donner 
A tes amis le bien qui toujours te demeure. 

Vénus, tu devrais être en mon endroit meilleure , 
Et non dedans ton camp ainsi m'abandonner : 
Tu me laisses toi-même esclave emprisonner 
Es mains d'une cruelle où il faut que j.e meure. 

Tu as changé mon aise et mon doux en amer. 
Que devais-je espérer de toi, germe de mer% 
Sinon toute tempête? et de toi qui es femme 

De Vulcain, que du feu? de toi garce * de Mars, 

t^De yinu JpkrodUe^ née de la mer. ' Anute. 



POUB HÉLÈNE, LIT. II. 130 

Que couteaux , qui sans cesse environnent mon âme 
D'orages amoureux, de flanmies et de dards? 



VIL 



Cythère entrait au bain , et, te voyant près d'elle , 
Son ceste ' elle te baille afin de le garder. 
Ceinte de tant d'Amours, tu me vins regarder. 
Me tirant de tes yeux une flèche cruelle. 

Muses , je suis navré ; ou ma plaie mortelle 
Guérissez , ou cessez de plus me commander. 
Je ne suis votre école* afin de demander 
Qui £adt la lune vieille ou qui la fait nouvelle -, 

Je ne vous fais la cour,comme un homme ocieux^ , 
Pour apprendre de vous le mouvement des cieux , 
Que peut la grande éclispe^ ou que peut la petite, 

Ou si Fortune ou Dieu ont fait cet Univers : 
Si je ne puis fléchir Hélène par mes vers. 
Cherchez autre écolierrDéesses,je vous quitte. 

' Ce»<e .* ceinture. La celntnrede Vé- 'Ces vers sont traduits deTibnlIe, 
Bueonteaaitles Amours, les Jeax et lei ^ Ocleux : du latin, otiosus, qui a 
Bis. do loisir. 



VIII. 

Conome un vieil combattant qui ne veut plus s'armer , 
Ayant le corps chargé de coups et de vieillesse , 
Regarde en s^ébattant Folympique jeunesse, 
Pleine d'un sang bouillant , aux joutes s'escrimer : 

Ainsi je regardais du jeune dieu d'aimer. 
Dieu qui combat toujours par ruse et par finesse . 







140 SONNETS 

« 

Les gaillards champions qui d'une chaude presse 
Se veulent en l'arène amoureuse enfermer : 

• 

Quand tu fis reverdir^mon écorce ridée 
De ta charmante voix, ainsi que fit Médée 
Par herbes et par jus le père de Jason > ,; 

Je n'ai contre ton charme opposé ma défense : 
Toutefois je me deuls * de rentrer en enfance, 
Pour perdre tant de fois l'esprit et la raison. 

' Fo^. Ovide, Metan,^ vif. 

' Je ne deule : Je m'afflige ; da latin àolere. 

t 

IX (*). 

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, 
Assise auprès du feu , devisant et filant , 
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant « 
Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle. 

Lors vous n'aurez servante oyant < telle nouvelle , 
Déjà sous le labeur à demi sommeillant. 
Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant , 
Bénissant votre nom de louange immortelle. 

i Je serai sous la terre , et , fantôme sans os, 
Par les ombres myrteux * je prendrai mop repos : 
Vous serez au foyer une vieille accroupie. 

Regrettant mon amour et votre fier dédain ; 
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain : 
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie. 

* Oyon/ .* entendant: de on!r, aiMUre. selon les poètes anciens, de lauriers 
^ Dans les champs Élysées, planté, et de myrtes. 

(*) Ce sonnet, rempli d'ane douce mélancolie, n*a iwint été sorpassé 
par l'imitation qa'en a faite Déranger. — La Bonne Fieille contient one 
pensée reUigieose plus élevée, mais l'inspiration appartient à Ronsard. 



1>0UB HÉLÈNE, LIV. II. l41 



Genévres ' hérissés , et vous , houx épineux, 
L*un hôte des déserts , et l'autre d'un bocage ; 
lierre , le tapis d'un bel antre sauvage , 
Sources qui bouillonnez d*un surgeon * sablonneux ; 

Pigeons qui vous baisez d'un baiser savoureux , 
Tourlres ^ qui lamentez d'un étemel veuvage , 
Rossignols ramagers , qui d'un plaisant langage 
Nuit et jour rechantez vos versets amoureux; 

Vous à la gorge rouge, étrangère 4 arondelle , 
Si vous voyez aller ma Nymphe en ce printemps 
Pour cueillir des bouquets par cette herbe nouvelle , 

Dites lui pour néant^ que sa grâce j'attends, 
Et que pour ne souffrir le mal que j'ai pour elle, 
Pai mieux aimé mourir que languir si longtemps. 

' Genévres : gtuièrrt». * Tonrteet : toarterelles. 

' Surgeon .'bonlUon. Ce mot est à re- * Étrangère : Toyagease. 
Sretter pour notre poésie. ^ Peur néant : sana effet. 



XI. 



Le soir qu'Amour vous fit en la salle descendre 
Pour danser d'artifice un beau ballet d'amour , 
Vos yeux, bien qu'il fût nuit , ramenèrent le jour. 
Tant ils surent d'éclairs par la place répandre. 

Le ballet fut divin , qui se soûlait reprendre , 
Se rompre , se refaire , et tour dessus retour 
Se mêler, s'écarter, se tourner à l'entour^ 



142 SONNETS 

Contre-imitant le cours du fleuve de Méandre > : 

Ores il estoit rond, ores long, or' étroit, 
Or' en pointe , en triangle , en la façon qu'on voit 
L'escadron de la grue évitant la froidure. 

Je faux*, tu ne dansais, mais ton pied voletait 
Sur le haut de la terre : aussi ton corps s'était 
Transformé pour ce soir en divine nature. 



' Flea?e de Phrygie, dont le coars Purpura duplici currit Maandro. (Viko.) 
tortoeax est devenu le synonyme de ' JtfoMoa : je me trompe. 
replis . 



XII. 

Qu'il me soit arraché des tetins de sa mère 
Ce jeune enfant Amour, et qu'il me' soit vendu : 
Il ne fait que de naître et m'a déjà perdu; 
Vienne quelque marchand , je le mets à l'enchère. 

D'un si mauvais garçon la vente n'est pas chère ; 
J'en ferai bon marché. Ah ! j'ai trop attendu ! 
Mais voyez comme il pleure; il m'a bien entendu. 
Apaise-toi, mignon , j'ai passé ma colère ; 

Je ne te vendrai point ; au contraire je veux, 
Pour page t'envoyer à ma maîtresse Hélène , 
Qui toute te ressemble et d'yeux et de cheveux , 

Aussi fine que toi , de malice aussi pleme. 
Comme enfants vous croîtrez, et vous joûrez tous deux 
Quand tu seras plus grand, tu me paîras ma peine. 

* Me est ici explétif comme dans le premier Tcrs. 



POUB HÉLÈNE, LIT. II. 143 



XIII. 



Passant dessus la tombe ou Lucrèce ' repose , 
Tu versas dessus elle une moisson de fleurs : 
L'échauffant de soupirs et l'arrosant de pleurs , 
Tu montras qu'une mort tenait ta vie enclose. 

Si tu aimes le corps dont la terre dispose , 
Imagine ta force et conçois tes rigueurs :. 
Tu me verras, cruelle, entre mille langueurs 
Mourir , puisque la mort te plaît sur toute chose. 

C'est acte de pitié d'honorer un cercueil , 
Mépriser les vivants est un signe d'orgueil. 
Puisque ton naturel les fantômes embrasse , 

Et que ^en n'est de toi , s'il n'est mort, estimé, 
Sans languir tant de fois , éconduit de ta grâce , 
Je veux du tout * mourir pour être mieux aimé. 

' Mademoiselle de BaeqaevUIe, amie * Du tout : tont i fidt. 
d'Hélène. 

r 

XIV. 

Mon âme mille fois m*a prédit mon dommage : 
Mais la sotte qu'elle est, après l'avoir prédit, 
Maintenant s'en repent, maintenant s'en dédit, 
£t voyant ma maîtresse, elle aime davantage. 

Si l'âme , si l'esprit, qui sont de Dieu l'ouvrage , 
Deviennent amoureux , à grand tort on médit 
Du corps qui suit les sens , non brutal comme on dit 
S'il se trouve ébloui des raiz > d'un beau visage. 

' RtUz ; rayons. 



144 SONNETS 

Le corps nç languirait d'un amoureux souci , 
Si rame , si l'esprit ne le voulaient ainsi. 
Mais du premier assaut Pâme est tout éperdue , 

Conseillant comme reine au corps d'en faire autant. 
Ainsi le citoyen, sans soldats combattant, 
Se rend aux ennmnis, quand la ville est perdue. 



XV o. 

Il ne faut s'ébahir, disaient ces bons vieillards 
Dessus le mur Troyen, voyant passer Hélène, 
Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine : 
Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards ; 

Toutefois il vaut mieux, pour n'irriter point Mars, 
La rendre à son époux , afin qu'il la remmène , 
Que voir de tant de sang notre campagne pleine , 
Pïotre havre ' gagné , l'assaut à nos remparts. 

Pères, il ne fallait, à qui la force tremble. 
Par un mauvais conseil les jeunes retarder : 
Mais et jeunes et vieux vous deviez tous ensemble 

Pour elle corps et biens et ville hasarder. 
Ménélas fut bien sage , et Paris, ce me semble : 
L'un de la demander , l'autre de la garder >. 

> Havre : port. ' Le trait est traduit de Properce. 

(*) L*idée de ce sonnet est prise d*Homëre, Iliad., III, y. 159. 

XVL 

Cette fleur de vertu , pour qui cent mille larmes 
Je verse nuit et jour sans m'en pouvoir soûler, 
Peut bien sa destinée à ce Grec égaler, 



POUB HlÉtàllE, LIT. II. 145 

A ce fils > de ThétTs , à fautre fleur des armes. 

Le cid malin borna ses jours de peu de termes : 
Il eut courte la vie, ailée à s*en aller ; 
Mais son nom, qui a fait tant de bouches parler , 
Lui sert contre la mort de piliers et de termes '. 

Il eut pour sa prouesse un excellent sonneur ^ : 
Tu as pour tes vertus en mes vers un honneur 
Qui malgré le tombeau suivra ta renommée. 

Les dames de ce temps n'envient ta beauté , 
Mais ton nom, tant de fois par les Muses chanté, 
Qui languirait d'oubli si je ne t'eusse aimée. 

' AehUlfl^ est fréqaenuieat emidoyé par Boniard 

* Termes: bornas. daaa la mu da ahaatar. 
' SofUkgw : ahaatra» La mot «onmt 

xvn. 

ELEGIE* 

Six ans étaient eoulés, et la septième année 
Était presques entière en ses pas retournée , 
Quand, loin d'affection, de désir et d'amour. 
En pure ^ liberté je passais tout le jour, 
Et, franc de tout souci qui les âmes dévore , 
Je dormais dès le soir jusqu'au point de l'aurore ; 
Car, seul maître de moi, j'allais, plein de loisir, 
Où le pied me portait , conduit de mon désir , 
Ayant toujours es maius , pour me servir de guide , 
Aristote ou Platon , ou le docte Euripide, 
Mes bons hôtes muets , qui ne fâchent jamais : 
Ainsi que je les prends, ainsi je les remets. 
douce compagnie et utile et honnête ! 
Un autre en caquetant m'étourdirait la tête. 

* Pure : entière , tens da latin purus, 

A0N8ABD. — T. I. * 13« " 



146 80NNBT8, 

Puis , de livre ennuyé , je regardais les fleurs 
Feuilles, tiges , rameaux , espèces et couleurs, 
£t l'entrecoupement de leurs formes diverses, 
Peintes de cent façons , jaunes , rouges et perses ' , 
Ne me pouvant soûler, ainsi qu'en un tableau. 
D'admirer la nature et ce qu'elle a de beau, 
£t de dire , en parlant aux fleurettes écloses : 
« Celui est presque Dieu qui connaît toutes choses >, 
Éloigné du vulgaire , et loin des courtisans , 
De fraude et de malice impudents artisans. « 
Tantôt j'errais seulet par les forêts sauvages, 
Sur les bords enjonchés des peinturés rivages : 
Tantôt par les rochers reculés, et déserts , 
Tantôt par les taillis , verte maison des cerfs. 

J'aimais le cours suivi d'une longue rivière , 
Et voir onde sur onde allonger sa carrière, 
£t flot à l'autre flot en roulant s'attacher, 
£t pendu sur le bord me plaisais d'y pécher, 
Étant plus réjoui d'une chasse muette , 
Troubler des écaillés la demeure secrète , 
Tirer avec la ligne en tremblant emporté 
Le crédule poisson pris à l'haim ^ appâté, 
Qu'un grand prince n'est aise ayant pris à la chasse 
Un cerf qu'en haletant tout un jour il pourchasse. 
Heureux , si vous eussiez d'un mutuel émoi 
Pris l'appât amoureux aussi bien comme moi 
Que tout seul j'avalai, quand par trop désireuse 
Mon âme en vos yeux but la poison 4 amoureuse! 

Puis, alors que Vesper ^ vient embrunir nos yeux, 
Attaché dans le ciel, je contemple les cieux ^ 

I Pertei : bleaes. < Ce mot ne s'emploie aojoard'hil 

* Félix qui potaitreram cognosccre raons* qa*aa mascaUn. 

( Vna., Géorg., II, ▼. 41^9. ) ^ f^csper : l'étoile do e«)ir. 
s Haim, du latin hamwy hame^n* 



POIIB HELENE, LIT. U. 147 

En qui Dieu nous écrit en notes non obscures 
Les sorts et les destins de toutes créatures. 
Car lui, en dédaignant ( comme font les humains) 
D^avoir encre et papier et plume entre les mains , 
Par les astres du ciel , qui sont ses caractères , 
Les choses nous prédit et bonnes et contraires ; 
Mais les homn^ chargés de terre et du trépas 
Méprisent tel écrit , et ne le lisent pas. 

Or, le plus de mon bien pour décevoir ma peiue, 
C'est de boire à longs traits les eaux de la fontaine (*) 
Qui de votre beau nom se brave s et en courant 
Par les prés vos honneurs va toujours murmurant , 
Et la reme se dit des eaux de la contrée : 
« Tant vaut le gentil soin d^une muse sacrée, 
«t Qui peut vaincre la mort et les sorts inconstants, 
« Sinon pour tout jamais, au moins pour un long temps. » 
Là, couché dessus l'herbe, en mes discours je pense 
Que pour aimer beaucoup j'ai peu de récompense , 
Et que mettre son cœur aux dames si avant , 
C'est vouloir peindre en l'onde et arrêter le vent; 
M'assurant toutefois qu'alors que le vieil âge 
Aura comme un sorcier changé votre visage , 
Et lorsque vos cheveux deviendront argentés , 
Et que vos yeux d'Amour ne seront plus hantés , 
Que toujours vous aurez, si quelque soin vous touche , 
En l'esprit mes écrits , mon nom en votre bouche. 

Maintenant que voici l'an septième venir, 
Ne pensez plus, Hélène, en vos lacs me tenir : 
La raison m'en délivre, et votre rigueur dure; 
Puis il faut que mon âge obéisse à nature. 

* Se brave : s'enorgaeiUit. 

(*) Allusion à une fontaine consacrée par le poète à Hélène, par fiction 
poétique. 



148 S(AINSTS POUB IDÊLSNB, LIT. n. 

Je chautais ces sonnets, amoureux d'une Hélène, 

En ce funeste mois que mon prince mourut' : 

Son sceptre , tant fut grand , Charles ne secourut , - * 

Qu'il ne payât la dette à la nature humaine. 

La Mort fut d'un côté , et TAmour, qui me mène , 
Était de l'autre part, dont le trait me férut*; 
Et si bien le poison par les veines courut 
Que j'oubliai mon maître, atteint d'une autre peine. 

Je sentis dans le cœur deux diverses douleurs, 
La rigueur de ma dame, et la tristesse enclose 
Du roi que j'adorais pour ses rares valeurs ^. 

La vivante et le mort tout malheur me propose : 
L'une aime les regrets, et l'autre aiihe les pleurs, 
jCar Famour et la mort n'est qu'une même chose. 

> CbarlM IX, mort 1a 80 lul de l'ui- ' ^^ru* • '»Pt»« i «a UUo /«Hr». 
»éel§74. s Valeurs : mérites. 



LES 

AMOURS DIVERSES. 

A TRèS-yERTHEUX 8EIG1IEUR 

m 

N. DE NEUFVILLE, SEIGNEUR DE VILLEROY, 

Mcrétaire de Sa Mitlesté. 

I.? 

Jà du prochain hiver je prévois la tempête, 
Jà cinquante et six ans ont neigé sur ma tête; 
Il est temps de laisser les vers et les amours, 
Et de prendre congé du plus beau de mes jours. 
Pai vécu, Yilleroy, si bien que nulle envie 
En partant je ne porte aux plaisirs de la vie : 
Je les ai tous goûtés et me les suis permis 
Autant que la raison me les rendait amis , 
Sur l'échafaud' mondain jouant mon personnage, 
B*un habit convenable au temps et à mon âge. 
J'ai vu lever le jour, j'ai vu coucher le soir; 
Pai vu grêler, tonner, éclairer et pleuvoir; 
Pai vu peuples et rois , et depuis vingt années 
Pai vu presque la France au bout de ses journées : 
Pai vu guerres , débats, tantôt trêves et paix , 
Tantôt accords promis, redéfaits et refaits. 
Puis défaits et refaits. J'ai vu que sous la Lune 
Tout n'était que hasard , et pendait * de Fortune 3. 
Pour néant * la Prudence est guide des humains : 



* L'éehnfaud : le théâtre. ' Fortune rhMardjMM da latin For- 

' Pendait : dépendait. tuna, 

* pour niant : Tidnement. 

13. 



150 LES AUOUBS DlVEfiSES. 

L'invincible Destin lui enchaîne les mains 

La tenant prisonnière , et tout ce qu'on propose 

Sagement, la Fortune autrement en dispose. 

Je m'en vais soûl du monde, ainsi qu'un convié ■ 
S'en va soûl du banquet de quelque marié , 
Ou du festin d'un roi, sans renfrogner sa face 
Si un autre après lui se saisit de sa place. 

J'ai couru mon flambeau sans me donner émoi ', 
Le baillant à quelqu'un s'il recourt après moi; 
Il ne faut s'en fâcher ; c'est la loi de nature , 
Où s'engage en naissant chacune créature 

Or comme un endetté , de qui proche est le terme 

De payer à son maître ou l'usure ou la ferme , 

Et n'ayant ni argent ni biens pour secourir 

Sa misère au besoin , désire de mourir : 

Ainsi ton obligé , ne pouvant satisfaire 

Aux biens que je te dois, le jour ne me peut plaire ; 

Presque à regret je vis et à regret je voi 

Les rayons du soleil s'étendre dessus moi. 

Pour ce je porte en l'âme une amère tristesse. 

De quoi mon pied s'avance aux faubourgs de vieillesse. 

Et vois ( quelque moyen que je puisse essayer 

Qu'il faut que je déloge avant que te payer. 

S'il ne te plaît d'ouvrir le ressort de mon coffre, 

Et prendre ce papier que pour acquit je t'offre , 

Et ma plume qui peut, écrivant vérité , 

Témoigner ta louange à la postérité. 

Reçois donc mon présent, s'il te plaît, et le garde 
En ta belle maison de Conflans, qui regarde 
Paris , séjour des rois , dont le front spacieux 

> Gur non ntpleniu vlta convWa re- a Souvenir da t«« de Lncrèee : 

[cedis? St, quasi curaorM« vitaï Umpada tradunt. 
(Lwca. ) (Luc*., Il, 7»). 



u. 



LES AMOUBS DIVERSES l^j 

INe voit rien de pareil 60us la voilte des deux, 
Attendant qu'Apollon m'échauffe le courage 
De chanter tes jardins , ton clos et ton bocage , 
Ton bel air , ta rivière et les champs d'alentour, 
Qui sont toute l'année échauffés d'un beau jour. 
Ta fbrét d'orangers , dont la perruque verte 
De cheveux étemels en tout temps est couverte, 
Et toujours son fruit d'or de ses feuilles défend , 
Comme une mère fait de ses bras son enfant. 

Prends ce livre pour gage, et lui fais, je te prie^ 
Ouvrir en ma faveur ta belle librairie % 
Où logent sans parler tant d'hôtes étrangers, 
Car il sent aussi bon que font tes orangers. 

' Librairie .* .bibliothèque. 

II. 

Amour, tu me fis voir pour trois grandes merveilles 
Trois sœurs allant au soir se promener sur l'eau, 
Qui croissent à l'envi, ainsi qu'au renouveau ■ 
Croissent en l'oranger trois oranges pareilles. 

Toutes les trois avaient trois beautés non pareilles 
Mais la plus jeune avait le visage plus beau , 
Et semblait une fleur voisine d'un ruisseau , 
Qui mire dans ses eaux ses richesses vermeilles. 

Ores je souhaitais la plus vieille en mes vœux ^ 
Et ores la moyenne, et ores toutes deux; 
Mais toujours la plus jeune était en ma pensée ; 

Et priais le soleil de n'emmener le jour. 

Car ma vue en trois ans n'eût pas été lassée 

De voir ces trois soleils qui m'enflammaient d'amour. 



._ LBS AMOURS DIVERSES. 



111. 
CHANSON. 

Plus étroit que la vigne à l'ormeau se marie 

De bras souplement forts ^ 
Du lien de tes mains , maîtresse, Je te prie, 

Enlace-moi le corps. 

Et ftngnant de dormir , d'une mignarde face 

Sur mon flront penche-toi : 
Inspire s en me baisant, ton haleine et ta grâce 

Et ton cœur dedans moi. 

Puis , appuyant ton sein sur le mien qui se pâme , 

Pour mon mal apaiser, 
Serre plus fort mon col et me redonne l'âme 

Par l'espnt d'un baiser. 

Si tu me fais ce bien , par tes yeux je te jure. 

Serment qui m'est si cher. 
Que de tes bras aimés jamais autre aventure 

Ne pourra m'arracher; 

Mais, sooffirant doucement le joug de ton empire. 

Tant soit-il rigoureux. 
Dans les diamps Élysés une même navire * 

Nous pa^ra tous deux. 

lit, morts de trop aimer, sous les branches myrtmes 

Nous verrons tous les jours 
Les mcieiis héros auprès des bérolnes 

Ne païkr que d^aoDKHiis. 



> Itevitc 
IcfaliB 



LES AMOUHS BIYBRSBS. |59 

Tantôt nous danserons par les fleurs des rivages 

Sous maints accords divers; 
Tantôt, lassés du bal, irons sous les ombrages 

Des lauriers toujours verts, 

Où le mollet Zéphyre en haletant secoue 

De soupirs printaniers 
Ores les orangers , ores nugnard se joue 

Entre les citronniers. 

Là du plaisant avril la saison immortelle 

Sans échange le suit ; 
La terre sans labeur de sa grasse mamelle 

Toute chose y produit. 

D'en bas la troupe sainte, autrefois amoureuse. 

Nous honorant sur tous. 
Viendra nous saluer, s*estimant bienheureuse 

De s*accointer de nous >. 

Puis, nous faisant asseoir dessus Therbe fleurie 

De toutes au milieu, 
Nulle en se retirant ne sera point marrie 

De nous quitter son lieu. 

Non celle qu'un taureau sous une peau menteuse 

Emporta par la mer * ; 
Non celle ' qu*Apollon vit, vierge dépiteuse 4, 

En laurier se former ; 

Ni celles qui s'en vont toutes tristes ensemble , 

Artémise et Didon; 
Ni eette belle Grecque à qui ta beauté semble 

Comme tu fais de nom ^. 



^ De i'aecointer de nous : d'être en no- ' Dapbné; 
tn eompagaic * DipUeute : irritée 

' Europe. ' Hélène. 



154 



LBS AMOUHS DITERSES. 



IV. 



Que me servent mes vers et les sons de ma lyre , 

Quand nuit et jour je change et de mœurs et de peau 

Pour aimer sottement un visage si beau ? 

Que rhomme est malheureux qui pour Tamour soupire ! 
» 

Je pleure, je me deals , je suis plein de martyre, 

Je fais mille sonnets , je me romps le cerveau , 

Et ne suis point aimé : un amoureux nouveau 

Gagne toujours ma place , et je ne l'ose dire. 

Ma dame en toute ruse a Tesprit bien appris , 
Qui toujours cherche un autre après qu^elle m'a pris. 
Quand d'elle je brûlais, son feu devenait moindre ' : 

Mais ores que je feins n'être plus enflammé. 
Elle brûle de moi. Pour être bien aimé 
Il faut aimer bien peu , beaucoup promettre et feindre. 

' Moindre, pour rimer avec feindre, deyait se prononcer moindre. 

V. 

Je faisais ces sonnets en l'antre Piéride , 
Quand on vit les Français sous les armes suer, 
Quand on vit tout le peuple en fureus se ruer. 
Quand Bellone sanglante allait devant pour guide ; 

Quand, en lieu de la loi, le vice, l'homicide, 
L'impudence, le meurtre, et se savoir muer < 
En Glauque et en Protée , et l'état remuer, 

' Muer : changer. 



LES AMOUBS DIVBBSBS. 155 

Étaient titres d'honneur, nouvelle Thébaïde {*) ! 

Pour tromper les soucis d'un temps si vicieux , 
J'écrivais en ces vers ma complainte inutile. 
Mars aus^ bien qu'Amour de larmes est joyeux. 

L'autre guerre est cruelle, et la mienne est gentille ; 
La mienne finirait par un combat de deux, 
£t Tautre ne pourrait pair un camp de cent mille. 

n Nouvelle guerre de Thèbes, où le frère combattait le frère. 



LES 



ODES DE P. DE RONSARD iX 

AU ROY HENRY, 

n* DE GB noH. 



Après avoir saé sous le faix du hamois , 

Bornant plus loin ta France , et fait boire aux François s 

Aux creux de leurs armets, en lieu de Teau de Seine, 

La Meuse bourguignonne , et saccagé la plaine 

Des Flamands mis en route >, et l'antique surnom 

Des châteaux de Marie ^ échangés en ton nom; 

Après être vainqueur d'une bataille heureuse, 
Et vu César 4 courir d'une fuite peureuse, 
Et fait d'un prudent soin comme le marinier. 
Lequel, se souvenant de l'orage dernier , 
Ancré dedans le port , d'œU vigilant prend garde 
S'il faut rien à sa nef : maintenant il regarde 
Si le tillac est bon, si la carène en bas 
Est point entre-fendue ; il contemple le mât, 
Maintenant le timon ; il rhabille les coûtes ^ , 
Les carreaux^ et les ais , et les tables dissoutes : 

< AUosion à la campa^e de 1562. * L'emperear Charles-Qaint. 

3 En route : en déroote. * Les coûtes : flancs. 

* Marienboorg» qni après la conqaète * Camaum : pontret. 
prit le nom d'Henribonrg. 

(*) Les qaatre premiers livres des odes farent publiés vers l'apnée I5i0« 

157 14 



158 AU BOI. 

Et, bien qu'il soit au havre, il n'a moindre soud 

De sa nef qu'en tempête, et se rempare ainsi 

Que s'il courait fortune au milieu de l'orage , 

Et ne se veut fier au tranquille visage 

Du ciel ni de la mer pour se donner à l'eau , 

Que premier il n'ait bien calfeutré son vaisseau. 

Ainsi, après avoir ( la guerre étant finie) 

De vivres et de gens ta frontière garnie, 

Fait nouveaux bastions, flanqué châteaux et forts, 

Remparé tes cités , fortifié tes ports ; 

Bref, après avoir fait ce qu'un prince doit faire 

Et en guerre et en paix utile et nécessaire 

Pour tenir ton pays en toute sûreté. 

Sire, j'offenserais contre ta majesté', 

Si comme un importun je venais d'aventure 

Interrompre tes jeux d'une longue écriture. 

Maintenant que tu dois pour quelque peu de temps 

Après mille travaux prendre tes passe-temps. 

Pour retourner plus frais aux œuvres de Bellone. 

Toutefois le désir qui le cœur m'aiguillone 

De te montrer combien je suis ton serviteur , 

Me fait importuner ta royale grandeur ; 

Et si en ce faisant je conmiets quelque vice, 

11 vient du seul désir de te faire service, 

Qui presse mon devoir de mettre un œuvre mien 

Sous la protection de ton nom Très-Chrétien, 

Le sacrant à tes pieds : C'est, Prince, un livre d'Odes 

Qu'autrefois je sonnai suivant les vieilles modes 

D'Horace Calabrais, et Pindare Thébain. 

Livre trois fois heureux , si tu n'as à dédain 

Que ma petite lyre ose entre tes trompette? 



,.• in pnblica rommoda prccem ; 
Si lonjo cermone morer tua tetnpora» Cssar 



J 



▲U BOI. 169 

Rebruire *■ les chansons de ces divins poètes, 

£t que mon petit myrte ose attoudier le rond 

Des lauriers que la guerre a mis dessus ton front. 

Mais que dis-je, à dédain ! j'ai Val de confiance 

£n ta grave douceur, que ta magnificence 

D'un sourcil dédaigneux ne refusera pas 

Mon ouvrage donné , tant soit-il humble et bas : 

Imitateur des Dieux , qui la petite offrande 

Prennent d'aussâ bon cœur qu'ils prennent la plus grande, 

Et, bien qu'ils soient Seigneurs, jamais n'ont à mépris 

Des pauvres les présents tant soient de petit prix. 

Ce fils de Jupiter , ce foudre de la guerre , 
Hercule , qui tua les monstres de la terre. 
Allant pour être fait d'Olympe citoyen , 
Ne refusa d'entrer au toit Molorchien * ; 
Et même ce grand Dieu^ qui la tempête jette. 
De Bauce et Philémon entré dans la logette , 
De deux ou de trois fleurs son chef environna. 
Que Bauce de bon cœur en présent lui donna. 

Tous les ans à sa fête, en Libye honorée. 
Ne lui tombe un taureau à la cotne dorée , 
Mais souvent un agneau : car sa grande bonté 
Ne prend garde aux présents, mais à la volonté. 

Ainsi, suivant les Dieux, je te supplî' de prendre 
A gré ce petit don pour l'usure d'attendre 
Un présent plus parfait et plus digne d'un roi. 
Que jà ma Calliope enfante dedans moi. 

Cependant je prirai ta puissance divine , 

* Rehmire : Ikira braire de novTeaa. > Japiter. Voir OviDB, Mitam,, Ut. 
'Molorehnfy berger qui reçut Hereale TlU, et La. FOKTAINB, PMUmon tf 
Cl Itti iBdlqaarantre da lion de Némée. Bcsûeii, 



160 AU HOI. 

Amsi que Jupiter Gallimaque en son hynme ' : 

« Donne moi ( ce di^il } des vertus et du bien, 

« Car la seule vertu sans le bien ne sert rien, 

« Le bien sans la vertu : 6 Jupiter ! assemble 

« Tous ces deux points en un, et me les donne ensemble ! 

Les vertus et les biens que je veux recevoir 

D'un si puissant monarque est, un, jour , de pouvoir 

Amener ton Francus * , suivi de mainte trope 

De guerriers , pour dompter les princes de l'Europe. 

* Callimaqoe, hymne I, à Japiter : ^ AUoaion ro poCme de la Frm»' 
dCfiou 6* àpeu^ T àçevo; xe... etade, que BonMrd Avait catreprU. 



LE PREMIER LIVRE DES ODES. 



AU HOT HENRY U., 

«m Là PAU BITBB un ET LB ROI D'ANGLETERRE. i 

Strophe. 

Diversement, ô pûx heureuse ! 
Tu es la garde vigoureuse 
Des peuples et de leurs cités; 
Des royaumes les clefs tu portes, 
Tu ouvres des villes les portes , 
Sérénant « leurs adversités. 
Bien qu'un prince voulût darder 
Les flots armés de^on orage , 
Et tu le viennes regarder , 
Ton odl apaise son courage. 
L'effort de ta divinité 
Commande à la nécessité 
Ployant sous ton obéissance ; 
Les honunes sentent ta puissance, 
Alléchés de ton doux repos. 
De l'air la vagabonde troupe 
Tobéit , et celle qui coupe 
De l'échiné l'azur des flots. 

' ^^nofil .' rendant tereinei, apaisant. 

161 14. 



162 LIVBE PBEMIEa 

Aniistrophe. 

C'est toi qui dessus ton échine 
Soutiens ferme cette machine , 
Médecinant chaque élément 
Quand une humeur par trop abonde , 
Pour joindre les membres du monde 
D*un contre-poids également. 

Je te salue, heureuse paix, 
Je te salue et resalue : 
Toi seule, ^esse, tu fais 
Que la vie soit mieux voulue '. 
Ainsi que les champs tapissés 
De pampre ou d'épis hérissés 
Désirent les filles des nues 

Après les chaleurs survenues , 
Ainsi la France t'attendait , 
Douce nourricière des hommes , 
Douce rosée qui consommes 
La chaleur qui trop nous ardait '. 

Antistrophe. 

Prince, je t'envoie cette Ode, 
Trafiquant mes vers à la mode 
Que le marchand baille son bien 
Troque pour troqu' , toi qui es riche. 
Toi , roi des biens, ne sois point chiche 
De changer ton présent au mien. 
Ne te lasse point de donner, 
Et tu verras comme j'accorde 

I Fouluê : adirée, aimée. * ÂrdaU ; brûlait ; de onbrv, brAler. 



DES ODES. 163 

L'honneur que je promets sonner. 
Quand un présent dore ma corde. 
Presque le los de tes aïeux 
Est pressé du temps envieux'. 
Pour n'avoir eu l'expérience 
Des Muses ni de leur science ; 
Mais le rond du grand univers 
£st plein de la gloire étemelle 
Qui fait flamber ton père en elle. 
Pour avoir tant aimé les vers. 

Èpode, 

Dieu veuille continuer 
Le somniet de ton empire , 
Et jamais ne le muer ', 
Échangeant son mieux au pire. 
Dieu veuille encor dessus toi 
Dompter l'Espagne affaiblie, 
Gravant bien avant ta loi 
Dans le gras champ d'Italie. 
Advienne aussi que ton fils. 
Survivant ton jour préfix ' , 
Borne aux Indes sa victoire , 
Riche de gain et d'honneur, 
Et que je sois le sonneur 
De l'une et de l'autre gloire. 

' La gloire de tes ancêtres est près- les cbanter. 
qoe étouffée par le temps , parce > Miter : changer; da latin mutare» 
qu'ils n'ont pas eu de poètes pour ' Préfix : fixé par le destin. 



164 UTBB PBBMIER 

II. 
AU MÊME. 

Strophe I. 

Gomme un qui prend une coupe, 
Seul honneur de son trésor, 
Et de rang verse à la troupe 
Du vin qui rit dedans Tor : 
Ainsi yersant la rosée , 
Dont ma langue est arrosée. 
Sur la race des Valois, 
En son doux nectar j'abreuve 
Le plus grand roi qui se treuve 
Soit en armes ou en lois. 

Strophe II. 

De Jupiter les antiques* 
Leurs écrits embellissaient ; 
Par lui leurs chants poétiques 
Commençaient et finissaient, 
Réjoui d'attendre bruire 
Ses louanges sur la lyre ; 
Mais Henri sera le dieu 
Qui commencera mon hymne. 
Et que seul j*estime digne 
De la fin et du milieu. 



DBS ODES. 185 

m. 

A LA REINE SA FEMME. 

Strophe I. 

Je suis troublé de fureur , 
Le corps me frémit d'horreur. 
D'un ef&oi mon âme est pleine ; 
Mon estomac est pantois , 
Et par son canal ma voix 
Ne se dégorge qu'à peine. 
Une déité m'enmiène : 
Fuyez, peuple; qu'on me laisse ! 
Yoid venir la Déesse : 
Fuyez, peuple ; je la voi '. 
Heureux ceux qu'elle regarde , 
Et plus heureux qui la garde 
Dans l'estomac comme moi ! 

AnHstrophe. 

Elle, éprise de mes chants , 
Loin me guide par les champs 
Où jadis sur le rivage 
Apollon Florence aima, 
Lors que jeune elle s'arma 
Pour combattre un loup sauvage. 
L'art de filer ni l'ouvrage 
Ne plaisaient à la pucelle, 
Hi le vain miroir : mais elle, 
Devant le jour s'éveillant , 

V Voir an cb. VI ae VÉnHde, ▼. 46, l'inspiratâOB de latiliflku 



Ifi6 LIYBB PUBJKIEa 

Cherchait des loups le repaire , 
Pour les bœufs d'Ame > son peie 
L'arc au pomg se trayaillant >. 

Épode. 

Ce Dieu, qui du ciel la vit 
Si valeureuse et si belle , 
Pour sa femme la ravit, 
Et surnomma du nom d'elle 
La ville qui te fit naître, 
Laquelle se vante d'être 
Mère de notre Junon : 
Ville cent fois bienheureuse, 
Qui, de tous biens plantureuse^ 
Ne célèbre que ton nom. 

Stropfie II. 

Là les faits de tes meax 
Vont flamboyant comme aux cieux 
Flamboie l'aurore claire : 
Là l'honneur de ton Julien 
Dans le ciel Italien 
Comme une planète éclaire. 
Par lui le gros populaire 
Pratiqua l'expérience 
De la meilleure science ^ : 
Et là reluis(»it aussi 
Tes deux grands Papes 4, qui ore 

* La Nymphe Florence, flUe du * l4i politifoe , la Bflience de la vie 

fleuve Arno, donna son nom à la ville, sociale, 

patrie de Catlierioe de Médicis, * Les papes Cléraeot VU et Léon X 

> Se travaiUant : se donnant de la appartenaient i la fhmiUe ùt» M^* 

peint. dicis. 



DBS ojom. ff6) 



Du ciel, où ils sont encore, 
Te faTorisent ici. 

Sans nombre sont les moissons 
De Juillet, et les glaçons 
Dont Janvier bride la trace < 
De Teau prompte à se ctoûtet : 
Ainsi je ne puis conter 
Tous les honneurs de ta race. 
Le del Va peint en la face 
Je ne sais quoi qui nous montre, 
Dès la première rencontre. 
Que tu passes en grandeur 
Les princesses de notre âge, 
Soit en force de courage, 
Sdt en royale grandeur. 

Épode. 

Le comble de ton saToir 
Et de tes vertus ensemble 
Dit qu*on ne peut ici voir 
Rien que toi qui te ressemble. 
Quelle dame a la pratique 
De tant de mathématique ? 
Quelle princesse entend mieux 
Du grand monde la peinture, 
Les chemins de la nature. 
Et la musique des CieiUL> ? 

' Brtiê la trace : arrête le cours. 

' AUviion aux eonnaiMancts de Catherine ea astrologie. 



IM UYBB PBBKIER 

Strophe III. 

Ton nom , que mon vers dira, 
Tout le monde remplira 
De ta louange notoire ! 
Un tas qui chantent de toi 
Ne savent si bien que moi 
Gomme on doitsonner la gloire. 
Jupiter, ayant mémoire 
D'une vieille destinée 
Autrefois déterminée 
Par l'oracle de Thémis, 
A conunandé que Florence 
Baisse sous les lois de France 
Sa fleur en nos fleurs de lis. 

Antistrophe. 

Mais à tous rois il défend 
Tel honneur ; seul ton enfant 
L'aura, comme étant ensemble 
Italien et François , 
Qui de front , d'yeux et de voix 
A père et mère ressemble. 
Déjà tout colère il semble 
Que sa main tente les armes , 
£t qu'au milieu des alarmes 
Jà dédaigne les dangers , 
Et, servant aux siens de guide, 
Vainqueur, attache une bride 
Aux royaumes étrangers. 



BSI ODES. 169 

Épocie. 

Le Ciel qui nous Ta donné 
Pour être notre lumière, 
Son empire n*a borné 
D'un mont ou d'une rivière : 
Le destin veut qu'il enserre 
Dans sa main toute la terre, 
Seul roi se faisant nommer 
D'où Phœbus les Indes laisse , 
Et d'où son char il abaisse, 
Tout penché , dedans la mer. 

IV. 

A MICHEL DE L'hOPITAL, 

CHANCELIER DE FRANgs (*}. 

Strophe 1. 

Errant par les champs de la grâce 
Qui peint mes vers de ses couleurs , 
Sur les bords Dircéens j'amasse ' 
L'élite des plus belles fleurs. 
Afin qu'en pillant je façonne 
D'une laborieuse main 
La rondeur de cette couronne 
Trois fois torse d'un pli thébain. 
Pour orner le haut de la gloire 

' AIliiBion à Pindare, né à Thèbes , glorifie toujours d'être l'imitatear de 
oueoale la fontaine Dircé. Roniard ae Pindare et d'Horace. 

n Né en 1605, mort en 1573. 

16 



/ 



170 LTVXK PXBMIBB 

De rHospîtal nûgnon ' des dieux, 
Qqî ça bas ramena des deux 
Les aies qu'enfanta Mémoire *. 

Strophe II. 

Aussitôt que leur petitesse 
Gourant avec les pas du temps, 
Eut d*une rampante vitesse 
Touché la borne de sept ans , 
Le sang naturel qui commande 
De voir ses parents vint saisir 
Le cœur de cette jeune bande 
Chatouillé d'un noble désir : 
Si qu'elles mignardant leur mère 
Neuf et neuf bras furent pUant 
Autour de son col , la priant 
De voir la face de leur père. 

* 

£pode. 



Par art le navigateur 
En la mer manie et vire 
La bride de son navire, 
Par art plaide Torateur, 
Par art les rois sont guerriers , 
Par art se font les ouvriers : j 
Telle humaine expériœce 
Des autres soit le labeur, 
Sans plus ma sainte fureur * 
PoUra votre science. 



r^' 



» Lei HatM, «le. de Jupiter et de » 5<rin*e fureur : délire poétique. 



DES ODSS. 



iri 



Slirophe IJL 

Comme Taimant sa force inspire 
Au fer qui le touche de près, 
Puis soudain ce fer tiré tire 
Un autre qui en tire après : 
Ainsi du bon fils de Latone , 
Je ravirai l'esprit à moi , 
Lui du pouvoir que je lui donne 
Ravira les vôtres à soi , 
Vous par la force Apollinée 
Ravirez les poètes saints, 
£ux, de votre puissance atteints, 
Raviront la tourbe étonnée. 



Épode. 

Faisant parler sa grandeur 
Aux sept langues de ma lyre. 
De lui je ne veux rien dire 
Dont je puisse être menteur : 
Mais véritable il me plaît 
De chanter bien haut qu'il est 
L'ornement de notre France, 
£t qu'en fidèle équité , 
En justice et vérité 
Les vieux siècles il devance. 



t 



^ ^'(Xa '^ 



\. - 



Strophe IF. 

C'est lui d(mt les grâces infuses 
Ont ramené par l'univers 
Le chœur des Piérides muses. 




172 LIYBE PBBMIBR 

Faites Qlustres par ses vers : 

Par lui leurs honneurs s'embellissent. 

Ou soit d'écrits contraints par pieds % 

Ou soit par des nombres qui glissent 

De pas tout francs et déliés * : 

Cest lui qui honore et qui prise 

Ceux qui font l'amour aux neufs Sœurs, 

Et qui estime leurs douceurs, 

Et qui conduit leur entreprise. 

AnHsirophe. 

C'est lui, chanson, que turévères 
Comme un esprit venu du del , 
C'est celui qui aux loix sévères 
A fait goûter l'attique miel ' ; 
C'est lui qui la sainte balance 
Connaît, et qui ni bas ni haut. 
Juste, son poids douteux n'élance, 
La tenant droite comme il faut : 
C'est lui dont l'œil non variable 
Note les méchants et les bons. 
Et qui contre le heurt ^ des dons 
Oppose son cœur imployable. 

I Lm Ten. 3 Éloge dM édite de l'HospiUl. 

' Lei ooTrages en proie. En latin , ^ Heuri : ehoc. 
sermo ioMut, la prose. On beait raitient, adi«u Ir chat î 

(U FovT^ 



V. 



Mignonne, allons voir si la rose 
Qui ce matin avait déclose * 

1 Déelùse : onTerte. 



DES ODES. 173 

Sa robe de pourpre au soleil 

A point perdu, cette vesprée' , | 

Les plis de sa robe pourprée | 

Et son teint au vôtre pareil. ' 

Las ! Toyez comme en peu d'espace , 
Mignonne , elle a dessus la place 
Las.! las! ses beautés laissé choir! 
O vraiment marâtre nature. 
Puisqu'une telle fleur ne dure 
Que du matin jusques au soir ! 

Donc , si vous me croyez, mignonne, 
Tandis que votre âge fleuronne 
En sa plus verte nouveauté. 
Cueillez, cueillez votre jeunesse : 
Comme à cette fleur la vieillesse 
Fera ternir votre beauté. 

* Fesprée : soir; en latin veapera. 



VI. 



A SA LYRE (*). 

Lyre dorée où Phœbus seulem^t 
Et les neuf Sœurs ont part également ,. 
Le seul confort qui mes tristesses tue , 
Que la danse oit s et toute s'évertue 
De t'obéir et mesurer ses pas 
Sous tes fredons accordés par compas^ 

I Oit : entend. , 

( *) Les seize premiers vers sont ane tradacUon du débat d« U pre- 
mière Pytbiqae de Pindaie. 

1&. 



174 LITBB PBElflER 

Lorsqu'on sonnant ta marques la cadence 
De l'avant-jeu, le guide de la danse. 

Le trait flambant de Jupiter > s'éteint 
Sous ta chansffî, si ta chanson l'atteint : 
Et ay caquet de tes cordes bien jointes 
Son aigte dort sur la foudre à trois pointes ., 
Abaissant l'aile : adonc tu vas charmant 
Ses yeux aigus*, et lui, en les fermant, 
Son dos hérisse et ses plumes repousse^ 
Flatté du son de ta corde si douce. 

Celui ne vit le cher mignon des dieux , 
A qui déplah ton chant mélodieux, 
Heureuse lyre, honneur de mon en&nce : 
Je te sonnai devant tous en la France 
De peu à peu : car quand premièrement 
Je te trouvai, tu sonnais durement. 
Tu n'avais fût 3, ni cordes qui valussent, 
Ni qui répondre aux lois de mon doigt pussent. 

Moisi dutemps^ ton bois ne sonnait point; 
Lors j'eus pitié de te voir mal en point. 
Toi qui jadis des grands rois les viandes ^ 
Faisais trouver plus douces et friandes. 

Pour te monter de cordes et d'un fût, 
Voire d'un son qui naturel te fût. 
Je pillai Thcbe ^ et saccageai la Fouille*, 
T'enriduBsant de leur belle dépouille. 

Lors par la France avec toi je chantai. 
Et, jeune d'ans, sur le Loir inventai 
De marier aux cordes les victoires , 

I La fondre. * Mets. 

' Jigut : perçants ; da latin aetUtu. ' Patrie de Pindare. 

* Fti: bois; dn latin A«^» bâton. • Patrie d'Horace. 



t 



DES ODES. 

^t ^es grands rois les honneurs et les gloires. 

Déjà, mon luth, ton loyer tu reçois, 
Et jà déjà la race des François 
Me veut nombrer entre ceux qu'elle loue , 
Et pour son chantre heureusement m'avoue. 
O Calliope , ô Cloton , ô les sœurs 
Qui de ma muse animez les douceurs ! 
Je TOUS salue, et resalue encore. 
Par qui mon prince et mon pays j'honore. 

Par toi je plais et par toi je sois lu : 
Cest toi qui fais que Ronsard soit élu 
Harpeur français, et quand on le rencontre, 
Qu'avec le doigt par la rue on le montre ; 
Si je plais donc, si je sais contenter, 
Si mon renom la France veut chanter. 
Si de mon front les étoiles je passe * , \ 

Certes, mon luth , cela vient de ta grâce. 



176 






r 



C\^-^' 



Sablimi feriam sidéra yertice. 

(BoR., Od., I.. I, M.) 



LE 

SECOND LIVRE DES ODES. 



I. 

A CALLIOPE. 

Descends du ciel , CalHope , et repousse 
Tous les ennuis de moi ton nourrisson, * 
Soit par ton luth , ou soit par ta voix douce, 
Et mes soucis charme de ta chanson. 

Par toi je respire, 
Par toi je désire 
Plus que je ne puis : 
Cest toi^ ma princesse, 
Qui me fais sans cesse 
Fou conmie je suis. 

Dedans le ventre avant que ne je fusse , 
Pour t'honorer tu m'avais ordonné : 
Le del voulut que cette gloire j'eusse 
D'être ton chantre avant que d'être né. 

La bouche m'agrée, 
Que ta voix sucrée 
De son miel a pu', 
Et qui sur Pamase 
De l'eau de Pégase 
Gloutement * a bu, 

I Pu, rcpm. > GlovtoBBeme&t» 

176 



LIVRE SECOND DES ODES. 177 

Heureux celui que ta folie afible, 
Heureux qui peut par tes traces errer : 
Celui-là doit d'une docte parole 
Hors du tombeau tout vif se déterrer. 

Pour t'avoir servie , 
Tu as de ma vie 
Honoré le train : 
Suivant ton école, 
Ta douce parole 
M'échauffa le sein. 

Dieu est en nous , et par nous fait miracles : 
D'accords mêlés s'égaye Tunivers : 
Jadis en vers se rendaient les oracles, 
Et des haut dieux les hymnes sont en vers. 

Si dès mon enfance 
Le premier de France 
PaiPmdarisé, 
De telle entreprise. 
Heureusement prise. 
Je me vois prisé. 

Chacun n*a pas les Muses en partage, 
Et leur fureur tout estomac ne point ' : 
A qui le ciel a fait tel avantage. 
Vainqueur des ans , son nom ne mourra point. 

Durable est sa gloire , 
Toujours la mémoire 
Sans mourir le suit : 
Comme vent grand erre * 
Par mer et par terre 
S'écarte son bruit. 

^ Ife poini : ne pique, a'imeat. err$, aUer gnnd train. 

' ffme .* train, aUnre ; aller grand' 



178 dYJlB SECOND 

C'est toi qui fais cpie j'aime les fontaines 
Tout éloigoé du yulgaire ignorant. 
Tirant mes pas par les roches hautaines 
Après les tiens que je vais adorant. 

Tu es ma liesse. 
Tu es ma Déesse, 
Tu es mes souhaits : 
Si rien je compose, 
Sî rien je dispose, 
En moi tu le fais. 

Dedans quel antre, en quel désert sauvage 
Me guides-tu, et quel ruisseau sacré , 
Fils d'un rocher, me sera doux breuvage 
Pour mieux chanter ta louange à mon gré? 

Çà, page, ma lyre! 
Je veux faire bruire 
Ses languettes d'or : 
La divine grâce 
Des beaux vers d'Horace 
Me platt bien encor. 

Mais tout soudain d'un haut style plus rare 
Je veux sonner le sang Hectoréen % 
Changeant le son du Dircéen Pindare 
Au plus haut bruit du chantre Smyméen >. 

> Fraaeiu, fils 4'IIeetor, allufon aa > Homère. 
Poént de la Franciade. 



IL i 



A SA HAITRESSB. 

La hme est eoutumière 
De nâhre tous les mois : 



j 



SBS ODBS. 17t 

Mais quand notre lamièie 
Est éteinte une fois, 
Sans nos yeux réreiUer 
Faut longtemps sommeiller. 

Tandis que vivons ores, 
Un baiser donnez-moi , 
Donnez-m'en mille encore, 
Amour n'a point de loi : 
A sa divinité 
Convient l'infinité. 

£a vous baisant , maîtresse, 
Vous m'avez entamé 
La langue chanteresse 
De votre nom aimé. 
Quoi? est-ce là le prix 
Du travail qu'elle à pris? 

Elle par qui vous êtes 
Déesse entre les Dieux , 
Qui vos beautés parfaites 
Célébrait jusqu'aux cîenx , 
Ne fiadsant l'air sinon 
Bruire de votre nom ? 

De votre belle fece 
Le beau logis d'Amour, 
Où Vénus et la Grâce 
Ont choisi leur séjour, 
Et de votre œil qui fait 
Le soleil moins parfait, 

De votre sein d'ivoire 
Par deux ondes secous ' 



180 LIV&B SEGOm) 

Elle chantait la gloire. 
Ne chantant rien que tou8 : 
Maintenant en saignant. 
De TOUS se va plaignant. 

Lâs! de petite chose 
Je me plains sans raison : 
Non de laplaie raclose 
Au cœur sans guérison, 
Que Tarcher ocieux 
M'y tira de vos yeux. 

IIL 
PBOPHÉTIE DU DIEU DE LA GHABEKTE (*}. 

Lorsque la tourbe errante 
S'arma contre son roi, 
Le Dieu de la Charente, 
Fâché d'un tel déroi'. 
Arrêta son flot ooi. 
Puis d'une bouche ouverte 
A ce peuple sans loi 
Prophétisa sa perte. 

Jà déjà ta déserte ' 
Te suit, peuple mutin 
Qui ma rive déserte 
Saccage pour butin ; 
Mais le cruel destin 
Que ton orgueil n'arrête, 

> Déroi : ConAuioa, dénnoi. > Dà$erte : Démérite, forfidt, révolte. 

C*) n 8*agit de nnsonéction des proYinoes da S.-0. contre rimpôt de la 
gpdklle, en IMS. 



DES ODES. 



181 



Viendra quelque matin 
Te b)udroyer la tête. 

Oy ' de Mars la tempête 
D'écaillés revêtu. 
Et Henri qui apprête 
Contre toi sa vertu. 
Dis-moi qu*espères-tu 
De ta vaine assurance. 
Qui dois être abattu 
Par le soldat de France ? 

L'impudente espérance 
De ton sot appareil. 
Périra par Foutrance * 
D'un grand roi sans pareil : 
Ton sang fera vermeil 
Mon flot ores esclave , 
Et tout le vert émail 
De ees prés que je lave. 

Voici le seigneur brave 
De Guise qui te suit, 
Et jà son los ^ engrave , 
Sur ton dos qui s'enfuit. 
Prince sur tous instruit 
Aux dangereux vacarmes 4, 
Ou soit lorsqu'il détruit 
Les troupes de gendarmes : 

Ou quand par les alarmes , 
De sa pique l'effort 
Fait bien quitter les armes 
Au piéton le plus fort. 
Ne vois-tu le renfort 



' Oy : Impér. du yerbe oaîr. 
' Outrance : effort yaleureaz. 

K0N8ARD. — T. 1. 



8 LOS : gloire. 

< Dangereux vacarmes 



rombats. 

16 



183 LIVBE SECOND 

Que Bonivet amène , 
Prompt à hâter ta mort 
D'une plaie soudaine? 

Comme la nue pleine 
D*orage injurieux 
Perd du bouvier la peine ' 
Qui prie en vain les Dieux, 
Le soldat furieux 
Qui jà déjà t'enserre , 
Ton chef si glorieux * 
Perdra d'un grand tonnerre. 

Le comte de Sanserre 
Et le Seigneur d'Iliers 
Te porteront par terre , 
Indomptés chevaliers : 
Parmi tant de milliers 
Tu dois Jarnac ^ connaître . 
Que les Dieux familiers 
Sous bon astre ont fait naître , 

Conmie l'ayant fait être 
De son haineux ^ vainqueur, 
Et de soi-même maître 
Commandant à son cœur. 
Toi, peuple sans vigueur, 
Les craindras en la sorte 
Qu'un loup craint la rigueur 
Du lion qui l'emporte. 

A la fin la main forte 
Du grand Montmorency ^ 
Rendra ta gloire morte ^ 

* Détroit le frait de ses travaaz. taigneraie. 

* Tmeh^ î ta tête. * Haineux : ennemi. 
' Célèbre par mo duel avec la Cb&- ' Le connétable. 



J 



BBS ODES. tB3 

Et ta malice aussi : 

Le Ciel le veut ainsi , 

Qui ma bouche a contrainte 

Prophétiser ceci , 

Pour t'avancer la crainte. 

IV (*). 

Ma dame ne donne pas 
Des baisers, mais des appas ' 
Qui seuls nourrissent mon âme, ^ 
Les biens dont les Dieux sont soûs, 
Du nectar, du sucre doux. 
De la canelle et du bâme *, 

Du thym , du lis , de la rose 
Entre les lèvres éclose, 
Fleurante en toutes saisons, 
Et du miel tel qu'en Hymette 
La dérobe-fleur avette ^ 
Remplit ses douces maisons^. 

Dieux , que j'ai de plaisir! 
Quand je sens mon col saisir 
De ses bras en mainte sorte : 
Sur moi se laissant courber. 
D'yeux clos je la vois tomber 
Sur mon sein à demi morte. 

Puis mettant la bouche sienne 

' Appas : ne doit pas être confonda pâter. 

avec le mot qui signifie charmes. U a * Bâme : baame. 

ici le sens de nourriture , pâture... on * Jvette : abeille ; du latin, apis. 

l'^rit régalièrement appâts^ d'où ap- < Sês douces maisons : ses cellales. 

{*) C'est une imitalion de Jean Second. 



184 LTVBB SECOND 

Tout à plat dessus la mienne. 
Me mord et je la remords : 
Je lui darde , elle me darde 
Sa languette frétillarde, 
Puis en se^ bras je m'endors. 

D'un baiser mignard et long 
Me ressuce Tâme adonc, 
Puis en soufflant la repousse , 
La ressuce encore un coup, 
La resouffle tout à coup 
Avec son haleine douce. 

Tout ainsi les colombelles , 
Trémoussant un peu des ailes, 
Havement' se vont baisant, 
Après que Toiseuse glace ' 
^A quitté la froide place 
Au printemps doux et plaisant. 

Hélas ! mais tempère un peu 
Les biens dont je suis repeu. 
Tempère un peu ma liesse : 
Tu me ferais immortel. 
Hé ! je ne veux être tel, 
Si tu n*es aussi Déesse. 

I Havmnent .'da verbe Kaver, happer, «tw. La glace esfoardit la terre et le* 
' Oistva9, parewease ; da latiOi oiio- animaaz. 



V. 



Ma petite Nymphe Macée, 
Plus blanche qu'ivoire taillé. 
Plus blanche que neige amassée , 
Plus blanche que le lait caillé, 



DBS ODES. 185 

Ton beau teint ressemble les lis 
Avecque les roses cueillis. 

Découvre-moi ton beau chef-d'œuvre, 
Tes cheveux où le ciel d'honneur 
Des grâces richement décoeuvre ^ 
Tous ses biens pour leur faire honneur : 
Découvre ton beau front aussi, 
Heureux objet de mon souci. 

Comme une Diane tu marches *, 
Ton front est beau, tes yeux sont beaux, 
Qui flambent sous deux noires arches, 
Comme deux célestes flambeaux , 
D'où le brandon fut allumé 
Qui tout le cœur m'a consumé. 

Ce fut ton œil, douce mignonne. 
Qui d'im fol regard écarté, 
Les miens encores emprisonne 
Peu soucieux de liberté. 
Tous deux au retour du printemps. 
Et sur l'avril de nos beaux ans. 

Te voyant jeune, simple et belle, 
Tu me suces l'âme et le sang : 
Montre-moi ta rose nouvelle, 
Je dis ton sein d'ivoire blanc, 
Et tes deux rondelets tétons. 
Qui s'enflent conune deux boutons. 

Las ! puisque ta beauté première 
Ne me daigne faire merci , 
Et, me privant de ta lumière, 
Prend son plaisir de mon souci, 



' Decceuvre : découvre. 

s Et vers inceacu patuit dea. 

(ViKA., jKiuta., l, 406.) 



16. 



186 LTVBE SECOND 

Au moins regarde sur mon front 
Les maux que tes beaux yeux me font. 



VI (*). 

O fontaine Bellerie (**) , 
Belle fontaine chérie 
De nos Nymphes, quand ton eau 
Les cache au creux de ta source 
Fuyantes le Satyreau 
Qui les pourchasse à la course , 
Jusqu'au bord de ton ruisseau. 

Tu es la Nymphe étemelle 
De ma terre paternelle : 
Pource en ce pré verdelet, 
Vois ton poëte qui f orne 
D'un petit chevreau de lait , 
A qui Tune et l'autre corne 
Sortent du front nouvelet. 

L'été Je dors ou repose 
Sur ton herbe , où je compose, 
Caché sous tes saules verts, 
Je ne sais quoi qui ta gloire 
Enverra par l'univers. 
Commandant à la mémoire 
Que tu vives par mes vers. 

L'ardeur de la canicule 
Ton vert rivage ne brûle, 
Tellement qu'en toutes parts 

(*) Ode à llmilaUoD de œUe qn'Horaœ adresse à la fontaioe Bandasie» 
Od., III, 13. 
(**) Fontaine près da village de Ooatore, liea de naissance da Toête. 



DES ODES. 187 

Ton ombre est épaisse et drue 
Aux pasteurs venants des pares. 
Aux bœufs las de la charrue , 
£t au bestial épars. 

lo ' ! tu seras sans cesse 
Des fontaines la princesse, 
Moi célébrant le conduit 
Du rocher percé qui darde 
Avec un enroué bruit 
L'eau de ta source jazarde » 
Qui trépillante se suit ^. 

' Cri de joie et d'enthousiasme, imité Lympba fagui trepidare rivo. 

des Grecs et des Latins. (Hokacb , od. II, 3^ 

Vowarde: babillarde; de jaaer, jaser. 



VII. 
A LA FORÊT DE GASTINE (*) . 

Couché sous tes ombrages verts, 

Gastine, je te chante, 
Autant que les Grecs par leurs vers 

La forêt d'Erymanthe '. 
Car malin'celer je ne puis 

A la race future 
De combien obligé je suis 

A ta belle verdure : 

Toi qui sous Fabri de tes bois 
Ravi d'esprit m*amuses : 

Toi qui fais qu'à toutes les fois 
Me répondent les Muscs : 

* Vorèt d*Ârcadie. Malin : rasé. 

(*) Foi^du haut Poitoa, aux envltons de Parthenay, 



188 LITBB SBCORD 

Toi par qui de rimportun soin 
Tout franc je me délivre, 

Lors qu'en toi je me perds bien toin, 
Parlant avec un livre ; 

Tes bocages soient toujours pleins 

D'amoureuses brigades , 
De Satyres et de Sylvains, 

La. crainte des Naïades l 
En toi habite désormais 

Des Muses le collège^ 
Et ton bois ne sente jamais 

La flamme sacrilège ! 



VIIL 

Ma petite colombelle , 
Ma mignonne toute belle , 
Mon petit œil, baisez-moi : 
D'une bouche toute pleine 
De musc , chassez-moi la peine 
De mon amoureux émoi. 

Quand je vous dirai : Mignonne, 
Approchez-vous; qu'on me donne 
Neuf baisers tout à la fois, 
Donnez-m'en seulement trois , 

Tels que Diane guerrière 
Les donne à Phœbus son frère. 
Et l'Aurore à son vieillard ' ; 
Puis reculez votre bouche, 
Et bien loin toute farouche 

* Tithoo, éponx dt l'Àorore. 



DES ODB& 189 



Fuyez d'an pied frétillard. 

Comme un taureau par la prée 
Court après son amourée , 
Ainsi tout chaud de courroux 
Je courrai fol après vous ; 

Et, prise d'une main forte, 
Vous tiendrai de telle sorte 
Qu'un aigle un cygne tremblant : 
Lors, faisant de la modeste , 
De me redonner le reste 
Des baisers ferez semblant. 

Mais en vain serez pendante 
Toute à mon col attendante 
(Tenant un peu Tocil baissé) 
Pardon de m'avoir laissé. 

Car en lieu de six adonques 
J'en demanderai plus qu'onques 
Tout le ciel d'étoiles n'eut, 
Plus que d'arène poussée 
Aux bords , quand l'eau courroucée 
Contre les rives s'émeut. 



IX. 

Pour boire dessus l'herbe tendre ^ 
Je veux sous un laurier m'étendre ^ 
£t veux qu'amour d'un petit brin 
Ou de lin ou de chènevière 
Trousse au flanc sa robe légère , 
Et mi-nu me verse du vin. 

L'incertaine vie de l'homme 



190 LIYBE SECOND 

De jour en jour se roule comme 
Aux rives se roulent les flots , 
Puis après notre heure dernière 
Rien de nous ne reste en la bière 
Qu'une vieille carcasse d'os. 

Je ne veux selon la coutume, 
Que d'encens ma tombe on parfume, 
Ni qu'on y verse des odeurs : 
Mais tandis que je suis en vie , 
J'ai de me parfumer envie , 
Et de me couronner de fleurs. 

De moi-même je me veux faire 
L'héritier pour me satisfaire : 
Je ne veux vivre pour autrui. 
Fol le pélican qui se blesse 
Pour les siens , et fol qui se laisse 
Pour les siens travailler d'ennui. 



X. 

J'ai l'esprit tout ennuyé 
D'avoir trop étudié 
Les phénomènes d'Arate 
11 est temps que je m'ébatte. 
Et que j'aille aux champs jouer. 
Bons Dieux , qui voudrait louer 
Ceux qui collés sur un livre 
N'ont jamais souci de vivre? 



I • 



Que nous sert l'étudier, 
Sinon de nous ennuyer? 

< Arata* , poète grec, né en CiUcie intitalé les Phénomènes , qai >▼>>* ^^ 
retê 272 av. J.-C, autear d'an poème tradaît par Cicéron. 



; 



DES ODES. 191 

Et soin dessus soin accroître 
A nous, qui serons peut-être 
Ou ce matin ou ce soir 
Victimes de l'Orque» noir? 
De rOrque qui ne pardonne , 
Tant il est fier % à personne. 

Corydon, marche devant! 
Sache oii le bon vin se vend : 
Fais rafraîchir ma bouteille, 
Cherche une feuilleuse treille 
Et des fleurs pour me coucher : 
I^e m'achète point de chair, 
Car tant soit-eUe friande , 
L'été je hais la viande. 

Achète des abricots , 
Des pompons 3 , des artichauts, 
Des fraises et de la crème : 
C'est en été ce que j'aime , 
Quand sur te bord d'un ruisseau 
Je la mange au bruit de l'eau , 
Étendu sur le rivage , 
Ou dans un antre sauvage. 

Ores que je suis dispos 
Je veux rire sans repos, 
De peur que la maladie 
Un de ces jours ne me die : 
Je t'ai maintenant vaincu ; 
Meurs, galant^, c'est trop vécu. 



' Oreut, l'enfer . * Galant, du vieux mot galer, «'é- 

' Fier : crael; da latin férus» battre, a'amuser. 11 a toujours an «tos 

^ Pompons : cetUea, légèrement ironique. 



192 LIVSB SECOND 

XI (*). 

AU SIEUR ROBERTET. 

Du malheur de recevoir 
Un étranger, sans avoir 
De lui quelque connaia^ance , 
Tu as fait expérience, 
Ménélas , ayant reçu 
Paris dont tu fus déçu : 
Et moi je la viens de faire 
Qui ore ai voulu retraire ' 
Sottement un étranger 
Dans ma chambre,et le loger. 

11 était minuit, et TOurse 
De son char tournait la course 
Entre les mains du Bouvier, 
Quand le somme vint lier 
D'une chaîne sommeillère 
Mes yeux clos sous la paupière. 

Jà je dormais en mon lit , 
Lorsque j'entr'onîs le bruit 
D'un qui frappait à ma porte ^ 
Et heurtait de telle sorte 
Que mon dormir s'en alla : 
Je deman^i : Qu'est-ce là 
Qui fisdt à mon huis * sa plainte? 
Je suis enfant, n'aye crainte. 
Ce me dit-il, et adonc 

* Jlalraire .* retirer, abriter. ^ HuU: porte. 

(*) TradacttoD libre de la poésie d'AnacréoD £lc "Epcora, ooncoe sou 
le nom de Vjimour mouillé. On peut la comparer avec la tradacUon de 
la FoutaiDe. 



DES ODES. 198 

Je lui desserre le gond . 
De ma porte Térouillée. 

J*ai la chemise mouillée 
Qui me trempe jusqu'aux os, 
Ce disait; dessus le dos 
Toute nuit j*ai eu la pluie : 
Et pour ce je te supplie 
De me conduire à ton feu 
Pour m'aller sécher un peu. 

Lors je pris sa main humide « 
Et plein de pitié le guide 
En ma chambre et le fis seoir 
Au feu qui restait du soir : 
Puis, allumant des chandelles, 
Je vis qu'il portait des ailes, 
Dans la main un arc turquois , 
Et sous Taisselle un carquois. 
Adonc en mon cœur je pense 
Qu'il avait quelque puissance. 
Et qu'il fallait m'appréter 
Pour le faire banqueter. 

Cependant il me regarde 
D'un œil , de l'autre il prend garde 
Si son arc était séché ; 
Puis, me voyant empêché 
A lui faire bonne chère , • 

Me tire une flèche amère 
Droit en l'œil : le coup de là 
Plus bas au cœur dévala : 
Et m'y fit telle ouverture. 
Qu'herbe, drogue ni murmure ' 

' Murmure a «ans doute ici le sens de chant magique, incantatio» 

17 



Ï94 UVBE SECOND 

N'y serviraient plus.de rien. 

Voilà, Robertet, le bien, 
(Mon Robertet qui embrasses 
Les neuf Muses et les Grâces) 
Le bien qui m'est advenu 
Pour loger un inconnu. 

xn. 

Si j'aime depuis naguère 
Une belle chambrière, 
Hé! qui m'oserait blâmer 
De si bassement aimer ! 

Non, l'amour n'est point vilaine, 
Que maint brave capitaine, 
Maint philosophe et maint roi 
A trouvé digne de soi. 

Hercule, dont l'honneur vole 
Au ciel, aima bien lole*. 
Qui prisonnière domptait 
Celui qui son maître était. 

Achille l'effroi de Troie , 
DeRriséis^ fut la proie, 
Dont si bien il s'échauffa 
Que serve* elle en triompha. 

Ajax eut pour sa maîtresse 
Sa prisonnière Tecmesse 4, 
Bien qu'il secouât au bras 

' Fine du roi d'OEchalie. Toy. So- 3 swvb : esclave. 
PHOCLE, £e5 Trachiniennes. * Voy. Sophocle, 4jax, 

^ Iliade, i. 



DES ODES. 195 

Un bouclier à sept rebras ', 

Agamemnon se vît prendre 
De sa captive Cassandre *, 
Qui sentit plus d'aise au cœur 
D'être vaincu que vainqueur. 

Le petit Amour veut être 
Toujours des plus grands le maître « 
Et jamais il n'a été 
Compagnon de majesté. 

' ROmu .-replis : 'Eirragoiov à^frixTov <ràxo;. 

Clypd dominas septempIicU AJix. (Soph.. AJas., 674.) 

(OviD., Metwn., XUI). «HOMÈRE, Odyss.; ESCHYLE, j4gam. 

XIII. 

Ni la fleur qui porte le nom 
D'un mois et d'un Dieu % ni la rose 
Qui dessus la cuisse d'Adon > 
D'une plaie se vit.éclose : 

Ni l'astre des jardins, l'œillet, 
Ni l'une et l'autre giroflée. 
Ni l'hyacinthe au teint d'œillet, 
Le glaïeul, ni la gantelée ; 

Ni celle qu'Ajax enfanta ^ 
De son sang vermeil empourprée , 
Lorsque furieux il planta 
En son cœur la Troyenne épée ^ ; 

Ni celle qui jaunit du teint 
De la fille trop envieuse^, 

' La violette, qui fleurit au mois de • L'épée donnée par Hector. V. So- 

Mara. PHOCLE, Jjàx. 

* Adonia. * Clytie , changée en souci. Voy. 

» L'hyaciathe. Ovide, Métamorph, 



196 LITBB SBOCMID 

En voyant le Soleil atteint 
D*une autre plus belle amoureuse ; 

I^i celte ' qui dessus le bord 
D'une belle source azurée 
Naquit sur Therbe après la mort 
De la face trop rémirée * ; 

lïi les fleurons que diffama' 
Vénus alors que sa main blanche 
Au milieu du lis renferma 
D'un grand âne le roide manche * ; 

Ni la blanche fleur qui se fit 
Des larmes de la belle Hélène ^ ; 
Ni celle que Junon blanchit 
Du lait de sa mamelle pleine , 

Quand , faisant teter le Dieu Mars, 
Du bout de sa fraise égouttée , 
Le lait qui s'écoulait épars 
.Fit au ciel la voie lactée , 

Ne me plaisent tant que la fleur 
De la douce vigne sacrée , 
Qui de sa nectareuse odeur 
Le nez et le cœur me récrée. 

Quand la mort me voudra tuer, 
( A tout le moins si je suis digne 
Que les Dieux me daignent muer ^ ) 
Je le veux être en fleur de vigne : 

Et m'ébahis qu'Anacréon, 

* Le nareitM. < Voir Nieandre , jilexipkarmaea, 

' Remiriê : regardée au miroir de ^ L'Hëlénie. Voy. PLINE, XXI, 33. 

l'oode. ^ iifttfr .' changer ; du latin, mvtare. 
3 Diffama : déshonora. 



DES ODES. 197 



Qui tant a chéri la vendange , 
Comme un poète biberon , 
D'elle n'a chanté la louange. 



XIV. 



£coute,Du Bellay (*), ou les Muses ont peur 
De Tenfant de Vénus , ou l'aiment de bon cœur, 
Et toujours pas à pas accompagnent sa trace : 
Car celui qui ne veut les amours dédaigner, 
Toutes à qui mieux mieux le viennent enseigner. 
Et sa bouche mielleuse emplissent de leur grâce. 

Mais au brave qui met les amours à dédain, 
Toutes le dédaignant l'abandonnent soudain , 
Et plus ne lui font part de leur gentille veine : 
Ains' Cléijon> lui défend de ne se plus trouver 
En leur danse, et jamais ne venir abreuver 
Sa bouche non amante en leur belle fontaine. 

Certes j'en suis témoin : car quand je veux louer 
Quelque honune ou quelque Dieu, soudain je sens nouer 
La langue à mon palais , et ma gorge se bouche : 
Mais quand je veux d'amour ou écrire ou parler. 
Ma langue se dénoue , et lors je sens couler 
Ma chanson d'elle-même aisément en la bouche. 

I Mns : mais. 2 Cléijon : Clio, 

{*) JcMichim Du Bellay, né en 1624, mort en I560, sarnommé TOvide fran- 
çais. Il écrivit en prose La défense et illtatration de la langue française, 
et fat avec Ronsard un de ceax qai contribaèrent le plus à la renaissance 
des lettres. 



17. 



LE 



TROISIÈME LIVRE DES ODES. 



1. 

AU ROI HENRI II. 

Comme on voit le navire attendre bien souvent 
Au premier front du port la conduite du vent , 
Afin de voyager, haussant la voile enflée , 
Du côté que le vent sa poupe aura soufflée : 
Ainsi, prince, je suis, sans bouger, attendant 
Que ta faveur royale aille un jour commandant 
A ma nef d'entreprendre un chemin honorable 
Du côté que ton vent lui sera favorable (*). 

Car si tu es son guide , elle courra sans peur 
De trouver dessous Teau quelque rocher trompeur, 
Ou les bancs périlleux des sablonneuses rades , 
Ou l'aboyante Scylle», ou les deux Symplegades» : 
Mais sûrement voguant sans crainte d'abtmer^, 
Joyeuse emportera les Muses par la mer, 
Qui pour rhonueur de toi lui montreront la voie 
D'aller bien loin de France aux rivages de Troie. 
Et là, sous les monceaux de tant de murs vaincus 
Déterrer le renom du fils d'Hector, Francus (**)"*: 

I Sq/lle, écueU da détroit de Sicile Thrace. 
en face de Charybde. ' jibtmêr : tomber dans Tablme 

' Bochers à l'entrée da Bosphore de * Voir les 4 chants de la Franciade. 

D AJlusioQ à Tentreprise da poôme de la Franciade. 
{**) ÂllosioDs aax épisodes que le poète médite pour la Franciade. 

199 



200 LIYBE TBOISIÊMK 

Lequel en s^embarquant sous ta conduite, Sire, 
Au havre de Buthrote à la côte d'Épire , 
Deviendra hasardeux au milieu des dangers 
Des Grégeois ennemis et des flots étrangers , 
Gagnant la mer Ëuxine et Tembouchure large 
Où le cornu Danube en la mer se décharge : 
Là contremont ' son eau , côtoyant les Gelons, 
Les Goths , les Tomiens, les Gètes, les Polons , 
Aborder en Hongrie, et là bâtir la ville 
De Sicambre,au giron d*une plaine fertile. 

Là, quittant le navire à Tabandon des flots , 
Je deviendrais maçon , et chargerais mon dos 
De mainte grosse pierre aux compas agencée,' 
Pour aider à bâtir sa ville commencée. 

Mais quand déjà les murs seraient parachevés, 
Et qu'on verrait au ciel les palais élevés , 
Et quand plus les Troyens s'assureraient à l'heure 
Avoir là pour jamais arrêté leur demeure, 
Las ! il faudrait quitter leur bâtiment si cher. 
Et par destin ailleurs autres maisons chercher. 
Cérès vindicative, à grand tort couroucée 
Contre eux d'avoir sans feu sa chapelle laissée , 
Gâterait la campagne, et d'un cœur dépité 
La famine épandrait par toute la cité. 

Lors Hector, repoussant sa charge sépulcrale 
(La nuit par le congé de la reine infernale) 
Prendrait en ressemblance et la bouche et les yeux 
Et la voix d'Amyntor grand augure des Dieux , 
Et admonesterait son enfant d'aller querre ^ 
Dessus les bords de Seine autre nouvelle terre , 
Et que là, pour l'honneur de son oncle Paris, 

1 Contremont : en rebroouant da * Çuem : chercher ; dn latin , qnm' 
cAté de la source. rere» 



DES ODBS. 201 

Bâtirait pour jamais la ville de Paris, 
Ville que ses neveux et sa Troyenne race 
Tiendraient de main en main pour leur royale place. 

11 me semble déjà que j'ois de toutes parts 
Déloger ton Francus , et ta voix des soldars , 
Et le hennissement des chevaux , et la tourbe 
Des vieux pères laissés sur le rivage courbe , 
£tle cri des enfants^ et les pleurs soucieux 
Des femmes envoyer un bruit jusques aux cieux. 

Mais pour cela Francus ne cède à la fortune, 
Ains, pratique guerrier ', ses soldats importune 
De vêtir le hamois , et haut apparaissant 
Au milieu de son camp comme un grand pin croissant 
Sur les menus cj^rès, saccage la campagne , 
Et défie au combat les princes d'Allemagne. 

Les champs de Franconie en armes il passa, 
Et son nom pour jamais à la terre laissa : 
Passa le Rhin gaulois , la Moselle et la Meuse, 
Et vint planter son camp dessus la live herbeuse 
De Marne au cours tortu ; et de là descendant 
Où Seine de sa corne un trac*se va fendant , 
Fonda dedans une île au milieu d'une plaine 
La ville de Paris, qui pour lors n'était pleine 
Que de buissons et d'herbe , et ses grands palais d*or 
Comme ils font aujourd'hui n'y reluisaient encor. 

Tous les rois et seigneurs delà Gauloise terre 
A son premier abord lui mandèrent la guerre. 
Et qu'ils seraient honteux qu'un pirate banni 
Se remparât sans coups de leur pays garni 
D'hommes et de chevaux , qui plutôt que tempête 



» Pratique guerrUr : guerrier expé- » True : espace, distanee; da latin, 
rimenté. *raetvs. 



202 LTYBE TROISIÈME 

Un orage ferré * verseraient sur sa tête. 

Mais lui qui ressemblait son père counjgeux , 
Ne pouvant endurer leur propos outrageux , 
Premier les assaillit et leur donna la fuite , 
Ayant pris à Beau vais Bavo pour sa conduite. 

Fresques un an entier contre eux il batailla. 
Et mille fois en proie à la mort se bailla , 
Tant il y eut de peine , ains que Francus en France 
Semât de tes aïeux la première naissance ' ! 

De ce vaillant Francus les faits je décrirais, 
£t après ses vertus les vertus je dirais 
Des rois issus de lui, qui jusqu'aux Pyrénées 
Et jusqu'aux bords du Rhin les Gaules ont bornées , 
Et braves, se sont faits par l'effort de leurs mains. 
De tributaires , francs des empereurs Romains. 

Après, de père en fils, par une même trace, 
Je viendrais aux Valois , les tiges de ta race. 
Mais quand, rempli d'ardeur, je chanterais de toi ^, 
Un esprit plus qu'humain me ravirait de moi, 
Et rien, sinon Phébus et sa fureur divine , 
Ne pourrait respirer ma bouillante poitrine : 
Je m'irais abreuver es ruisseaux Pégasins , 
Et, m'endormaut à part dans leurs antres voisins. 
Je songerais comment les françaises Charités ^ 
Hautes égaleraient mes vers à tes mérites : 
Et peut-être qu'un jour je te dirais si bien. 
Que l'honneur d'un Achille aurait envie au tien. 
« En vain, certes, en vain les Princes se travaillent, 
« En vain pour triompher l'un à l'autre^bataillent , 

' Un orage ferré : un orage de traits. 3 Je te rbanterais. 

s Tant» molis erat Rommani condcrc * Charités : Grûces, Mases. 

[ gentiin. S l'^n à l'autre : Van contre l'autre. 
( Viac, jEncid . I, v. li.j 



DES ODES. ?03 

« Si après cinquante ans, fraudés de leur renom, 

« Le peuple ne sait point s'ils ont vécu ou non. » 

Ce n'est rien, mon grand Roi, d'ayoir Bologne prise (*), 

D'avoir jusques au Rhin F Allemagne conquise (**), 

Si la Muse te fuit , et d'un vers solennel 

]Se te fait d'âge en âge aux peuples éternel. 

« Les palais , les cités , l'or, l'argent et le cuivre 

« Ne font les puissants rois sans les Muses revivre : 

« Sans les Muses deux fois les rois ne vivent pas, 

« Ains dépouillés d'honneur se lamentent là bas 

« Aux rives d'Achéron : seulement cette gloire 

« Est de Dieu concédée aux filles que Mémoire 

« Conçut de Jupiter, pour la donner à ceux 

« Qui attirent par dons les poètes chez eux {***) . » 

Tout le riche butin , toute la belle proie 
Que les deux frères Grecs avaient conquise à Troie , 
£st périe aujourd'hui, et ne connaîtrait-on 
Achille ni Patrocle, Ajax n'Agamenmon, 
IVi Rhèse, ni Glaucus, ni Hector, ni Troïle; 
£t tant d'honmies vaillants perdus devant la ville 
Seraient comme de corps, de gloire dévêtus. 
Si la Muse d'Homère eût celé leurs vertus : 
Ainsi que vignerons qui ont es mains l'ampoule 
A force de bêcher, seraient parmi la foule 
Des esprits inconnus , et leur vertu qui luit 
Serait ensevelie en l'éternelle nuit. 



(*) Â la suite de la Paix conclue avec l^Angleterre en Tannée I550, 
Henri II fit son entrée dans Boulogne. 

(**) Allusion à la campagne de ibbi, où le roi commandait en personne, 
s'empara des trois évéchés, et mena les chevaux français boire aux eaux 
du Rhin. 

{***) Ces vers, traduits de Théocrite, peuvent être comparés avec la 
belle et fidèle traduction que M. Didot n faite de ce poète. (Paris» l9o3,) 



204 LIYBE TROISIEME 

Donques pour engarder < que la Parque cruelle 
Sans nom f ensevelisse en la nuit étemelle , 
Toujours ne faut avoir a gage des maçons 
Pour transformer par art une roche en malsons , 
Kt toujours n'acheter avecque la main pleine 
Ou la médaille morte ou la peinture vaine ; 
Mais il faut par bienfaits et par caresse d'yeux 
Tirer en ta maison les ministres des Dieux, 
Les poètes sacrés , qui par leur écriture 
Te rendront plus vivant que maisons ni peinture ; 

Entre lesquels , mon roi , de si peu que je puis, 
Ton dévot serviteur dès enfance je suis, 
Comme le nourrisson de ta grandeur prospère, 
Qui seule m'a nourri , mes frères et mon père ; 
Pour toi , mon roi , pour toi , hardi j'entreprendrois 
De faire en armes tête à la fureur des rois , 
Et de ravir des poings à Jupiter la foudre ; 
Pour toi d'un roide cours j'aveuglerais de poudre 
Les yeux de mes suivants , s'il plaît à ta grandeur 
(Si digne au moins j'en suis ) de me faire tant d'heur 
Qu'un jour me commander, d'un seul clin, que je fasse 
Ma Franciade tienne, où la Troyenne race 
De Francus ton ancêtre , où les faits glorieux 
De tant de vaillants rois qui furent tes aïeux , 
Où même tes vertus y luiront évidentes 
Comme luisent au Ciel les étoiles ardentes. 

De Henri sois Auguste * , et, magnifique roi , 
Me chargeant de tel faix, libéral, donne-moi 
Honneurs , biens et faveurs, et pour la récompense 
Je t'apprête un renom et à toute la France , 
Qui vif de siècle en siècle à jamais volera 
Tant qu'en France françois ton peuple parlera. 

* Engarder : éviter. 

a Un ADfuste aisément peut faire des Virsiks. (Boilbâv. ) 



DES ODES. 205 

II. 
AU DAUPHIN FRANÇOIS II, 

DEPUIS^ ROI DB FRANCE. 

Quepourrai-je, moi François, 
Mieux célébrer que la France , 
Le pays à qui je dois 
Le bonheur de ma naissance? 
Et comme oublîrai-je aussi 
En le célébrant, la race 
De son roi qui tient ici 
Après Dieu la plus grand* place ? 

Que me vaudrait de chanter 
Ces vieilles fables passées 
Qui ne servent qu'à tenter 
L'esprit de vaines pensées? 
Qui est celui qui n'a su 
De Pélops' l'ardente flamme. 
Le traître OEnomas déçu*, 
Et les noces d'Hippodame ? 

Ores je veux éprouver 
Autre fable plus nouvelle 
Que ces vieilles , pour trouver 
Une autre gloire plus belle 
Qui déjà se donne à moi ; 
Si 3 jusqu'aux pays étranges 
Du fils aîné de mon roi 
Je veux pousser les louanges. 

' Pélops, que Tantale son père fit poase de Pélops, grâce à un artifice 
cuire pour le servir aux Dieux. de ce prince. 

* Père d'Hippodame, qui devint l'é- 3 Si, aiui. 

18 



306 LIYBE TBOIsdtBiE 

Mais moi qui suis coutumier 
Brouiller mes vers à la mode 
De Pindar, de qui premier 
Commencerai-je mon ode? 
Commencerai-je à Tenfant , 
Ou par les faits de son père, 
Ou par le nom triomphant 
De sa tante * ou de sa mère * ? 

J'ois Jupiter qui défend 
De commencer par le père , 
Par la tante ou par Tenfant , 
Mais par le nom de sa mère. 
Donc puisqu'un Dieu me défend 
De commencer par le père , 
Les vers qui sont à Tenfant 
Commenceront par la mère, 

Laquelle dès quatorze ans 
Portait au bois la sagette ^ , 
La robe et les arcs duisans ^ 
Aux pucelles de Taigette : 
Son poil au vent s'ébattait 
D'une ondoyante secousse , 
£t sur le flanc lui battait 
Toujours la trompe et la trousse^ : 

Toujours dès l'aube du jour 
AJlait aux forêts en quête , 
Où de rets tout à l'entour 
Cernait le trac ^ d'une bête , 
Ou prenait les cerfs au cours 7, 



I Mar^«!rite, arenr de François l". ^ Trovuae : carqaois. Cette descrip- 

'Catherine de Médicis. tion rappelBo le portrait de Camille. 

^ yagetie : flèche; da latin sagitta^ ( Virg., jEh.» XI, 575.) 

* Duisans : qui conviennent. « Trae : trace. — ' Cours ; couTBe, 



DES ODES. 207 



Ou par le pendant des roches 
Sans chiens assaillait les ours, 
Et les sangliers aux dents croches. 

Un jour qu'elle avait chassé 
Longtemps un sanglier sauvage , 
Reposa son corps lassé 
Dessus les fleurs d*un rivage : 
Elle pend son arc Turquois, 
Recoiffe sa tresse blonde , 
Met pour chevet son carquois, 
Puis s'endort au bruit de l'onde : 

Les soupirs qui repoussaient 
Du sein la jumelle pomme, 
Et ses yeux qui languissaient 
En la paresse du somme , 
Les Amours qui éventaient 
La sommeillante poitrine , 
De plus en plus augmentaient 
Les grâces de Catherine. 

Jupiter la vit des Cieux 
(Se fait-il rien qu'il ne voie?) 
Puis d'un soin ambitieux 
Souhaita si douce proie : 
Car amour qui s'écoulait 
Doucement en ses moelles , 
Ses os connus lui brûlait 
De mille flammes nouvelles. 

Adonc lui sentant là haut 
Au cœur l'amoureuse plaie , 
C'est ores (dit-il) qu'il faut 
Que pour me guérir j'essaie 
D'aller voir celle là-bas 



208 LI\RE TROISIEME 

Qui tient ma liberté prise ; 
Ma Junon ne saura pas 
Pour ce coup mon entreprise, 

A grand peine avait-il dit , 
Qu'ardent d'approcher s'amie , 
De son trône descendit 
Près de la Nymphe endormie : 
Et comme un Dieu qui sentait 
D'amour la poignante rage, 
A la force s'apprêtait 
De ravir son pucelage. 

Mais Ame ' qui l'entrevit, 
Poussant l'eau de ses épaules. 
Hors des flots la tête mit 
Ceinte de joncs et de saules : 
Et détournant ses cheveux 
Qui flottaient devant sa bouche, 
Défend au Prince amoureux 
Qu'à la pucelle il ne touche. 

Si tu n'as désir de voir 
( Dit le fleuve) ta puissance 
Serve » dessous le pouvoir 
Du fils qui prendrait naissance 
De cette Nymphe et de toi : 
Et si toujours tu veux être 
Des Dieux le père et le roi, 
Sans attendre un plus grand maître 

Cesse , cesse de tenter 
Faire cette vierge mère, 



1 U ûeuTe Arno, qui coule à Flo- » Serve : esclave, 
rencc, patrie de Catherine. ' Vn maître ploa puissant. 



3 



DES ODES. 309 

Qui doit un jour enfanter 
Un fils plus grand que son père. 
Fils qui donnera ses lois 
Soit en paix ou soit en guerre, 
Aux tourbes des autres rois 
Qui sous lui tiendront la terre. 

Un Prince en Gaule est nourri , 
Né de semence royale, 
Qui doit être son mari » 
Elle sa femme loyale : 
D'elle et de lui sortira 
Ce fils,héritier de France, 
Qui ciel et terre emplira 
Des prouesses de sa lance. 

Les Parques, au front ridé, 
D'Érèbe et de la Nuit nées, 
Ont main à main dévidé 
L'arrêt de ses destinées. 
A tant' le fleuve plongea 
Au plus creux de Teau sa tête. 
Et Tamoureux délogea. 
Fraudé de sa douce quête. 

Après le terme parfait 
Prédit par la voix divine, 
Le mariage fut fait 
De cette Nymphe divine : 
Douze ans purent s'absenter 
Ains * qu'elle fût accouchée 
Du fils dont je vais chanter 
La louange non touchée K 

> J tant : alors, pour lors. lèreni avant qae... 

* Mm : aTant Douse aimées s'écou- ^ François II naquit en 1544. 



910 UYBE TA0ISIÈ9IK 

Écoute UD peu, fils aîné, 
Honneur de France et d'itale, 
Le bien qui t'est destiné 
Par ordonnance fatale > : 
Quand jà ton père sera 
Las de mener les gendarmes , 
Que vieillard il cessera 
D'effrayer le monde en armes : 

Adonc vaillant tu tiendras 
Sous lui d'Europe la bride , 
Et sous lui tu serviras 
A ses gendarmes de guide, 
Et ensemble fort et fin, 
En mainte ruse guerrière. 
Humble tu mettras à fin 
Les mandements de ton père. 

Et s'il reste quelque roi 
Qu'il n'ait eu loisir de prendre , 
Fait esclave dessous toi 
Français tu le feras rendre : 
Tu penseras en ton cœur 
D'acquérir l'Europe encore. 
Et de te faire vainqueur 
Des Gades> jusqu'au Bosphore. 

Ces grands peuples reculés 
A l'écart de notre monde , 
Des flots de Thétis salés 
Couronnés tout à la ronde , 
Et ceux qu'on voit habiter 
Les Orcades écossaises, 
N'auront cœur de résister 

I Fatale : da latin fatalls^ ordonaie ' Les Gadet ao aud dcVEspagD* ffiÊ^ 
par le dactio. dèa, Cadix). 



DES ODES. 2ti 

Contre tes armes françaises. 

Les grands cloîtres » Pyrénés, 
Dévoyez en mille entorses ', 
De tes soudars obstinés 
Ne pourront tromper les forces. 
Ni les grandes cités ton feu , 
Que toi pillant les campagnes, 
£n armes tu ne sois veu 
Le monarque des Ëspagnes. 

Ni les Alpes au grand front, 
Ni l'Apennin qui divise 
L'Italie, ne pourront 
Retarder ton entreprise , 
Lors que traînant avec toi 
Tant de légions fidèles , 
Tu ne te couronnes roi 
Des Itales maternelles. 

De là tirant plus avant 
Vers TAllemagne guerrière , 
De la part où plus le vent 

Souffle son haleine fière , « 

Tu dompteras les Gelons , 
Et cette froide partie 
Que possèdent les Polons , 
Les Goths et ceux de Scythie. 

Poussant outre tu prendras 
La Thrace, et par ta prouesse 
Tes bornes tu planteras 
Jusqu'au détroit de la 'Grèce : 
Puis en France retourné , 

' «e (Uau9ira, barrière», montagne*. 2 Entorses : détoart. 



213 LIVfiE TfiOISlBlIE 

t 

Dans Paris, ta grande ville, 
Tu triompheras orné 
De ta conquête servile. 

Ton père déjà chenu < 
D'avoir trop mis la cuirasse, 
D'un grand aise retenu, 
Fera rajeunir sa face , 
£t dessus son trône assis, 
Sentira mille liesses 
D'être père d'un tel fils, 
Héritier de ses prouesses. 

Ainsi qu'à Rome César 
Triomphant d'une victoire , 
Haut t'assoiras dans un char 
Dessus un siège d'ivoire : 
Deux coursiers blancs henniront 
D'une longue voix aiguë , 
Qui ton beau char traîneront 
En triomphe par la rue. 

Tes cheveux seront liés 
De palme torse en couronne , 
Bas seront dessous tes pieds 
Les ferrements de Bellonne : i 

Le ciel qui s'ébahira 
Du bonheur de tant de choses , 
Prodigue te remplira 
Le sein de lis et de roses. 

Là, francs de peur, tes soudars 
Marchant au son des trompettes ^, 
Te ru'ront de toutes parts 

* Chenu, de eaniu, blandii, Tievx. raiTaient en chantant le chfer dO 

* A l'ioftar des soldate romains qni triompliatcnrt. 



DES ODES. 213 

Mille joyeuses sornettes, 
Et, parés de lauriers verts, 
Diront aux tourbes pressées 
Les maux qu'ils auront soufferts 
En tant de guerres passées. 

Tout le peuple lo criera, * 

Rien qu'Io par rassemblée 
Le peuple ne redira 
D'une joie redoublée : 
Le ménétrier résonnant, 
Des chantres la douce presse 
Autres mots n'iront sonnant 
Qu'un lo plein d'allégresse. 

En ordre les rois vaincus 
Iront en diverse mine. 
Traînés dessus leurs écus ' 
Devant ta pompe divine : 
Les uns auront les yeux bas, 
Les autres, levant les faces, 
A leur mal ne songeant paà. 
Remâcheront des menaces. 

Les uns au col secourent 
Les liens d'une chaîne oïde *, 
Les autres les bras auront 
Serrés au dos d'une corde ; 
Aux autres, selon les faits 
De leurs fautes déloyales, 
Divers tourments seront faits 
A leurs misères royales. 

Là seront peints les châteaux. 
Les ports et les villes prises, 

' Éeus : boucliers. "^Orde, de horriduSf ial«, honteuse. 



214 LIYBE TBOISIÈME 

Les grandes forêts et les eaux, 
Et les montagnes conquises : 
Le vieil Apennin sera 
Portrait d'une face morue, 
Le Rhin vaincu cachera 
Entre les roseaux sa corne. 

Devant ton char bien tournant 
Marchera la renommée, 
Qui ton bruit ira cornant 
De sa trompette animée : 
Et moi qui me planterai 
Devant ses pieds pour escorte. 
Gomme elle je chanterai 
Ta louange en telle sorte : 

Prince bien-aimé des Dieux , 
Antique race de Troie ' , 
Sous qui la fureur des cieux 
Toute Europe a mise en proie. 
Triomphe, et vois ta cité 
Qui dévotieuse apprête 
-A ta jeune déité 
Une solennelle fête. 

Bien que tes frères et toi 
La terre ay€z départie. 
Et qu'aîné tii ne sois roi 
Que de la moindre partie : 
Le ciel pourtant a voulu 
Que sur toutes tu la prinsses, 
Et la prenant t'a élu 
Le seigneur des autres princes, 

Us ont choisi pour leurs parts. 

* AUiuioa à la Franc iade. 



DES ODCS. 315 



L'un les parfums d'Arabie , 
L'autre les sablons épars 
De la bouillante Libye : 
Mais tu as, rot plus heureux'. 
Choisi les terres fertiles , 
Pleines d'hommes valeureux , 
Pleines de ports et de villes. 

Celui qui peut raconter 
Tes entreprises fameuses, 
Celui « peut les flots compter 
Des rivières écumeuses : 
Car bien peu,bien pem s'en faut 
Que ta majesté royale 
De Jupiter de là haut 
L'autre majesté n'égale. 

Jamais à chanter ton los 
Je n'aurai la bouche close , 
Fussé-je là bas enclos 
Aux lieux où la Mort repose : 
Toujours je dirai ton nom , 
Et mon âme vagabonde 
Rien ne chantera sinon 
Tes louanges par le monde. 

Ainsi dirai-je, et ta main 
Jusqu'au palais honorable 
Conduira toujours le frein 
De ton haut char vénérable. 
Là,t'asseyant au milieu. 
Sur des marches élevées , 
Tu rendras grâces à Dieu 
Pour tes guerres achevées. 



> Celai.là. 



316 LIVRE TROISIÈME 

Puis, ayant de toutes parts 
Fermé de cent chaînes fortes ' 
De rouvert temple de Mars 
L'horrible acier de cent portes , 
Ta feras égal aux Dieux 
Ton règne , et par ta contrée 
Fleurir la paix , et des cieux 
Revenir la belle Astrée >. 

1 Gomme Angnite ferma le temple ' Dresse de la jastice. 
de Janai, en l'annie de Rome 725. Jam redit et vlrgo, redennt Saturnia repa. 

(Vito., Bel, 4, «.) 

III. 

A MONSEIGNEUR CHARLES DUC d'oRLÉANS {*). 

Charles, tu portes le nom 

De renom 
Du prince qui fut mon maître >, 
De Charles en qui les Dieux 

Tout leur mieux 
Pour chef-d'œuvre firent naître. 

Naguère il lut comme toi 

Fils de roi, 
Ton grand-père fut son père. 
Et Henri le très-chrétien >, 

Père tien, 
L'avait eu pour second frère. 

A peine un poil blondelet , 
Nouvelet^, 

I Cliarice, aecoad fils du roi Fran- a nenri 11.) 
^" '*'• ' DimînQtift qaeU poésie lèg*redoit 

rrçrrtter. 
'*) Divuis Charles IX. 



DBS ODES. 2n 

Autour de sa bouche tendre 
A se friser commençait , 

Qu*il pensait 
De César être le gendre (*). 

Jà brave , se promettait 

Qu'il était 
Duc des Lombardes campagnes ^ 
Et qu'il verrait quelquefois 

Ses fils rois 
De ritale et des Espagnes. 

Mais la mort qui le tua (**), 

Lui mua 
Son épouse en une pierre : 
Et pour tout rheur qu'il conçut, 

Ne reçut 
Qu'à peine six pieds de terre. 

Comme on voit au point du jour, 

Tout autour 
Rougir la rose épanie ', 
Et puis on la voit au soir 

Se déchoir 
A terre toute fanie : 

Ou comme un lis trop lavé , 

Aggravé * 
D'une pluvieuse tempête, 
Ou trop fort du chaud atteint 

Perdre teint. 
Et languir à basse tête : 

• Épanie : épanouie. ' Aggravé, appesanti. 

(*) Une des conventions de la paix de 1644 éUil le mariage de Cliarles 
avec la fille de Femperear Cbarles Y. 
(**) Le 8 septembre 1545. 

RONSARD. — T. I. ^^ 



3J8 LIYBE TBOTSIEMB 

Ainsi ton oncle en naissant, 

Périssant, 
Fut TU presque en même espace 
Comme une fleur du printemps , 

En un temps 
Perdit la vie et la giâce . 

Si pour ^tre né d'aïeux 

Demi -dieux. 
Si pour être fort et juste, 
Les princes ne mouraient pas^ 

Le trépas 
Devait épargner Auguste. 

Si ne Tainquit41 TefTort 

De la mort 
Par qui tous vaincus nous sommes 
Car aussi bien elle prend 

Le plus grand 
Que le plus petit des hommep. 

Le vieil nocher importun ■ 

Un chacun 
Charge en sa nacelle courbe, 
£t sans honneur à la fois 

Met les rois 
Péle-méle avec la tourbe. 

* Ckaron, nocher de* enfers. 



DBS ODES. 3id 

IV. 
A MONSEIGNEUR HENRI DUC d'aLENÇON (*). 

Toi qui chaules l'honueur des rois, 
Polymnie ', ma douce muse. 
Ce dernier labeur de mes doigts 
Dessus ton luth ne me refuse. 

J'ai souvenance que tes mains 
Jeune garçon me couronnèrent , 
Quand j'eus mâché les lauriers saints 
Que tes compagnes me donnèrent. 

Mais or* par le commandement 
Du roi , ta lyre j'abandonne , 
; Pour entonner plus hautement 
L'airain enroué de Bellonne '. 

Toutefois ains queMe tenter 
L'instrument de telle guerrière , 
Encourage moi de chanter 
Pour adieu cette ode dernière : 

Et que j'aille en tes bois penser 
Aux honneurs du fils de mon maître , 
Pour ses louanges commencer 
Dès le premier jour de son être. 

La nuit que le prince nouveau 
De nos Dieux augmenta la trope « 
On vit autour de son berceau 

' \jn poêles prennent indifférem- lyrique. 
rocDt les Mases les unes pour le» antres > * l* trompette. 
d'aiUears Polymnie préside a la poésie a ^ins que t pintOt qnC. 

(*) Depuis roi de Pologne et de France, sous le nom de Henri IlU 



230 LIYBE TBOISISMB 

Se battre l'Afrique et l'Europe. 

L'Afrique avait le poil retors 
A la moresque crespelée , 
Les lèvres grosses aux deux bords , 
Les yeux noirs , la face hâlée. 

• Son habit semblait s'allonger 
Depuis les colonnes d'Espaigne 
Jusqu'au bord du fleuve étranger ■ 
Qui de ses eaux l'Egypte baigne. 

En son habit étaient gravés 
Maint serpent, maint lion sauvage, 
Afaint trac de sablons élevés 
Autour de son bouillant rivage. 

L'Europe avait les cheveux blonds , 
Son teint semblait aux fleurs décloses , 
Les yeux verts , et deux vermillons 
Couronnaient ses lèvres de roses. 

Sur sa robe furent portraits * 
Maints ports , maints fleuves , maintes tles , 
Et de ses plis sourdaient^ épais 
Les UMurs d'un million de villes. 

De tels vêtements triomphants 
Ces terres furent accoutrées ^ » 
La nuit qu'elles tiraient l'enfant 
Par force devers leurs contrées. 

L'Europe le voulait avoir , 
Disant qu'il était né chez elle , 
Et que sien était par devoir 

' Le Nii. ' Sourdre : •'éleTer, smiir. 

' Portruitt .' représentés. * Jecomiriei: vêtset, orvées. 



DES ODES. 221 

Comme à sa mère naturelle. 

L'Afiriqae en courroux répondait 
Qu'il était sien par destinée , 
Et que jà du ciel l'attendait 
Pour son prince dès mainte année. 

Ainsi Tune à soi l'attirait 
Sur le berceau demi-couchée , 
£t l'autre après le retirait 
Contre sa compagne fâchée. 

Mais la pauvre Europe à la Gn , 
Baissant le front mélancolique , 
Par force fit voie au destin , 
Et quitta ' l'enfant à l'Afrique. 

L'Afrique adonc lui présenta 
Le lait de sa noire tétine « 
Et pleine d'Apollon chanta 
Sur lui cette chanson divine : 

« Enfant heureusement bien-né , 
Race du Jupiter de France, 
En qui tout le ciel a donné 
Toutes vertus en abondance, 

« Crois, crois , et d'une majesté [ 
Montre-toi le fils de ton père , 
Et porte au cœur la chasteté 
Qui reluit au front de ta mère. 

« Sitôt que l'âge produisant 
Les fleurs de la jeunesse tendre 
T'aura fait l'esprit suffisant 
Pour les douces lettres apprendre : 

« Les trois Grâces te mèneront 

* ÇuUta: laissa. 

19. 



222 LIVRE TROISIÈME 

Au bal des muses Pégasides, 
£t toute nuit t'abreaveront 
De leurs ondes Aganippides ; 

« Mais quand l'ardeur féchaufTera 
Le sang bouillant dans les entrailles ^ 
Et que la gloire te fera 
Concevoir le soin des batailles : 

« Nul plus que toi sera savant 
A tourner les bandes en fuite , 
Et nul soldat courra devant 
Les pas ailés de ta poursuite : 

« Soit que de près il voie au poing 
Ta large épée foudroyante , 
Ou soit qu'il advise de loin 
Les plis de ta pique ondoyante * : 

« Soit qu'il se vante d'opposer 
Contre ta lance sa cuirasse , 
Ou soit qu'il se fie d'oser 
Attendre les coups de ta masse. 

« Lors toi, sur un cheval montée 
Régissant son esprit farouche , 
t>ourfendras de chaque côté 
Le plus épais de l'escarmouche » : 

« Ainsi porté par le milieu 
Des bandes d'horreur les plus pleines , 
Tu sembleras à quelque Dieu 
Qui prend soin des guerres humaines : 

« Et mariant à tes beaut faits 
Fortune et Vertu ta compagne , 

' A cause du drapeau dont elle est 2 Escarmouche : haUïWùn, 
lut-montée. 



DBS ODES. 2^3 

Vainqueur enjoncheras épais 

De corps morts toute la campagne. 

« Comme on voit Forgueil d'un torrent, 
Bouillonnant d'une trace neuve, 
Parmi les plaines en courant 
Ravager tout cela qu'il treuve , 

« Ainsi ta main renversera 
Sur la terre de sang trempée, 
Tout Teffort qui s'opposera 
Devant le fil de ton épée. 

« Le faucheur à grand tour de braS 
Du matin jusqu'à la serée ', 
De rang ne fait tomber à bas 
Tant d'herbes chutes sur la prée : 

« Ni le scieur' ne va taillant 
Tant de moissons, lorsque nous sommes 
£n été^ que toi bataillant 
Tailleras de chevaux et d'hommes. 

« Accablés sous tes coups tranchants 
Par morceaux seront en carnage 
Ceux d'Érèbe ' et tous ceux des champs 
Des Nomades et de Carthage : 

« Et ceux qui ne coupent le fruit 
Des vignes mûres devenues , 
Et qui jamais n'oient le bruit 
Des bœufs qui traînent les charrues^ : 

« Et ceux qui gardent le verger 
Des Uespérides dépouillées ^ , 

*Serée :ioir. * les autres pttipIVid)»' erffffftei 

' Scieur : moissonneor. tomme le» Massyliens. 

'' i.e« iicgres. ^ I-es peuples des Espag^nec. 



234 LIVRE TBOISIBMB 

Et eeux qui du sang étranger 
Habitent les rives souillées (') : 

« Ceux qui tiennent le mont Atlas, 
Et ma plaine Maurusienne, 
Et mon lac qui nonmia Pallas 
De son onde Tritonnienne ; 

« Et ce peuple Thébain venu 
Aux Amycléennes Cyrènes , 
Et ceux où le bélier cornu '■ 
Prophétise sur mes arènes. 

« Bref, tous mes habitants seront 
Vaincus ou morts dessous ta destre, 
En tremblant te confesseront 
A coups de masse pour leur maistre. 

« Battus % qui tant de mers passa 
Quand sa voix lui fut racoutrée ^, 
I9e me plut tant lorsqu'il laissa 
Pour moi sa native contrée : 

« Ni Hannibal de qui la main. 
Ébranlant ses haches guerrières, 
Enjoncha du peuple Romain 
Tant de champs et tant de rivières , 

A Ne me fut point si cher que toi , 
( Bien qu'il fût mon fils de naissance) 
Que toi adopté pour mon roi 
Du ciel par fatale 4 ordonnance. » 

' Jupiter Ammon était représenté ^ Raeoutrée, rétablie, rendue, 

sous la forme d'un -bélier. * Fatale, du latin fatalis : ordon> 

3 BattuSf fondateur de la ville de nance du destin. 
Cyréne (631 av. J.-C), 

(•) Les Nasamons,au S. (le la grande SyrU, massacrèrent un ambassa- 
deur romain (7u av. J.-C). 



1 



PBS ODES. ^5 

Ainsi disant , elle ferma 
La parole aux futures choses. 
£t d'une main noire sema 
Sur le berceau dix mille roses ; 

Puis , comme une voix qui se plaint, 
Au soir dedans un antre ouïe , 
Ou de nuit comme un songe feint, 
Parmi Fair s'est évanouie (*). 

(*) Cette fiction n'est fondée sar aacane cirooastance de la vie de 
Henri m. 



A MESDAMES; FILLES DU ROI HENRI II {*). 

Ma nourrice Galliope, 
Qui du luth musicien. 
Dessus la jumelle croupe > 
D'Hélicon guides la troupe 
Du saint chœur Parnassien : 

Et vous ses sœurs qui, recrues * 
D'avoir trop mené le bal , 
Toute nuit vous baignez nues 
Dessous les rives herbues 
De la fontaine au cheval ^ : 

Puis tressant dans quelque prée 
Vos dieveux délicieux , 

> Double mont. ïHlppocréne, fontaine qai JailUt 

» Recrue» : fatigaées. w»» le. pieds du chcTal Péiraw. 

{*) £lisat)eCb, mariée an roi d'Espagne Philippe II; Claode , mariée ac 
duc de lorraine, et Hargaerite, depuis femme du roi Henri IV. 



226 LIVRE TROISIEMK 

Chantez d'une voix sacrée 
Une chanson qui récrée 
Et les hommes et les dieux, 

Laissez vos antres sauvages , 
( Doux séjour de vos ébats ) 
Vos forêts et vos rivages , 
Vos rochers et vos bocages , 
Et venez suivre mes pas. 

Vous savez, pucelles chères, 
Que libre onques je n'appris 
De vous faire mercenaires , 
Ni chétives prisonnières , 
.Vous vendant pour quelque prix : 

Mais sans être marchandées , 
Vous savez que librement 
Je vous ai toujours guidées , 
Aux maisons recommalidées 
Pour leurs vertus seulement. 

Comme ores, nymphes très-belles, 
Je vous mène avecque moi 
En ces maisons immortelles, 
Pour célébrer trois pucelles, 
Comme vous filles de roi : 

Qui dessous leur mère croissent 
Ainsi que trois arbrisseaux , 
Et jà grandes apparaissent 
Comme trois beaux lis qui naissent 
A la fraîcheur des ruisseaux , 

Quand quelque future épouse. 
Aimant leur chef nouvelet, 
Soir et matin les arrouse , 



DES ODES. 927 



Et à ses noces propouse 
De s*en faire un chapelet '. • 

Mais de quel vers plein de grâce 
Vous irai-je décorant ? 
Ghanterai-je votre race , 
Ou l'honneur de votre face 
D*un teint brun se colorant? 

Divin est votre lignage , 
Et le brun que vous voyez 
Rougir en votre visage , 
En ri^ ne vous endonunage 
Que trois Grâces ne soyez. 

Les Charités sont brunettes, 
Bruns les Muses ont les yeux , 
Toutefois belles et nettes 
Reluisent comme planètes 
parmi la troupe des dieux. 

Mais que sert d'être les filles 
D'un grand roi , si vous tenez 
Les Muses comme inutiles, 
Et leurs sciences gentilles 
J)ès le berceau n'apprenez? 

Ne craignez pour mieux revivre , 
D'assembler d'égal compas ' 
Les aiguilles et le livre , 
Et de doublement ensuivre 
Les deux métiers de Pallas. 

Peu de temps la beauté dure , 
Et le sang qui des rois sort, 

' Chapelet ; gairlande. » Égalemeit, 



328 LITBB TBOISlàMS; 

Si de Tesprit on n'a cure : 
Autant vaut quelque peinture 
Qui n'est vive qu^en son mort. 

Ces ridiesses orgueilleuses , 
Ces gros diamants luisams , 
Ces robes voluptueuses , 
Ces dorures somptueuses 
Périront avec les ans. 

Mais le savoir de la Muse 
Plus que la richesse est fort : 
Car, jamais rouillé, ne s'use , 
Et malgré les ans refuse 
De donner place à la mort. 

Sitôt que serez apprises 
Ala danse des neuf sœurs, 
Et que vous aurez comprises 
Les doctrines plus exquises 
A former vos jeunes mœurs. 

Tout aussitôt la déesse 
Qui trompette les, renoms , 
De sa bouche parleresse 
Partout épandra sans cesse 
Les louanges de vos noms. 

Lorsqu'un roi pour sa défense 
A vos frères repoussés 
De sa terre avec sa lance : 
Refroidissant la vaillance 
De ses peuples courroucés , 

Au bruit de la renommée, 
Epris de votre savoir, 



DBS ODES. 229 

Aura son âme enflammée , 
Et eu quittant son armée 
Pour mari vous viendra voir. 

Voilà comment en deux sortes 
Tous rois seront combattus, 
Soit qu'il sentent les mains fortes 
De nos françaises cohortes , 
Soit qu'ils aiment vos vertus. 

Là donc , princesses divines^ 
Race ancienne des Dieux , 
Ne souffirez que vos poitrines 
Des vertus soient orphelines : 
C'est le vrai cheinin des deux . 

Par tel chemin Polyxène ' 
D'un beau renom a joui : 
Par tel métier la Romaine 
De chasteté toute pleine ' 
Vit encores aujourd'hui : 

Qui de sa tranchante épée 
Sa vie aux ombres jeta , 
Et par soi-même frappée , 
Ayant la honte trompée, 
Un beau renom s'acheta. 

I Polyxèae, fiUe de Priam , immolée ' Luerèoe (609 av. J.-C. ). V. TH»- 
anr le tombeau d'AchiUe. (EURIF.,11^ LItc, I. 



2a 



230 LIYBB TBOISIBMB 

VI. 
A LA FONTAINE BELLERIB^ 

Écoute-moi, Fontaine vive, 
En qui j'ai rebu si souvent. 
Couché tout plat dessus ta rive , 
Oisif à la firaicheur du vent : 

Quand Tété ménager moissonne 
Le sein de Gérés dévêtu , 
Et l'aire par compas * résonne 
Gémissant sous le blé battu. 

Ainsi toujours puisses-tu être 
En religion à tous ceux 
Qui të boiront, ou feront paître 
Tes verts rivages à leurs boeufs. 

Ainsi toujours la lune claire 
Voie à minuit au fond d'un val 
Les nymphes près de ton repaire , 
A mille bonds men^ le bal , 

Comme je désire. Fontaine , 
De plus ne songer boire en toi 
L'été , lorsque la fièvre amène 
La mort dépite ^ contre moi. 

1 Foy. Ode 6, Uv. 11 . dence. 

=» Par compas : par meture , en ca- ^ Dépite : irritée. 

VIL 

Jeune beauté mais trop outrecuidée ' 
De présents de Vénus , 

< Outneuldie : orgneilleasc. 



DBS ODKS. 281 

Quand tu verras ta peau toute ridée 
Et tes cheveux cheuus , 

Contre le temps et contre toi rebelle 

Diras j en te tançant *. 
Que ne pensai-je, alors que j'étais belle. 

Ce que je vais pensant? 

Ou bien pourquoi à mon désir pareille 

Ne suis-je maintenant ? 
I^a beauté semble à la rose vermeille 

Qui meurt incontinent. 

Voilà les vers tragiques et la plainte 

Qu*au ciel tu enverras , 
Tout aussitôt que ta face dépeinte ' 
Par le temps tu verras. 

Tu sais combien ardemment je t'adore, 

Indocile à pitié, 
£t tu me fuistCt tu ne veux encore 
Te joindre à ta moitié. 

de Paphos et de Gypre régente, 

Déesse aux noirs soureils ' ! 
Plus tôt encpr que le temps, sois vengeante 

Mes dédaignés soucis; 

Et du brandon dont les cœurs tu enflammes 

Des juments tout autour , 
Brûle-la-moi, afin que de ses flammes 

Je me rie à mon tour. 

Dépeinte,: dieolorie. ' vénai. 



232 UTAE TBOTSIÈMK 



VIIL 



A LOUIS METGRET {*) . 

Mon âme , il est temps que tu rendes 
Aux bons dieux les justes offrandes 
Dont tu as obligé' tes vœux : 
Sus, qu'on dresse un autel de terre , 
Avec toi payer je le veux , 
Et qu'on le pare de lierre 
Et de verveine aux froids cheveux > ! 

Les dieux n'ont remis en arrière 
L'humble soupir de ma prière , 
Et Pluton, qui n'avait appris 
Se fléchir pour deuil qu'homme mène, 
N'a pas mis le mien à mépris , 
Rappelant la Parque inhumaine 
Qui jà Du BeUay ^ tenait pris. 

Mortes sont les fièvres cruelles 
Qui rongeaient ses chères mouellesj 
Son œil est maintenant pareil 
Aux fleurs que trop les pluies baignent 
Envieuses de leur vermeil ^ , 
Qui plus gaillardes se repeignent 
Aux rayons du nouveau soleil. 

Sus, Meygret,qu'on chante , qu'on sonne 
Cet heur que la santé lui donne ! 
Qu'on chasse ennuis, soucis et pleurs ; 

' Obligé : lié. s roy . Ode 14, Ht . II. 

* Cheveux : feuillage. * Fermeil : éclat. 

(*) Meygret, grammairien né à Lyon en i5io, un des réformateon de 
l'orthographe française. 



DES ODBS. 233 

Qa'on sème la place de roses , 
D'œillets, de lis, de toates fleurs -, 
En ce beau mois d'ayril écloses , 
Riche de cent mille couleurs. 

• 

Mais quoi ! si faut-il bien qu'on meure : 
Rien çà-bas ferme ne demeure : 
Le roi François vit bien la nuit. 
Donc tandis qu'on ne te menace, 
Et ' la mort boiteuse te suit. 
Il Êiut que ta docte main fasse 
Un œuvre digne de son bruit '. 

VÇMcct fons-entendii. > ffniil : reaoïnjnie» 

IX (*). 
A CHARLES DE PISSELEU. 

D'où vient cela, Pisseleu , que les hommes 
De leur nature aiment le changement, 
Et qu'on ne voit en ce monde où nous sommes 
Un seul qui n'ait un divers jugement ? 

L'un, éloigné des foudres de la guerre. 
Veut par les champs son âge consumer 
A bien pétrir les mottes de sa terre , 
Pour de Cérès les présens y semer : 

L'autre, au contraire, ardent, aime les armes. 
Si qu'en sa peau ne saurait séjourner 
Sans bravement attaquer les alarmes , 
Et tout sanglant au logis retourner. 

Qui le palais, de langue mise en vente 

\*) Cette ode rappelle plusieara endroits d*Horace : Tode F* da livre I 
et la satire I'* da.iiv. T, etc.. 

30. 



384 LITBB TBOISIBMB 

Fait éclater devant un président , 
Et qui,piqué d'avarice soivante, 
Franchit la mer de Tlnde à l'occident; 

L'un de l'amour adore l'inconstanx^ , 
L'autre plus sain ne met Tesprit, sinon 
Au bien public, aux choses d'importance, 
Cherchant par peine un perdurable nom : 

L'un fuit la cour et les faveurs ensemble, 
Si que sa tête au ciel semble toucher : 
L'autre les suit, et est mort ce lui semble . 
S'il voit le roi de son toit approcher. 

Le pèlerin à l'ombre se délasse , 
Ou d'un sommeil le travail' adoucit. 
Ou réve01é,avec la pleine tasse, 
Des jours d'été la longueur accourcit; 

Qui devant l'aube accourt triste à la porte 
Du conseiller, et là , faisant main tour. 
Le sac au poing > attend que monsieur sorte 
Pour lui donner humblement le bonjour. 

id cestuy ^ de la sage nature 
Les faits divers remâche en y pensant , 
Et cestuy-là par la linéature ^ 
Des mains , prédit le malheur menaçant. 

L'un, allumant ses vains fourneaux, se fonde 
Dessus la pierre incertaine ^, et combien 
Que l'invoqué Mercure ^ ne réponde, 
Soufle en deux mois le meilleur de son bien. 



* Travail, fatigue. « L.i configaràtion et les lignet. 

' Le sac da procès. * Pierre incertaine : pierre philo- 

Que de sacs ! il en ■ Jatques aux jarretièrrt ! «ophale. 

(Raciub , Ploirf.) « Mercare Trismégitte, die« det 

^ r.tsiuy : celui-ci. &lclniniste«. 



DBS OOSS. 335 

L'un grave en bronze, et dans le marbre à force 
Veut le naïf de nature imiter : 
Des corps errants Tastrologue s'efforce 
Oser par art le chemin limiter. 

Mais tels états , les piliers de la vie , 
Ne m'ont point plu , et me suis tellement 
Éloigné d'eux , que je n'eus oncque envie 
D'abaisser l'œil pour les voir seulement. 

L'honneur sans plus du vert laurier m'agrée , 
Par lui je hais le vulgaire odieux : 
Voilà pourquoi Ëuterpe la sacrée 
M'a de mortel £sut compagnon des dieux. 

La belle m'aime,et par ses bois m'amuse, 
Me tient, m'embrasse, et quand je veux sonner 
De m'accorder ses flûtes ne refuse , 
Ni de m'apprendre à bien les entonner. 

Dès mon enfance,en l'eau de ses fontaines 
Pour prêtre sien me plongea de sa main , 
Me faisant part du haut honneur d'Athènes , 
Et du savoir de l'antique Romain. 



X. 



N^étre trop réjoui de chose qui arrive. 

Ni trop dépit aussi , 
Rend l'homme heureux , et fait encor ipi'il vive 

Sans peur ni sans souci. 

Comme le temps vont les choses mondaines, 

Suivant son mouvement : 
Le temps soudain et les saisons soudaines 



236 Liviui TaoïsiÀia 

Se changent promptement. 

Dessus le M jadis fîit la science, 

Puis en Grèce eUe alla ; 
Rome depuis en eut rexpérience, 

Paris maintenant Ta. 

Villes et forts et royaumes périssent, 

Par le temps tout exprès. 
Pour donner place aux nouveaux qui fleurissent 

Qui remourront après.* 

m 

Naguère étaient dessus la sèche arène 

Les poissons à Fenvers, 
Puis tout soudain l'orgueilleux cours de Seine 

Les a de flots couverts. 

La mer ne flotte où elle soûlait être , 

Et aux lieux vides d*eaux , 
Miracle étrange ! on la voit soudain naître 

Hôpital de hateaux. 

Telles lois fit dame Nature guide, 

Lorsque par-sus le dos 
Pyrrhe sema dedans le monde vide 

De sa mère les os» : 

A celle fin que nul homme n'espère 

S*oser dire immortel, 
Voyant le Temps, qui est son propre père « 

N'avoir rien moins de tel. 

Arme-toi donc.de la philosophie. 

Contre tant d'accidents , 
Et courageux d'elle te fortifie 

I Hôpital : asile. repeaplémt le monde en lapi^ont des 

' A prètledèlage, Deacalion et Pyrrha funes derrière eas. (Ovide^ JJrf.» !•) 



DBS ODBS. 287 

L^estomac * au dedans, 

N*ayant ef&oi de chose qui survienne. 

Au devant de tes yeux , 
Soit que le ciel les abîmes devienne , 

Et l'abîme les cieux . 

' L'estomac : le coBor. 

XI. 



A GASPAR d' AUVERGNE. 



Gaspar, qui du mont Pégase, 
As les filles de Pamase 
Conduites en ta maison. 
Ne sais-tu que ' moi poëte 
De mon Phébus je souhaite 
Quand je fais une oraison? 

Les moissons je ne quiers pas' , 
Que la faux arrange à bas ^ 
Sur la Beauce fructueuse , 
Ni tous les cornus troupeaux 
Qui sautent sur les coupeaux^ 
De TAuverghe montueuse : 

Ni For sans forme qu'amène 
La mine pour notre peine , 
Ni celui qui est formé , 
Portant d'un roi la figure^ , 
Où la fière portraiture 
De quelque empereur armé ; 

* Que : ce qne. * Coupeau : comme couplet, hant 

' Je ne quiers pa$ : je ne demande sommet , ftiîte d'une montagne. (Bo- 

pas ; de quarere, demander. quefort.) 
> Arrange à bas : fait tomber. ' L'or monnayé. 



238 LIVRE TROISIBMB 

Ni le marbre marqoeté , 
Cher en Afrique acheté 
Pour parade d'une salle, 
Ni les coûteux diamants. 
Magnifiques ornements 
D'une majesté royale ; 

Ni tous les chan^ps que le fleuve 
Du Loir lentement abreuve , 
Ni tous les prés enmiurés ' 
Des plis de Bcaye argentine , 
Ni tous les bois dont Gastine 
Voit ses bras enverdurés ; 

Ni le riche accoutrement . 
D'une laine qui dément 
Sa teinture naturelle 
Es poêles > du Gobelin ^ , 
S'ivrant^ d'un rouge venin ^ 
Pour se déguiser plus belle. 

Que celui dans une coupe 
Toute d'or boive à la troupe 
De son vin de Prépatour ^ , 
A qui la vigne succède, 
Et près Vendôme en possède 
Cinquante arpents en un tour. 

Que celui qui aime Mars , 
S'enrôle entre les soldars , 
Et fasse sa peau vermeille 
D'un beau sang , pour son devoir, 

' Emmurés : entouré*. Gobdliis. 

' Et poêles : dans les chandières. * S'ivrant : s'enivrant, l'imprégnaat 

a Teiatorierflimeax, dont l'établisse- * renin, de venenum : teinture. 

ment, situé sur la riTière de Biévres, * Cru du Vendômois appartenant aa 

est dcvena la manuflicture dite des roi. 



DES, ODES. 

Et que la trompette au soii 
D'un son lui rase l'oreille. 

Le marchand hardiment vire , 
Par la mer, de son navire 
La proue et la poupe encor : 
Je ne suis brûlé d*envie. 
Aux doux dépens de ma vie, 
De gagner des lingots d'or. 

Tous ces biens je ne quiers point. 
Et mon courage n'est point' 
De telle gloire excessive. 
Manger, ô mon compagnon. 
Ou la figue d'Avignon , 
Ou la provençale olive; 

L'artichaut et la salade. 
L'asperge et la pastenade ' , 
Et les pepons^ tourangeaux 
Me sont herbes plus friandes 
Que les royales viandes 
Qui se servent à monceaux. 

Puisqu'il faut sitôt mourir, 
Que me vaudrait d'acquérir 
Un bien qui ne dure guère? 
Qu'un héritier qui viendrait. 
Après mon trépas vendrait, 
Et en ferait bonne chère? 

Tant seulement je désire 
Une santé qui n'empire : 
Je désire un beau séjour, 
Une raison saine et bonne , 

« Point : piqaé, aÏRoUlonné ; da la- ' Pastenade : panais, 
tin pungen, ' ''^P*"** ' '"*'^*'"'- 



280 



340 UTAB TBOISI&M£ 

Et une fyre qui sonne 
Toujours Je Vin et rAmour. 



XII. 

Celui qui est mort aujourd'hui , 
Est aussi bien mort que celui 
Qui mourut aux jours du déluge : 
Autant ?aut aller le premier, 
Que de séjourner le dernier 
Devant le parquet du grand Juge. 

Incontinent que lliomme est mort , 
Ou jamais, ou longtemps il dort 
Au creux d'une tombe enfouie, 
Sans plus parler, ouïr ni voir : 
Eh ! quel bien sauraiton avoû* 
En perdant les yeux et l'ouie ? 

Or l'âme, selon le bienfait 
Qu'hôtesse du corps elle a fait , 
Monte au ciel , sa maison natale : 
Mais le corps nourriture à vers. 
Dissous de veines et de nerfs', 
N^est plus qu'une ombre sépucrale. 

Il n'a plus esprit ni raison , 
Emboiture ni liaison , 
Artère, pouls, ni veine tendre : 
Cheveux en tête ne lui tient : 
Et qui plus est ne lui souvient 
D'avoir jadis aimé<]assandre '. . 

< Dont les nerfs et les veines sont > Maîtresse de Ronsard, à laquelle cft 
en dissolation. consacré le premier livre des AmWif** 



DES ODBS. 241 

La mort ne désire plus rien : 
Donc, cependant que j*ai le bien 
De désirer, vif je demande 
Être toujours sain et dispos ; 
Puis quand je n'aurai que les os , 
Le reste à Dieu je recommande. 

Homère est mort, Anacréon , 
Pindare, Hésiode et Bion, 
Et plus n'ont souci de s'enquerre 
Du bien et du mai qu'on dit d'eux *. 
Ainsi après un siècle ou deux , 
Plus ne sentirai rien sous terre. 

Mais de quoi sert le désirer 
Sinon pour l'homme martyrer » ? 
Le désir n'est rien que martyre. 
Content ne vit le désireux , 
£t l'homme mort est bienheureux : 
Heureux qui plus rien ne désire 1 

* Mërtyrer : tourmenter. 

XXIHL 
A ODET DE COUGNY (*). 

Mais d'oi^ vient cela, mon Odet? 
Si de fortune ' par la rue 
Quelque courtisan je salue 
Ou de la voix, ou du bonnet, 
Ou d'un clin d'oeil tant seulement , 

» De fortune : par hasard. 

Le loup de foriime puw. ( La. Foht., Fmm , IX , «».,; 

(*) (Met, cardinal de ChàUlton, frère de Gaspard de Coligny et de 
François d'Andelot. Il fui toujours un lélé protecteur de Ronsard, qui lui 
fit hommage de plusieurs de ses compositions. 

21 



242 LITBB TBOISIEHB 

De la tête ou d'un autre geste, 
Soudain par serment il proteste 
QuMl est à mon commandement,- 

Soit qu'il me trouve chez le Roi, 
Soit que j'en sorte, ou qu'il y vienne. 
Il met sa main dedans la mienne , 
Et jure qu'il est tout à moi. 

Mais quand uneafTaire de soin 
Me presse à lui faire requête , 
Tout soudain il tourne la tête , 
Et devient sourd à mon besoin : 

Et si je veux ou l'aborder, 
Ou Taceoster en quelque sorte , 
Mon courtisan passe une porte, 
Et ne daigne me regarder : 

Et plus je ne lui suis connu , 
Ni mes vers ni ma poésie , 
Non plus qu'un étranger d'Asie , 
Ou quelqu'un d'Afrique venu : 

Mais vous , prélat officieux , 
Mon appui, mon Odet,. que j'aime 
Mille fois plus ni que moi-même , 
Ni que mon cœur, ni que mes yeux , 

Vous ne me faites pas ainsi : 
Car si quelque affaire me presse. 
Librement à vous je m'adresse , 
Et soudain en avez souci. 

Vous avez soin de mon honneur, 
Et voulez que mon bien prospère , 
M'aimant tout ainsi qu'un bon père 



DBS ODES. 243 

Et non comme un rude seigneur, 

Sans me promettre à tous les coups 
Ces monts, ces mers d'or ondoyantes : 
Telles bourdes trop impudentes 
Sont , Odet , indignes de vous. 

La raison, prélat, je l'entends : 
Cest que vous êtes véritable. 
Et non courtisan variable , 
Qui sert» aux faveurs et au temps. 

'çmsm: qui obéit en e«davc ; da latin smviré. 



LE 



QUATRIÈME LIVRE DES ODES- 



I. 

ÉPITHALAME 

ne TRÈS-ILLUSTRE PRlIfGB ANTODIB DE BOURBON (*)y 
ET DE JEANHE DE NAVARRE (**)• 

Quand Antoine épousa 
Jeanne , divine race , 
Que le ciel composa^ 
Plus belle qu'une Grâce , 
Les princesses de France 
Ceintes de lauriers verts : 
Toutes d'une cadence 
Lui chantèrent cesTers : 

O Hymen , Hyménéer 
Hymen , d Hyménée f 

Prince, plein de bonheur. 
L'arrêt du ciel commande^ 
Qu'on te donne l'honneur 
De notre belle bande : 
D'autant qu'une déesse, 
La passe en majesté , 

(*) Aotoioe de Bourbon, dac de YeaddoM, cpii devint roi de Navarre ; 
par son mariage avec Jeanne d*Albret. 

(**) Fille de Henri d'Albret, roi de Navarre et mère de Henri IV, ma* 
fiée avec Antoine de Koarbon en 1548, reine de Navarre en 1555. 

21. 



346 UTRE QUATJBlklil 

D^autant elle princesse 
Nous surpasse en beauté : 

Hymen, Hyménée! 
Hymen 4 6 Hyménée ! 

Plus qu'à nulle autre aussi f 
Parfaite est son attente , 
Jointe à ce prince ici 
Qui notre âge contente* 
Comme Tanneau décore 
' Le diamant de choix , 
Ainsi la gloire honore 
Les princes et les rois. 

O Hymen, Hyménée! 
Hymen , ô Hyménée! 

Il n'eût pas mieux trouvé 
Que toi , vierge excellente ^ 
Voire eût-il éprouvé 
La course d'Atalante ; 
Ni la Grecque amoureuse ' 
N'eût pas voulu changer 
Telle alliance heureuse ^ 
Au pasteur étranger *. 

O Hymen, Hyménée! 
Bymen, ô Hyménée! 

Le ciel fera beaucoup 
Pour tout le monde ensemble 
Si tu conçois un eoup^ 
Un fils qui te ressemble , 
Où l*honneur de ta face 4 

♦ 1\ê1èntt 1 Un coup i une f«i», 

* Pftri». < Ta face : ta figurer. 



DSS 0DB8. 347 



Soit peint et de tes yeux, 
£t ta céleste grâce 
Qui tenterait les dieux. 

Hymen, Hyménée! 
Hymen, ô Hyménée! 

rïymphes y de vos couleurs 
Ornez leur couche sainte 
Des plus vermeilles fleurs 
Dont la terre soit peinte ; 
Que même Ton y jette 
Ce précieux butin 
Que le marchand achète 
Bien lom sous le matin '. 

Hymen, Hyménée! 
Hymen! ô Hyménée! 

£t vous , divin troupeau , 
Qui les eaux de Pégase 
Tenez, et le coupeau* 
Du chevelu Pamase , 
Venez , divine race , 
Offrir vos lauriers verts : 
En prenant notre place , 
Chantez vos meilleurs vers. 

Hymen , Hyménée ! 
Hymen, ô Hyménée! 

Le doux soin qui nous tient , 
!(^ous guide par les plaines 
Que le Loir entretient 
De verdeur toujours pleines : 

Lti pol-fums d'Orient. J Couptau : cotea«« 



?48 LIVBB QUATBlÈlfB 

Là nous ne Tenons prée 
Sans leur faire un autel, 
I<reau' qui ne soit sacrée * 
A leur nom immortel ? 

O Hymen /Hyménée ! 
Hymen , ô Hyménée ! 

Consommez peu à peu 
Vos noces ordonnées , 
Sans éteindre le feu 
De vos amours bien nées : 
La chaste Cyprienne ^ 
Ayant son demi-ceint 4, 
Avec les Grâces vienne 
Compagne à Tœuvre saint. 

O hymen , Hyménée! 
Hymen, ô Hyménée! 

Afin que le nœud blanc 
De foi loyale assemble 
De Navarre le sang 
Et de Bourbon ensemble. 
Plus étroit que ne serre 
La vigne les ormeaux , 
Ou rimportun lierre 
Les appuyants rameaux. 

O Hymen / Hyménée ! 
Hymen, ô Hyménée! 

Adieu y prince, adieu soir ^, 
Adieu,pucelie encore y 



< Ifeau; ni eau. * Ceint : Ceintare; demi-cHnt 

'^Sucrée : eonMcrée. Certe, ceiotare de Vénaf. 

f Cfpris : Venu. ^Soir.' pour ce soir. 



DBS ODES. 349 

Nous vous reviendrons voir 
Demain avec Faurore , 
Pour prier Hyménée 
I>e vouloir prendre à gré 
Notre chanson sonnée 
Sur votre lit sacré. 

O Hymen , Hyménée ! 
Hymen, ô Hyménée ! 



il. 



DE l'élection de SON SEPULCRE. 



Antres, et vous fontaines 
De ces roches hautaines , 
Qui tombez contre-bas 
D'un glissant pas : 

Et vous, forêts et ondes. 
Par ces prés vagabondes. 
Et vous rives et bois. 
Oyez ma voix ! 

Quand le ciel et mon heure 
Jugeront que je meure , 
Ravi 'du beau séjour 
Du commun jour; 

Je défends qu'on me rompe 
Le marbre , pour la pompe 
De vouloir mon tombeau 
Bâtir plus beau. 

' ravi : tnleyi; do latin raptus. 



350 LIVRE QUATHIBltB 

Mais bien je veux qu*iin arbre 
M'ombrage au lieu d'un marbre , 
Arbre qui soit couvert 
Toujours de vert. 

De moi puisse la terre 
Engendrer un lierre , 
M'embrassant en maint tour 
Tout à Tentour : 

Et la. vigne tortisse' 
Mon sépulcre embellisse , 
Faisant de toutes parts 
Un ombre épars ' ! 

Là viendront chaque année , 
A ma fête ordonnée ^ 
Avecque leurs taureaux , 
Les pastoureaux ; 

Puis ayant fait l'offiee 
Du dévot sacrifice. 
Parlant à l'Ile ainsi , 
Diront ceci : 

Que tu es renommée 
D'être tombe nommée 
D'un de qui l'univers 
Chante les vers ! 

Qui onques'en sa vie 
Pïe fut brûlé d'envie 
D'acquérir les honneurs 
Des grands seigneurs. 

Ni n'enseigna l'usage 

* Toriitte : aux rameaux tortueux, maigri l'étymologie latine umbr»* 
' Ombre: employé comme masculin ' On^ue^.- jamais* du latin unqva»^ 



DBS ODES. 951 

De Tamoureux breuvage, 
Ni l'art des anciens 
Magiciens. 

Mais bien à nos campagnes , 
Fit voir les Sœurs compagnes ' 
Foulantea l'herbe aux sons 
De ses chansons. 

Car il fit à sa Lyre 
Si bons accords élire, 
Qu'il orna de ses chants 
Nous et nos champs. 

La douce manne tombe 
A jamais sur sa tombe , 
Et l'humeur que produit 
En mai la nuit * ! 

Tout à Tentour l'emmure ^ 
L'herbe et l'eau qui murmure , 
L'un toujours verdoyant, 
L'autre ondoyant ! 

Et nous, ayant mémoire 
De sa fameuse gloire , 
Lui ferons comme à Pan, 
Honneur chaque an. 

Ainsi dira la troupe , 
Versant de mainte coupe 
Le sang d'un agnelet 
Avec du lait. 

Dessus moi qui à Theure^ 
Serai par la demeure 

' Les MasM. • ' L'emmure ! l'entoure. 

' U rbaée. * A l'heure : en ce moment, ftlori. 



252 LIVBS <{UAXBIBMB 

OÙ les heureu;i esprits 
Ont leurs pourpris'. 

La grêle ni la neige 
PTont tels lieux pour leur sîége , 
Ki la foudre onques là 
Ne dévala *. 

Mais bien constante y dure 
L*immortelle verdure , 
Et constant en tout temps 
Le beau printemps. 

Le soin qui sollicite 
Les rois , ne les incite 
Leurs voisins ruiner 
Pour dominer. 

Ains comme frères vivent 
Et morts encore suivent 

4 

Les métiers ' qu'ils avaient 
Quand ils vivaient. 

Là , là j'oirai d'Alcée 4, 
La lyre courroucée , 
Et Sapho ^ qui sur tous 
Sonne^lus doux. 

Combien ceux qui entendent , 
Les diansons qu'ils répandent , 
Se doivent réjouir 



* Pourprii : séjoar, demenre : dani l'Ile de Lesbot (604 &▼. h-C-i 

Tout brille en ce pourpris. U attaque dans set veri les tyrans de 

( Lk FoHT., PhU. tt J?MM. ) Mitylène. 
3 Dévala : tomba. ^ Sapho, contemporaine d'Aleéc, aie 

3 iléUers : occapations. à Lesbos. 

* Aleée, po€te lyrique né à Uitylène tChanteen s'accompagnantdelalyre. 



DBS 0DB8* 253 

De les ouïr. 

Quand la peine reçue 
Du rocher est déçue ' , 
Et quand le vieux Tantal 
Ifendure mal . 

La seule lyre douce 
L'ennui des cœurs repousse , 
Et va Tesprit flattant 
De l'écoutant. 

'AUmIoii aa chfttiment de Sisyphe* 



lU. 

Mon d'Aurat (*), nos ans coulent 
Comme les ans qui roulent 
D'un cours sempiternel : 
La mort pour sa séquelle < 
Nous amène avec elle 
Un exil étemel. 

Nulle humaine prière 
Ne repousse en arrière 
Le bateau de Gharon , 
Quand l'âme nue arrive 
Vagabonde en la rive 
De Styx et d'Achéron. 

Toutes choses mondaines 
Qui vêtent * nerfs et veines, 

* séquelle ; suite. » Fêtent : revêtent. 

(*) D'Aurat. Voy. Amoun, II, 6. 

ROMSARA. — T. I. 22 



264 LIVBB QOATBlèMB 

La mort égale prend , 
Soit pauvres ou soit princes : 
Dessus toutes provinces 
Sa main large s'étend. 

La jeunesse très-forte 
Du grand Achille est morte, 
Et Thersite odieux 
Aux Grecs, est mort encore , 
£t Minos qui est ore 
Le conseiller des dieux. 

Jupiter ne demande 
Que des bœufs pour offrande : 
Mais son frère Pluton 
Tïous demande nous hommes, 
Qui la victime sommes 
De son enfer glouton. 

Celui dont le Pô baigne 
Le tombeau « , nous enseigne 
N'espérer rien de haut ; 
Ni celui que Pégase, 

Qui fit sourcer Pamase », 
Culbuta d'un grand saut'. 

Las! on ne peut connaître 
Le destin qui doit naître , 
Et l'homme en vain poursuit 
Conjecturer la chose. 
Que Dieu seule tient close , 
Sous une obscure nuit. 

Je pensais que la trope 
Que guide Calliope, 

r phaéton. ^ •»"*« d'Hypocrfne. 

a PégftM fit jaillir d'an coap de pied » Bellérophon. 



DES ODES. 255 

Troupe mon seul confort , 
* Soutiendrait ma querelle , 
Et qu'indompté par elle 
Je dompterais la mort. 

Mais une fièvre grosse 
Creuse déjà ma fosse 
Pour me bannir là bas; 
Et sa flamme cruelle 
Se paît de ma moelle , 
Misérable repas. 

Que peu s'en faut, ma vie, 
Que tu ne m'es ravie, -^ 

Close sous le tombeau , ^ 

Et que mort je ne voie 

Où Mercure convoie » * ' 

Le débile troupeau ! 

Qu'à bon droit Prométhée 
Pour la fraude inventée 
Souffre un tourment cruel! 
Qu'un aigle sur la roche , 
Lui ronge d'un bec croche 
Son cœur perpétuel. 

Depuis qu'il eut robée » 
La flamme prohibée , 
Pour les Dieux dépiter. 
Les bandes inconnues 
Des fièvres sont venues 
Notre terre habitera. 

Et la mort dépiteuse. 
Auparavant boiteuse, 

' convoie .-conduit. Mcrcare coodalt » Bcbée : dérobée. 
Wâ««.uxeofer.. 3 IniHéd Uorac. 



2A6 UVBE QUATBIÈMB 

Fut légère d'aller ; 
D'ailes mal ordonnées, 
Kvx hommes non données , 
Dédale coupa Tair. 

La maudite Pandore 
Fut forgée , et encore 
Astrée s'envola , 
Et la tasse féconde * 
Peupla le pauvre monde 
De tant de maux qu'il a« 

Ah! le méchant courage 
Des hommes de notre âge 
N'endure par ses faits , 
Que Jupiter estuie,* 
Sa foudre qui s'ennuie 
De voir tant de méfaits. 

> Ut boite de Pandore. ' Ettuie : renferme, éteiKoe. 

m 

IV. 

Quand je suis vingt ou trente mois 
Sans retourner en Yendômois , 
Plein de pensées vagabondes , 
Plein d'un remords et d'un souci , 
Aux rochers je me plains ainsi , 
Aux bois, aux antres et aux ondes : 

Rochers, bien que soye» âgés 
De trois mille ans , vous ne changes 
Jamais ni d'éclat ni de forme : 
Mais toujours ma jeunesse fuit , 
Et la vieillesse qui me suit, 
De jeune en vieillard me transforme. 



DBS ODBS. 257 

Bois, bien que perdiez tous les ans. 
En rhiver,vos dieveux mouvants , 
L'an d'après qui se renouvelle , 
Renouvelle aussi votre chef : 
Mais le mien ne peut derechef 
Ravoir sa perruque nouvelle. 

Antres , je me suis vu chez vous 
Avoir jadis verts les genoux, 
Le corps habite et la main bonne : 
Mais ores j'ai le corps plus dur 
Et les genoux que n'est le nrar 
Qui froidement vous environne. 

Ondes, sans fin vous promenez 
Et vous menez et ramenez 
Vos flots d'un cours qui ne séjourne : 
Et moi , sans faire long séjour. 
Je m'en vais de nuit et de jour 
Au lieu d'où plus on ne retourne. 



Ma douce jouvence est passée , 
Ma première force est cassée , 
J'ai la dent noire et le chef blanc , 
Mes nerfs sont dissous, et mes veines. 
Tant j'ai le corps froid , ne sont pleines 
Que d'une eau rousse au lieu de sang. 

Adieu ma lyre , adieu fillettes , 
Jadis mes douces amourettes , 
Adieu, je sens venir ma fin : 
Nul passe-temps de ma jeunesse 

21. 



268 LIYBB QUATBIÈHB 

Ne m'accompagne en ma vieillesse, 
Que le feu, le Kt et le vin. 

J'ai la tête tout étourdie 
De trop d'ans et de maladie, 
De tous côtés le soin * me mord ; 
Et soit que j'aille ou que je tarde 
Toujours après moi je regarde 
Si je verrai venir la mort , 

Qui doit, ce me semble, à toute heure 
Me mener là bas où demeure 
Je ne sais quel Piuton qui tient 
Ouvert à tous venants un antre , 
Où bien facilement on entre , 
Mais d'où jamais on ne revient 

* Aom ; aoaci , peine. 



VI. 

Pourquoi , chétif laboureur. 
As-tu peur d*un empereur 
Qui doit bientôt, légère ombre. 
Des morts aocrottre le nombre? 
Ne sais-tu qu'à tout chacun , 
Le port d'enfer est commun , 
Et qu'une âme impériale 
Aussi tôt là-bas dévale 
Dans le bateau de Charon 
Que Pâme d'un bûcheron? 

Courage^ coupeur de terre ! 
Ces grands foudres de la guerre 
Non plus que toi n'iront pas 



DBS ODES. 259 

i 

Armés d'un plastroA là bas, i 

Comme Us allaient aux batailles : ; 

Autant leur vaudront leurs mailles, j 

Leurs lances et leur estoc> , ? 

Gomme à toi vaudra ton soc. \ 

Le bon juge Rhadamante 
Assuré ne s'épouvante 
Non plus de voir un hamois 
Là bas qu'un levier de bois , 
Ou voir une souquenie * 
Qu'une robe bien garnie. 
Ou qu'un riche accoutrem^C 
D'un roi mort pompeusement. 

* Bttoe s épéc ) Souquenie : MOf ucaUte. 



VIL 

Les épis sont à Gérés , 
Aux dieux bouquins ' les forêts, 
A Ghiore * l'herbe nouvelle , 
A Phébus le vert laurier, 
A Minerve l'olivier, 
Et le beau pin à Gybèle : 

Aux Zéphyres le doux bruit, 
A Pomone le doux fruit , 
L'onde aux Nymphes est sacrée', 
' A Flore les belles fleurs : 
Mais les soucis et les pleurs 
Sont sacrés à Gythérée. 

' fjCi dieux bouquins ht» Faune:! d'irc ni dm ffii«nn«. 
«>« pied» d« bouc. 3 Sacrés : eonMcrés. 

' CA/ort : Chinrif, dcf«»e dt> la ver- 



360 LIVRE QUATRIÈMB 

VIII (*j. 

Le petit enfant Amour 
Cueillait des fleurs à Tentour 
D'une ruche, où les avettes' 
Font leurs petites logettes ; 

Conune il les allait cueillant ^ 
Une avette sommeillant 
Dans le fond d'une fleurette, 
Lui piqua la main douillette. 

Sitôt que piqué se vit , 
Ah ! je suis perdu , ce dit , 
Et , s'encourant vers sa mère , 
Lui montra sa plaie amère : 

Ma mère , voyez n^a main , 
Ce disait Amour, tout plein 
De pleurs, voyez quelle enflure 
M'a faite une égratignure ! 

Alors Vâaus se sourit , 
£t en le baisant le prit , 
Puis sa main lui a soufflée 
Pour guérir sa plaie eùË^. 

Qui t'a, dis-moi, faux garçon, 
Blessé de telle façon ? 
Sont-ce mes Grâces riantes 
De leurs aiguilles poignantes? 

Nenny, c'est un serpenteau , 

' Jvettes : abeilles; da latin apes, 
{*] IfflilaUoii cl'Anacréon. 



IIES ODES. 261 

Qui vole au printemps nouveau 
Avecque deux ailerettes 
Çà et là sur les fleurettes. 

Ah! vraiment je le connois. 
Dit Vénus , les villageois 
De la montagne d'Hymette 
Le surnomment Mélissette >. 

Si donques un animal 
Si petit , fait tant de mal , 
Quand son alêne époinçonne' 
La main de quelque personne , 

Combien fais-tu de douleur , 
Au prix de lui , dans le cœur 
De celui en qui tu jettes 
Tes venimeuses sagettes ^ ? 

« En grec : {Ukiaca, abeille. comme an poinçon. 

^AUne ipoinçonn» : aigniUun pique 3 sogeties .- flèehM ; da latin iagUia, 



LX. 

r^aguère chanter je voulois 
Gomme Francus au bord Gaulois 
Avec sa troupe vint descendre ; 
Mais mon luth, pincé de mon doigt. 
Ne voulait, en dépit de moi. 
Que chanter Amour et Cassandre. 

Je pensais, d*autant que toujours 
Pavais dit sur lui mes amours. 
Que ses cordes par long usage 
Chantaient d'amour, et qu'il fallait 
En mettre d'autres, s'on voulait 



2C2 LIYBE QUATRIÈME 

Lui apprendre un autre langage. 

Dès la même heure il n'y eut fût 
Kl archet changé qui ne fût , 
Ni chevilles, ni chanterelles ; 
Mais après qu'il fut remonté , 
Plus fort que devant a chanté 
D'autres amours toutes nouvelles. 

Or adieu donc^ prince Francus, 
Ta gloire sous tes murs vaincus 
Se cachera toujours pressée , 
Si à ton neveu, notre roi, 
Tu ne dis qu'en l'honneur de toi 
11 fasse ma lyre crossée*. 

( Fût : bois du luth. 

' 11 récompense mon traTail par une abbaye. 



Xw 

Dieu TOUS gard' , messagers fidèles 
Du printemps , vites arondelles , 
Huppes, cocus, rossignolets, 
Tourtres > , et vous, oiseaux sauvages, 
Qui de cent sortes de ramages 
Animez les bois verdelets. 

Dieu vous gard', belles pâquerettes, 
Belles roses , belles fleurettes, 
Et vous,boutons jadis connus 
Du sang d'Ajax et de Narcisse : 
Et vous,thym, anis et mélisse , 
Vous soyez les bien revenus. 

' Towrire» : toartereaui. 



DBS ODES. 363 



Dieu vous gard' ^ troupe diaprée 
Des papillons qui par la prée 
Les douces herbes suçotez : 
Et vous, nouvel essaim d'abeilles , 
Qui les fleurs jaunes et vermeilles 
De votre boudie baisotez : 

Cent mille fois je resalue 
Votre belle et douce venue : 
Oh ! que j'aime cette saison , 
Et ce doux caquet des rivages, 
Au prix ' des vents et des orages 
Qui m'enfermaient en la maison ! 

' ^k prix : en comparaison. 



XL 

Bel Aubépin fleurissant. 

Verdissant , 
Le long de ce beau rivage , 
Tu es vêtu jusqu'au bas 

Des longs bras 
D'une lambrunche ' sauvage. 

Deux camps de rouges fourmis 

Se sont toiis 
En garnison sur ta souche -. 
Dans les pertuis de son tronc, 

Tout du long, 
Les avettes ont leur couche. 

Le chantre rossignolet 
Nouvelet , 

,* Lawtbrunehe : vigne; da latin la^ruica , TÎgne aanvage. 



964 UYBB QUATBiàME 

CSourtisant sa bîen-aimée , 
Pour ses amours alléger. 

Vient loger 
Tous les ans en ta ramée. 

Sur ta cime il fait son nid 

Tout uni 
De mousse et de fine soie, 
Où les petits écloront , 

Qui feront 
De mes mains la douce proie. 

Or, vis , gentil aubépin , 
Vis sans fin , 

Vis sans que jamais tonnerre. 

Ou la cognée, ou les vents , 
Ou les temps, 

Te puissent ruer < par terre. 

' Buer : jeter, renvener; du latin ruere» 



XII (*). 

Du Grand Turc je n'ai souci, 
Ni du Grand Tartare aussi ; 
L'or ne maîtrise ma vie , 
Aux rois je ne porte envie : 
Je n'ai souci que d'aimer 
Moi-même, et me parfumer 
D'odeurs, et qu'une couronne 
De fleurs le chef m'environne. 
Je suis, mon Belleau<^^) , celui 

(*) CeUe pièce est imitée d'Anacréon. 
(**) Voy. Amours, H, 0. 



BBS ODES. 366 

Qui veut vivre œjourd'hui : 
L'homme ne saurait comialtre 
Si un lendemain doit être. 

Vulcain, en faveur de moi. 
Jeté prie, dépêche- toi 
De me tourner une tasse 
Qui de profondeur surpasse 
Celle du vieillard Nestor : 
Je ne veux qu'elle soit d'or, 
Sans plus £ads-la-moi de chêne, 
Ou de lierre ou de frêne. 

Ne m'agrave ' point dedans 
Ces grands panaches pendants. 
Plastrons, menons ni armes : 
Qu'ai-je souci des alarmes. 
Des assauts et des combats? 

Aussi , ne m'y grave pas 
Ni le soleil, ni la lune. 
Ni le jour, ni la nuit brune , 
Ni les astres , ni les Ours* : 
Je n'ai soud de leur cours , 
Encore moins de leur charrette, 
D'Orion, ni de Boëte'. 

Mais peins-moi , je te suppli. 
D'une treille le repli 4 
Non encore vendangée : 
Peins une vigne chargée 
De grappes et de raisins , 
Peins-y des fouleurs de vins : 

' '^grotte : grave. s BoHê : le BootIct. 

' Ovrs : coutcUationt. * Le repli : les rameaax tortueoi. 

23 



266 LIVfiE QUATBIEHE 

Le nez et la rouge trogne 
D'un Silène et d'un ivrogne. 

XIII (*). 

Les Muses lièrent un jour 
De chaînes de roses Amour, 
Et pour le garder le donnèrent 
Aux Grâces et à la Beauté , 
Qui , voyant sa déloyauté , 
Sur Parnasse Temprisonnèrent. 

Sitôt que Vénus l'entendit. 
Son beau ceston'elle vendit 
A Vulcain , pour la délivrance 
De son enfant , et tout soudain, 
Ayant l'argent dedans la main , 
Fit aux Muses la révérence. 

Muses , déesses des chansons. 
Quand il faudrait quatre rançons 
Pour mon enfouit , je les apporte . 
Délivrez mon fils prisonnier : 
Mais les Muses l'ont fait lier 
D'une chaîne encore plus forte. 

Courage doneques , amoureux , 
Vous ne serez plus langoureux , 
Amour est au bout de ses ruses. 
Plus n'oserait, ce faux garçon , 

I Cêstom : ceste, ceiotare de Vénaa 

(*) Imitée d'AmciéoD. 



DES ODES. 267 



Vous refuser quelque chanson', 
Puis qu'il est prisonnier des Muses. 



XIV(*). 

Pourtant si j'ai le chef plus blanc 
Que n^est d'un lis la fleur éclose , 
Et toi le visage plus franc 
Que n'est le bouton d'une rose ; 

Pour cela moquer U ne faut 
Ma tête de neige couverte : 
Si j'ai la tête blanche en haut , 
L'autre partie est assez verte. 

Ne sais-tu pas , toi qui me fuis , 
Que pour bien faire une couronne 
Où quelque beau bouquet , d'un lis 
Toujours la rose on environne? 

n Imitée d'Anacréon. 



XV (*). 

La terre les eaux va buvant, 
L'arbre la boit par sa racine, 
La mer salée boit le vent , 
Et le soleil boit la marine'. 

Le soleil est bu de la lune , 
Tout boit soit en haut ou en bas 

' La natine : lu. mer. 
(*) Imitée d'AnacréoB. 



S68 UVfiB QUATBIÈHE 

Suivant cette règle commune, 
Pourquoi donc ne boirions-nous pas ? 

XVI (*). 

Ah! si l'or pouvait allonger 

D'un quart d'heure la vie aux hommes , 

De soin on devrait se ronger 

Pour l'entasser à grandes sommes, 

Afin qu'il pût servir de prix 
Et de rançon à notre vie , 
Et que la mort, en l'ayant pris. 
Remit au corps l'âme ravie. 

Mais puisqu'on ne la peut tarder ■ 
Pour don ni pour or qu'on lui offre. 
Que me servirait de garder 
Un trésor moisi dans mon coffre ? 

Il vaut mieux , Jamin , s'adonner 
A feuilleter toujours un livre , 
Qui plutôt que l'or peut donner 
Malgré la mort un second vivre^ 

* Tarder : retarder. I« poète entend par U rimmortaliti 

> Un second vivre: une seconde vie. des écrivains célèbres. 

(*) Imit^ d^ÂoacréoD. 



XVII. 

Jeanne , en te baisant tu me dis 
Que j'ai le chef à demi gris , 
Et toujours me baisant tu veux 



.DES ODES. 3<HI 

De Fongle ôter mes blancs cheveux , , 
Gomme si le poil blanc ou noir 
Sur le baiser avait pouvoir; 

Mais, Jeanne, tu te trompes fort : 
Un cheveu blanc est assez fort 
Pour te baiser, pourvu que point 
Tu ne veuilles de l'autre point 

XVIII (*). 

Versons ces roses en ce vin , 
En ce bon vin versons ces roses 
Et buvons l'un à l'autre , afin 
Qu'au cœur nos tristesses encloses 
Prennent en buvant quelque fin. 

La belle rose du printemps , 
Auberts admonète* les hommes 
Passer joyeusement le temps , 
Et pendant que jeunes nous sommes , 
Ébattre la fleur de nos ans. 

Tout ainsi qu'elle défleurit 
Fanie ^ en une matinée , 
Ainsi notre âge se flétrit, 
Las! et en moins d'une journée 
Le printemps d'un homme périt. 

Ne vis-tu pas hier, Brinon , 
Parlant et faisant bonne dière , 
Qui, las! aujourd'hui n'est sinon 

• Aubert Brioon, coMciUcr da roi, ' Admonète : arertii 
protectear et ami de Ronsard. ' fanie : fanée. 

{*} Imitée d'Anacréon. 

23. 



270 UYBE QUATBIÈHE 

Qu'un peu de poudre en une bière , 
Qui de lui n'a rien que le nom? 

Nul ne dérobe son trépas : . 
Charon serre tout en sa nasse , 
Rois et pauvres tombent là-bas : 
Mais cependant le temps se passe, * 
Rose , et je ne te chante pas. 

La rose est Thonneur d'un pourpris , 
La rose est des fleurs la plus belle , 
Et dessus toutes a le prix ; 
Cest pour cela que je l'appelle 
La violette de Cypris. 

La rose est le bouquet d'Amour, 
La rose est le jeu des Charités , 
La rose blanchit tout autour, 
Au matin, de perles petites 
Qu'elle emprunte du point du jour. 

La rose est le parfum des Dieux , 
La rose est l'honneur des pucelles , 
Qui leur sein beaucoup aiment mieux 
Enrichir de roses nouvelles 
Que d'un or tant soit précieux. 

Est-il rien sans elle de beau? 
La rose embellit toutes choses , 
Vénus de roses a la peau , 
Et l'aurore a les doigt de roses , 
Et le front le Soleil nouveau. 

Les Nymphes de rose ont le sein , 
Les coudes , les flancs et les hanches, 
Hébé de roses a la main , 
£t les Charités, tant soient blanches, 



DES ODES. 27 f 

Ont le front de roses tout plein. 

Que le mien en soit couronné , 
Ce m'est un laurier de victoire : 
Sus , appelons le deux fois né * , 
Le bon père , et le faisons boire , 
De cent roses environné. 

Bacchus, épris de la beauté 
Des roses aux feuilles vermeilles , 
Sans elles n'a jamais été, 
Quand en chemise sous les treilles 
Il boit au plus chaud de l'été. 

* SuDom de Bacchos, qai da sein de sa mèrepaasa dans la coiMede Jupiter. 



LE 



CINQUIÈME LIVRE DES ODESO. 

I. 

A MADAME MARGUERITE (**)> 

DEPUIS DUCHESSE DE 84 VOIE. 

Vierge dont la vertu redore 
Cet heureux siècle qui f adore, 
Non pour être fille de Roi , 
Pour être duchesse, ou pour être 
Si proche en sang du roi mon maître, 
Qu'il n'a point d'autre isœur que toi ; 

Mais bien pour être seule en France 
Et la colonne et l'espérance 
Des Muses, la race des Dieux, 
Que ta sainte grandeur embrasse , 
Suivant le naïf' de ta race. 
Qui d'astres a peuplé les cieux. 

Les Muses d'une sage envie 
Tu suis, pour guides de ta vie. 
Et non les vers tant seulement : 
Mais tu adjoins à leur science 
Leur innocente conscience , 
Et leurs beaux dons également. 

I Unc^: le naturel. 

(*) Le V« livre des odes fat imprimé a Paris en 1653. 

(**) Cette ode est adressée à la fille de François I«', d^abord dachesse 
de Berri, et qai épousa en 1559 Emmanuel Philibert , duc de Savoie. Elle 
protégea les lettres et les savants. 



274 LIYBB CINQUIÈME 

Que sert à la princesse d'être 
A toutes sciences adestre * , 
Et mille fois Platon revoir. 
Si par rétude tout sur l'heure 
Sa vie n'est faite meilleure , 
Mariant les mœurs au savoir? 

Les mœurs au savoir tu maries , 
Et le savoir aux mœurs tu lies , 
Assemblés d'im nœud gordien , 
Tégarant loin du populaire, 
Et de son bruit qui ne peut plaire 
Aux filles de TOlympien >. 

Les riches maisons somptueuses, 
Et les cités présomptueuses. 
Par Torgueil d'un mur s'élevant , 
Où les rois tant de bien dépensent , 
Ne sont les lieux où elles dansent. 
Le Cynthien ^ sonnant devant ; 

Mais sur les rives reculées , 
Ou dessous Tabri des vallées , 
Ou dessous les tertres bossus, 
Ou entre les forêts sauvages, 
Ou par le secret des rivages. 
Ou dans les antres bien moussus. 

Point ou peu ne hantent la table 
Des Dieux d'Homère, délectable, 
Pour les vins versés de la main 
Du Troyen^, fuyant les viandes 
Délicieusement friandes 
Qui ne font qu'irriter la faim. 

■ Adetin : adroite. ^ ApoUon. 

' La Mases, fiUes de Jupiter. ' Guiymède. 



OBS ODES. 27Ô 

I 

Quaod quelqu'un de Pallas devise , 
Les Muses approuvent Temprise 
De filer, de tistre * , d'ourdir, 
D'imposer nouveaux noms aux villes , 
Et sous les polices civiles 
INe laisser les lois engourdir. 

Mais d'aller horrible à la guerre , 
De pousser les cités par terre , 
Et vierge hanter les combats ; 
Coiffer d'un morion sa tête, 
Et l'ombrager d'une grand' crête , 
I^es Muses ne l'approuvent pas. 

Aussi vaut-il mieux que la gloire 
Des femmes vive en la mémoire 
Par autres travaux plus duisans ' 
Que par ceux-là des Amazones : 
Auquel jugement tu t'adonnes , 
Dès le premier fil de tes ans. 

Car bien que ta royale vie 
Soit de délices assouvie , 
Pourtant, vierge, si fraudes-tu ^ 
Les haims 4 qui la jeunesse appâtent , 
Et jamais ta bouche ne gâtent , 
Kebouchés^ contre ta vertu. 

Ta raison toujours attrempée^ 

Ne veut souffrir être trompée 

Par leur mignard affolement , 

p Ni ta prudence non commune. 

Que nulle chance de fortune 

• T%strt : tisser. * Haims : hameçons, appâts. 
' Duisans : con-venables. * Rebouchés : êmoussés. 

* $ifraui9S'tu : tu évites, tu trompes. « Solidement trempée 



276 UYBE CINQUikMB 

lïe peut ébranler nullement. 

Aussi ces maisons tant prisées 
D'un or émaillé lambrissées , 
Fontainebleau, Chambord', ne sont 
Les séjours où tant tu t'amuses , 
Que parmi les antres des Muses, 
Compagne des vers qu'elles font : 

Estimant trop meilleur de vivre 
Coie > et tranquille, que de suivre 
Cet orgueil par toi rejeté ; 
Et , loin du populaire , écrire 
Je ne sais quoi qui puisse dire 
Que quelquefois tu as été ^ 

O des princesses la lumière , 
De quelle louange première , 
Commencerai-je à te vanter, 
Et de mille dont tu abondes , 
Quelles dernières ou secondes 
Cloront 4 la fin de mon cbanters? 

Dirai-je que tes yeux enchantent 
Les plus constants qui se présentent 
Devant ta face , et vitement 
De ta voix douce et nompareille 
Leur tires Tâme par Toreille 
D'un vertueux enchantement? 

Dirai-je si quelqu'un souhaite 
De se feindre nouveau poëte , « 

Il ne doit sinon éprouver 

' « Cbarahord( Loir- et-Cher ;, châteaa » Bappeler ta vie à la postiriti 
bfttt par François I*'. * Cloront : termineront. 

* Coie : en repos. ^ De mes chants. 



DES ODES. 377 

Quelle est ta vertu, sans qu'il songe 
Dessus Parnasse , ou qu'il se plonge 
En Permesse pour s'abreuver ? 

Dîrai-je comme tu rabaisses 
La pompe des autres princesses. 
Te balançant d'un juste poids, 
Entre lesquelles ta prudence 
Flamboie en pareille évidence 
Que ton frère par- sus les rois? 

Diral-je que les ans qui tournent 
De pas qui jamais ne séjournent, 
I9'ont rien vu de semblable encor 
A la grandeur de ton courage, 
Ni ne verront, bien que notre âge 
Change son fer au premier or > ? 

C'est toi, princesse, qui animes 
r^os vers et les £ais magnanimes 
Pour les élever jusqu'aux cieux. 
Et qui fais nos chants poétiques 
Égaler les vers des antiques 
Par un oser ' ingénieux. 

C'est toi qui portes sur tes ailes 
Le saint honneur des neuf pucelles 
Obéissantes à ta loi ; 
C'est toi seule qui ne dédaignes 
De les avouer pour compaignes. 
Filles d'un grand dieu comme toi K 

I4'est-ce pas toi, docte princesse, 
Ainçois^, ô mortelle déesse, 
Qui me donnas cœur de chanter? 

* L'or da premier Âge. ^ Comme ta l'es toI-mème. 

' Un oter i ane audace. ** Alnçois : platôt. 

24 



978 LIVBE CINQUIÈME 

£t qui m'ouvris la fantaisie 
De trouver quelque poésie 
Qui pût tes grâces contenter ? 

Mais que ferai-je à ce vulgaire 
A qui jamais je n'ai su plaire , 
Ni ne plais , ni plaire ne veux ? 
Porterai-je la bouche close 
Sans plus méditer quelque chose 
Qui puisse étonner nos neveux ? 

L'un crie que trop je me vante , 
L'autre que le vers que je chante 
N'est pas bien joint ni maçonné ; 
L'un prend horreur de mon audace , 
Et dit que sur la grecque trace 
Mon œuvre n'est point façonné. 

Je déments leur langue au contraire , 
Comme l'ayant bien su portraire 
Dessus le moule des plus vieux . 
Et comme cil ' qui ne s'égare ^ 
Des vers repliés ^ de Pindare, 
Inconnus de mes envieux. 

Lors me voyant en assurance, 
Je publierai parmi la France 
Le los < de ta divinité , 
Tes vertus , bontés et doctrine , 
Les vrais boucliers de ta poitrine , 
Sacrée ^ à la virginité : 

Afin qu'après ma voix fidèle, 



1 Gl : celai, et aa rfaythme Tariét. 

* Ne a^égare : ne s'écarte. * Los : louange. 

'Srna da latia flexi : à la cadence ^ 5acrée.* consacrée* 



DES ODES. 370 

La mère , au soir à la chandelle , 

Pirouettant les fuseaux pleins, 

Conte tes vertus précieuses 

A ses filles non ocieuses ' 

Pour tromper le temps et leurs mains. 

Peut-être aussi, alors que Tâge 
Aura tout brouillé ton lignage % 
Le peuple qui lira mes vers , 
Etonné d'une gloire telle , 
Ne te dira femme mortelle , 
Mais sœur de Pallas aux yeux verts ; 

Et te fera des édifices , 
Tous enfumés de sacrifices , 
Si bien que le siècle à venir 
Ne connaîtra que Marguerite , 
Immortalisant ton mérite 
D'un perdurable ^ souvenir. 

Odeuics : paresseuses; do latin ^ Lignage : n.ct, 

nif. ^ Perdurablt : immortel i 



éliosuB, 



iir). 

Que sert à l'homme de piller 
La riche et heureuse Arabie , 
£t de ses moissons dépouiller 
Soit la Sicile ou la Libye , 
Ou dérober l'Inde ennoblie 
Des trésors de son bord gemmé % 

' Gemmé : orné de pierres précieuses ; du latin gemma, 

(*) Celle ode est adressée à M. de Lignery , partant pour l'armée dl- 
taiie. 



280 LIVBB CINQUIEME 

S'il n'aime et s'il n'est point aimé? 
Si tout le monde le dédaigne , 
Si nul second ne Taocompaigne, 
Solliciteux ' de son ami, 
Comme un Patrocle accompagnable 
Suivait Achille, fût > parmi 
La nue la plus effroyable 
DesLyciens, lorsqu'odieux 
Contre Priam soufflait son ire , 
FQt quand paisible sur la lyre 
Chantait les hommes et les Dieux ? 

Le temps qui a commandement 
Vainqueur des masses sourcilleuses, 
Qui dévalleut leur fondement 
Jusques aux ondes sommeilleuses, 
Kl les menaces orgueilleuses 
Des fiers tyrans ne sauraient pas 
Ecrouler ni ruer à bas 
La ferme amour que je te porte , 
Tant elle est en sa chaîne forte; 
Et si avec toi librement 
Je ne puis franchir les montagnes ^ 
Qu'Annibal cassa durement, 
Haineux des latines campagnes , 
Pourtant ne méprise ma foi : 
Car l'âpre soin qui m'enchevêtre , 
Seul m'alente <, et m'engarde d'être 
Prompt à voler avecque toi. 

Mais s'il te plaît de retenii 
Ta fuite disposte^t légère , 

r 

tSoUieiteux : inquiet, soigneai; da > ij^g Alpes, 
latin sottieitut, * M'tUenU .* me retarde. 

2 FAt^e. * Ditposte : prompte. 



DES ODES. 281 

Jusqu'au temps qu'on voit revenir 
L'aronde ', des fleurs messagère ; 
De prompte jambe voyagera 
Je te suivrai , fût pour trouver 
L'onde où Phébus vient abreuver 
Ses chevaux suant de la course. 
Ou du Nil l'incertaine source. 
Mais si le désir courageux 
Te pique tant qu'il t'importune 
De forcer l'hiver outrageux, 
Et la saison mal-opportune , 
Marche, fuis, va légèrement : 
L'oiseau ménalien Mercure', 
Le dieu qui des passans a «ure , 
Te puisse guider dextrement! 

Ces glacés pelotons volans ^ 
Que l'orage par les monts boule 4, 
Ne te soient durs ni violens : 
Et l'eau qui par ravines coule 
Du jus de la neige qui roule, 
Denieure coie sans broncher 
Quand tu voudras en approcher : 
La froide gorge Thracienne 
Et la pluvieuse Libyenne 
Serrent leurs vents audacieux ;^ 
Que rien sur les monts ne résonne 
Fors un Zéphyre gracieux, 
Imitant ton luth quand il sonne ; 
Phébus aussi qui a connu 
Combien son poète te prise , 
Clair par les champs te favorise, 

' fronde : hirondelle. ^ Les avalancbes. 

' Mercare, ne sar le Minale, eat ^e- * Arrondit en boulCk. 
préienté arec des ailes anx talons. 

24. 



11B2 LIVBE ClflQUlÈHB 

Et sa sœur au beau front cornu >» 

Quand tu te seras approché 
Des belles plaines d'Italie , 
ViSf Ligoery^ pur du péché 
Qui Tamitié première oublie : 
]N 'endure que Fâge délie 
Le noeud que les Grâces ont joint. 

O temps où l*on ne soûlait point 
Courir à Tonde Hyperborée ! 
Telle saison fut bien dorée ^ 
En laquelle on se contentait 
De voir de son toit la fumée ^ 
Ix)rsque la terre on ne hantait 
D'un autre soleil allumée * : 
Et les mortels , heureux alors , 
Remplis d'innocence naïve, 
iVe connaissaient rien que la rive 
Et les flancs de leurs prochains bords. 

Tu me diras à ton retour 
Combien de lacs et de rivières 
Et de remparts ferment le tour 
Des villes en murailles fières : 
Quelles cités vont les premières 
En renom ; et je te dirai 
Les vers troyens que j'écrirai 
En ma Franciade avancée , 
Si le roi mûrit ma pensée. 
Tandis sous le Loir je suivrai 
Un petit taureau que je voue 
A ton retour, qui jà sevré , 
Sans mère par les fleurs se joue , 

* IMaiie, la \une. • .^llumve : cclttîrtt» 



DfcS ODBS 2SS 

Blanchissant d*une note * au front : 
Sa marque imite de la lune 
Les feux courbés , quand Tune et Tune 
De ses deux cornes se refont. 

' D%9 iM/tf : une marque 



m 

Sur tous parfums j'aime la rose 
Dessus répine en mai déclose s 
Et l'odeur de la belle fleur 
Qui de sa première couleur 
Pare la terre, quand la glace 
Et rhiver au soleil font place* 

Les autres boutons vermeillets , 
La giroflée et les œillets , 
Et le bel émail qui varie 
L'honneur gemmé d'une prairie , 
En milles lustres s'éclatant , 
Ensemble ne me plaisent tant 
Que fait la rose pourperette , 
Et de Mars la blanche fleurette . 

Que saurai-je pour le doux flair ^ 
Que je sens au moyen de l'air 
Prier pour vous deux autre chose , 
Sinon que toi bouton de rose , 
Du teint de honte * accompagné , 
Sois toujours en mai rebaigné 
De la rosée qui doux glisse , 
Et jamais juin ne te fanissc ? 

* Déclose : éclose. ' flair : odeur. 

^ La violctle. * Du rouge de la pudeu». 



364 LIVBB CINQDIÈHB 

Ni à toi , fleurette de Mars , 
Jamais Tbiver lorsque tu pars 
Hors de la terre , ne te fasse 
Pencher morte dessus la place ; 
Ains toujours, malgré la froideur, 
Puisses-tu de ta suave odeur 
Nous annoncer que Tan se vire * 
Plus doux vers nous , et que Zéphyre 
Après le tour du fâcheux temps * 
Nous ramène le beau printemps ! 

* Se vire : toarae. ' L*biTer« 



IV. 

Je veux, Muses aux b^ux yeux. 
Muses mignonnes ' des Dieux, 
D*un vers qui coule sans peine 
Louanger 'une fontaine ; 
Sus donc, Muses aux beaux yeux, 
Muses,mignonnes des Dieux , 
D'un vers qui coule sans peine, 
Louangeons une fontaine. 

C'est à vous de me guider , 
Sans vous je ne puis m'aider. 
Sans vous , brunettes >, ma lyre 
Rien de bon ne saurait dire. 
Mais, brunettes aux beaux yeux^ 
Brunes mignonnes des Dieux , 
S'il vous plaît tendre ma lyre, 
Et m'enseigner pour redire 
Les vers que dits vous m'aurez , 

* Ji<(|fttoniitf« ,* favorites. > Brunettes : aax eheveux soin* 



DBS ODBS. 365 

Lors, bruDettes, tous m'oirei 
A nos françaises oreilles 
Gianter vos douces merveilles. 

O.beau cristal murmurant. 
Que le ciel est azurant ' 
D^une belle couleur blue \ 
Où ma dame toute nue 
Lava son beau teint vermeil 
Qui retenait le soleil , 
£t sa belle tresse blonde, 
Tresse aux Zéphirs vagabonde , 
Comme Cérès émouvant 
La sienne aux soupirs du vent: 
Tresse vraiment aussi belle 
Que celle d'Amour, où celle 
Qui va de crêpes reflos ^ 
Frappant d'Apollon le dos. 

C'est toi, belle fontenette , 
Où ma douce mignonnette 
A miré ses yeux dedans, 
AinçoisMeux astres ardents, 
Que la gaie Cyprienne , 
Erycine, Idalienne^, 
Sur ceux des Grâces loûrait y 
Et pour siens les avoûrait. 
Tant leur mignotise ^ darde 
D'Amours à qui les regarde. 

C'est toi qui dix mille fois 
As relavé les beaux doigts 
De ma douce mignonnette 

* Ciiloré en azar. * Ainçoit : on plutèt. 

' Bluer bleae. ^ Trois sarnoius de véiiuri. 

* I>e boucles repliées. * Mignotise : grâce miRnounr 



286 LIVBX GINQUlÈMl 

Dedans ta douce ondelette. 
Doigts qui en beauté vaincus 
Ne sont de ceux de Bacchus, - 
Tant leurs branchettes sont pleines 
De mille rameuses veines , 
Par où coûte le beau sang 
Dedans leur ivoire blanc : 
Ivoire où sont cinq perlettes 
Luisantes, claires et nettes. 
Ornant les bouts finissants 
De cinq boutons fleurissants. 

C'est toi, douce fontelette^ 
Qui dans ta froide ondelette 
As baigné ses deux beaux pieds 
Pieds de Thétis déliés < : 
£t son beau corps qui ressemble 
Aux lis et roses ensemble : 
Corps , qui pour l'avoir vu nu 
M'a fait Actéon cornu ', 
Me transformant ma nature 
£n sauvagine^ figure : 
Mais de ce mal ne se deult 4 
Mon cœur puisqu'elle le veut. 

G^est toi, douce fontelette , 
Dont la mignarde ondelette 
A cent fois baisé les brins ^ 
De ses boutons cinabrins ^, 
De ses lèvres pourperées. 
De ses lèvres nectarées?, 

I Thétis aux pieds d'argent, dans * Se doutoir : se pUlndre ^ souffrir; 

(lomère. da latin dolere, 

"* Actéon changé eu ceff pour avoir ^ Brins : boots. 

*u Diane au bain. "Ctna&rtns; rouge comme le ciaabrt. 

•> Uc bête sauvage. ' Douces comuie le nectar. 



DES ODES. 287 

De ses roses de qui sort 
Le ris qui cause ma mort. 

C'est toi qui laves sa hanche , 
Sa grève' et sa cuisse blanche^ 
£t son qui ne fait encor 
Que se friser de fils d'or. 

C'est toi, quand la porte-flamme, 
La Chienne du ciel enflamme 
Le monde de toutes parts, 
Qui vois les membres épars > 
De ma dame sur ta rive, 
Lorsque sur l'herbette oisive 
Le somme en ses yeux glissant 
Flatte son corps languissant : 
Et lorsque le vent secoue 
Son sein , où pris il se joue , 
Et le fait d'un doux souffler 
Rabaisser et puis renfler : 

Elle dessus ton rivage 
Ressemble à un bel image ^ 
Fait de porphyre veineux , 
S'il ne fût que ses cheveux 
La découvrent sur ta rive : 
Et que les oiseaux perchés, 
De leurs cols demi-penchés 
En rejargonnant l'épient^, 
Et de se tenir s'oublient 
Sur la branche , tant Tardeur 
De ses yeux brûle leur cœur; 
Et trépignant dedans l'afbre, 

> Grève : jambe. ^ Coe belle statue. 

' Ép'irs : étradas. * L'épient : la regardent» 



388 LIVBB GINQUIBMB 

Fout dessus son sein de marbre 
Écouler dix mille Qeurs, 
Fleurs de dix mille couleurs, 
Qui tombent comme une nue : 
Si bien qu'on ne peut savoir, 
A la voir, et à les voir, 
Laquelle ou de la fleurette , 
' Ou d'elle est la plus douillette '. 

Vraiment , cristal azuré , 
Cristal gaîment emmuré 
D'une belle herbe fleurie, 
Pour avoir fait à m'amie 
Un doux chevet de ton bord , 
Quand languissante elle dort : 
Je t'assure, ondette chère. 
Que jamais ainsi qu'Homère, 
Noire ne t'appellerai. 
Mais toujours je te loûrai 
Pour claire , pour argentine, 
Pour nelte , pour cristalline : 
Et te suppli' de vouloir 
Ains * qu'entrer dedans le Loir 
D'une course serpentière , 
Recevoir l'humble prière 
Que je fais dessus tes flots. 
Et recevoir en ton los ^ 
Ces lis et ces belles roses 
Que je verse à mains décloses 4 , 
Avec du miel et du lait , 
Dessus ton sein ondelet, 
Et ces beaux vers que j'engrave 
Au bord que ton onde lave. 

I Douiliettê ' tendre, fraîche. * En ton lot : en toa bOBjMV* 

' ^ins : ETant. * Déeloses : ouTcrtca. 



DES ODES. 2]i9 

Vive source désormais 
Puisses-tu pour tout jamais 
Plus qu'argent être luisante^ 
Et que la chienne cuisante * 
Jamais dedans ton vaisseau 
Ne fasse tarir ton eau. 

Toujours les belles Naïades , 
Oréades , et Dryades 
S'entre-serrant par les mains, 
Jointes avec les Sylvains, 
Puissent rouler leurs caroUes » 
Autour de tes rives molles , 
Et Pan, trépignant menu. 
De son ergot mi-cornu 
Guide le premier la danse 
A la loi de la cadence. 

Jamais le lascif troupeau , 
L'aignelet et le chevreau 
Ne broutent tes rives franches , 
Ni jamais feuilles ni branches 
Ne puissent troubler ton fond , 
Tombant d'en haut sur ton front , 
Front en qui ma Cythérée 
A sa face remirée : 
Ni jamais quelque Roland, 
Epoidt d*amour violent. 
Ne honnisse ta belle onde^*» 
Mais sans cesse vagabonde, 
Caquetant sur ton gravois 
D'une flo-flottante voix , 
Toujours sa course yerrée * 
Se joigne à Tonde Loirée. 

' La chienne cuisante : la canicule, rioste. . , , . ..^ 

' Carolles : danw^a. ' ^ '^^'-^^ = =ï*"* «""™' '" '""• 

* Souvenir d'un passage de l'A- 

RONSARD. — T. I. . 



SSO UVBE CnfQUIKMS 

Mais adieu , fontaine , adieu , 
Tressaillante par ce lieu 
Vous courez perpétuelle 
D'une course pérennelle, 
Vive sans jamais tarir ; 
£t je dois bientôt mourir» 
Et je dois bi^tôt en cendre, 
Aux Champs-Élysés descendre; 
Sans qu'il reste rien de moi 
Qu'un petit je ne sais quoi 
* Qu'un petit vase de pierre 
Cachera dessous la terre. 

Toutefois ains que mes yeux 
Quittent le beau jour des cieux, 
Je vous pri',ma fontelette , 
Ma doucelette ondelette , 
Je vous pri'»n'oubliez pas. 
Dès le jour de mon trépas, 
Contre vos rives de dire, 
Qu'un Vandomoîs sur sa lyre 
I^'a votre nom dédaigné : 
£t que sa dame a baigné 
Sa belle peau doucelette 
En votre claire ondelette. 



V. 

Nicolas , faisoias bonne chère 
Tandis qu'en avons le loisir, 
Trompons le soin et la misère, 
r.nii ftinîg de notre plaisir. 

Purgeons l'humeur qui nous enflamme 
D'avarice et d'ambition : 



DES ODES. 301 



Ayons, Philosophes, une âme 
Toute frandie de passion. 

Chassons le soin , chassons la peine, 
Contentons-nous de n'être rien : 
Quand notre âme sera bien saine. 
Tout le corps se portera bien. 

Une âme de biens affamée 
Obscurcit toiyours la raison : 
Il ne faut qu'un peu de fumée 
Pour noircir toute la maison. 

Faire conquête sur conquête 
Des biens amassés sans propos : 
Ce n*est que nous rompre la tête, 
Et ne trouver jamais repos. 

J*ai raclé de ma fantaisie 
Le monde , au visage éhonté , 
Pour vaquer à la Poésie 
Quand j'en aurai la volonté. 

Voilà le bien que je désire , 
Sans plus en vain me tourmenter 
Afin que mon âme n*empire 
Par faute de se contenter. . 

Quand ta fièvre ( dont la mémoire 
Me fait encore frissonner) 
Ne t'aurait appris qu'à bien boire, 

« 

Tu ne la dois abandonner. 

A toutes les fois que Tenvie 
Te prendra de boire, reboi 
Bois souvent , aussi bien la vie 
N'est pas si longue que le doigt. 



292 LIVBE CINQUIÈME 

C'est un grand bien d'étie hydropîque , 
Et d*eaux s'enfler la ronde peau : 
Des éléments le plus antique 
Et le meilleur est-ce pastFeau? 

Non-seulement la maladie 
' Qui nous mate ' par ses efforts. 
Ne rend notre masse étourdie , 
Énervant les forces du corps : 

Elle nous trouble la cervelle, 
Et Tesprit qui nous vient des cieux : 
Il n'y a part qui ne cbancelle , 
Quand les hommes deviennent vieux. 

Puis la mort vient qui nous envole ' : 
Alors un chacun se repent 
Que mieux il n'a joué son rôle : 
Mais , bon temps , à Dieu t'y eommand* 3. 

) Mate : dompte. ^ <le te reeominaBde à Difv : ^ ^ 

' Envoie : emportr. U commendo. 



VI 



Nous ne tenons en notre main 
Le jour qui suit le lendemain : 
La vie n'a point d'assurance , 
Et pendant que nous désirons 
La feveur des rois , nous mourons 
Au mOîeu de notre espérance.^ 

L'homme après son dernier trépas , 
Plus ne boit ni mange là bas, 
Et sa grange qu^il a laissée 



DES ODES. 293 

Pleine de blé devant sa fin, 

Et sa cave pleine de vin 

Ne lui viennent plus en pensée. 

Eh! quel gain apporte Témoi ' ! 
Va,' Coridon, apprête-moi 
Un lit de roses épanchées : 
Il me plaît pour me défâcher, 
A la renverse me coucher 
,Entre les pots et les jonchées >. 

Fais-moi venir d'Aurat (*) ici , 
Fais-y venir Jodelle (**) aussi. 
Et toute la Musine troupe ^ : 
Depuis le soir jusqu'au matin 
Je veux leur donner un festin. 
Et cent fois leur tendre la coupe. 

Verse donc et reverse encor 
Dedans cette grand* coupe d'or, 
Je vais boire à Henri Éstienne (***) , 
Qui des enfers nous a rendu 
• Du vieil Anacréon perdu 
La douce lyre Téienne<. 

A toi, gentil Anacréon ^ 
Doit son plaisir le biberon, 
Et Bacchus te doit ses bouteilles ; 

• L'émoi : le trouble, la crainte. 3 Tous les poètes amis de Ronsanf. 

' Les jonchée» : les fleurs et les herbes * Anacréon naipiit à Téos. 

coupées. 

(*) D'Aurat. Voy. Amours, II, 6. 

(•*) Jodëiie, auteur dramatique, né en 1532, mort en 1573, an des poêle» 
de la Pléiade. 

(***0 Éstienne (Henri) imprimeur à Paris , né en 1528, auteur du Thesau- 
rus limjuœ (/wcdî , réimprimé parAmb. Firmin-Didot On lui doit, eatre 
attires excellentes éditions, la première des Poésies d'Anacréon. 



r 

\ 



294 LIVRE CINQUIEME 

Amour son compagnon te doit , 

Venus et Silène qui boit 1 

L'été dessous l'ombre des treilles* 



VIL 

Mon Choiseul , lève tes yeux. 
Ces mêmes flambeaux des Cieux, 
Ce soleil , et cette Juue 
C'était la même commune 
Qui luisait à nos aïeux. 

Mais rien ne se perd là haut , 
£t le genre humain défaut ' 
Comme une rose pourprine, 
Qui languit dessus l'épine 
Sitôt qu'elle sent le chaud. 

Nous ne devons espérer 
De toujours vifs demeurer, 
Nous , le songe d'une vie : 
Qui, bons Dieux ! aurait envie 
De vouloir toujours durer? 

Non , ce n'est moi qui veux or' ^ 
Vivre autant que fit Nestor : 
Quel plaisir, quelle liesse ^ 
Reçoit l'homme en sa vieillesse « 
Eût-il mille talents d*or? 

L'homme vieil ne peut marcher, 
N'ouïr, ni voir, ni mâcher : 
C'est une idole enfumée 



« Défaut^ du Terbe dérkillir : périt. ^ jr^^^f^ . joje . d« jatin léttHU» 

' Or* pour on» t nainteaaat. 



DBS ODES. 2^5 

Au coin d'une cheminée ^ 
Qui ne' fait rien que cracher. 

Il est toujours en courroux; 
Baochus ne lui est plus doux , 
Ni de Vénus Faccointance ; 
En lieu de mener la danse 
Il tremblotte des genoux. 

Si quelque force ont mes vœux? 
Écoutez, Dieux : je ne veux 
Attendre qu'une mqpt lente 
Me conduise à Rhadamante ' 
Avecques des blancs cheveux. 

Ah! qu'on me ferait grand tort 
De me traîner voir le bord 
Cejourd'hui du fleuve courbe * 
Qui là bas reçoit la tourbe 
Qui tend les bras vers le port ! 

Car je vis : et c'est grand bien 
De vivre , et de vivre bien, 
Faire envers Dieu son office, 
Faire à son prince service , 
£t se contenter du sien. 

Celui qui vit en Ce point. 
Heureux ne convoite point 
Du peuple être nommé sire , 
JD'adjoindre au sien un empire. 
De trop d'avarice époint. 

Celui n'a souci quel roi 
Tyraimise sous sa loi 
Ou la Perse ou la Syrie , 

' êftfK des enfers. ^ !«' SljfU 



296 LIYBE CINQUIÈME 

Ou llnde ou la Taitarie : 
Car celui vit sans émoi : 

Ou bien s'il a quelque soin 
C'est de s'endormir au coin 
De quelque grotte sauvage , 
Ou le long d'un beau rivage y 
Tout seul se perdre bien loin : 

£t soit à l'aube du jour, 
Ou quand la nuit fait son tour 
En sa charrette endoraiie, 
Se souvenant de s'amie , 
Toujours chanter de l'Amour^ 



VIIL 

Mon neveu, suis la vertu : 
Le jeune homme revêtu 
De la science honorable . 
Aux peuples en chacun lieu 
Apparaît un demi-dieu 
Pour son savoir vénérable : 

Sois courtois, sois amoureux , 
Sois en guerre valeureux , 
Aux petits ne fais injures : 
Mais si un grand te fait tort , 
Souhaite plutôt la mort 
Que d'un seul point tu l'endures. 

Jamais en nulle saison 
IVe cagnarde ' en ta maison : 

1 Cagnarder : rester accroupi. 



DES ODES. 29/ 

Vois les terres étrangères : 
Faisant service à ton roi , 
Et garde toujours la loi 
Que soûlaient » garder tes pères. 

Ne sois menteur ni paillard , 
Ivrogne,- ni babOlard : 
jFais que ta jeunesse caute ■ 
Soit vieille devant le temps; 
Si bien ces vers tu entends, 
Tu ne feras jamais faute. 

■ Soutaieut : aTaient eoutame ; da * Caute i pnidenta; dn latio cautiu. 
Ittin solere. 



IX. 



Puisqu'en bref < je dois reposer 
Outre rinfemale rivière, 
£h ! que me sert de composer 
Autant de vers qu'a fait Homère? 

Les vers ne me sauveront pas 
Qu'ombre poudreuse je ne sente 
Le faix de la tombe là bas , 
S'elle est ou légère ou pesante. 

Je pose le cas que mes vers 
De mon labeur en contre change , 
Cent ans ou deux par l'Univers 
M'apportent un peu de louange. 

Suis-je meilleur qu'Anacréon , 
Que Stésichore > ou Simonide^, 

' Bn bref: en somme. sait Ters 626 aT. J.-C. 

' Poète lyriqae né en SicUe, floris- ^ I)e l'île de Céoc, né en 668 av. Jw-C> 



298 LIVB£ CINQUIEME 

Ou qu'ADiJmaque ' ou que Bion% 
Que Philette' ou que Bacchylide^? 

Et bien qu'ils fussent hommes Grecs, 
Que leur servit leur beau langage, 
Puisque les ans venus après 
Ont mis en poudre leur ouvrage? 

Donque moi qui suis né François , 
Suivant les Muses maternelles , 
£h! dois-je espérer que ma voix 
Rende mes œuvres immortelles? 

Non, non il vaut mieux, Betteampré, 
Son âge en trafiques ^ dépendre ^, 
Ou devant un sénat pourpré 7 
Pour de l'argent sa langue vendre, 

Que de suivre Tocieux train 
De cette pauvre Calliope , 
Qui toujours fait mourir de faim 
Les meilleurs chantres de sa trope. 

< Poète lyrique né à Colophon. 450 av. J.-C. 

2 Poëte bncoliqoe né à Suiyrae, 290 ^ En trafiques : en trafics; en tÙÊnt 
av. J.-C- le commerce. 

3 Natif de l'ile de Coa. ^ Dépendre .* dépenser. 

* Poëte lyrique , de l'Ile de Céos , ' Pourpré : vèta de poarpre. 

Quand je veux en amour prendre mes passe-temps, 
M'amie en se moquant, laid et vieillard me nomme : 
Quoi, dit-elle, rêveur, tu as plus de cent ans, 
£t tu veux contrefaire encore le jeune homme ? 

Tu ne fus que hennir *, tu n'as plus de vigueur, 

* Tu h'as plut du cheval que le hennissement. 
(*) Imitée d*Aiiacréoa. 



DES OAES. 299 

Ta couleur est d'un mort qu'on dévalle< en la fosse; 
Vrai est quand tu me vois tu prends un peu de cœur : 
Un cheval généreux ne devient jamais losse. 

Situ le veux savoir, prends ce miroir, et vois 
Ta barbe en tous endroits de neige parsemée, 
Ton œil qui fôit la cire épaisse comme un doigt, 
£t ta face qui semble une idole enfumée. 

Alors je lui réponds : Quant à moi je ne sais 
Si j'ai l'œil chassieux, si j'ai perdu courage, 
Si mes cheveux sont noirs ou si blancs je les ai : 
Il n'est plus temps d'apprendre à mirer mon visage. 

Mais puisque mon corps doit sous la terre moisir 
Bientôt, et que Pluton victime le veut prendre, 
Plus il me iaut hâter de ravir le plaisir. 
D'autant plus que ma vie est proche de sa cendre. 

' Dévaler : feire glisser en bas. 



XI. 



Sitôt que tu sens arriver 
La froide saison de l'hiver, "^ 
En octobre, douce arondelle, 
Tu t'envoles bien loin d'ici, 
Puis quand Thiver est adouci. 
Tu retournes toute nouvelle. 

Mais Amour, oiseau comme toi^ 
Ne s'enfuit jamais de chez moi : 
Toujours mon hôte je le trouve ; 
Il se niche en mon cœur toujours. 
Et pond mille petits Amours, 
Qu'au fond de ma poitrine il couve> 



300 LIVRE aNQUIÈIU 

L'an a des ailerons au flanc 
L'autre de duvet est tout blanc, 
Et l'autre dans le nid s'essore' : 
L'un de la coque à demi sort, 
Et l'autre en becquette le bord, 
Et l'autre est dans la glaire * encore. 

J'entends, soit de jour, soit de nuit. 
De ces petits Amours le bruit, 
Béans pour avoir la bêchée 3, 
Qui sont nourris par les plus grands. 
Et grands devenus, tous les ans 
Font une nouvelle nichée. 

Quel remède aurai-je, Brinon (*), 
Encontre tant d'Amours, sinon 
(Puis que d'eux je me désespère). 
Pour soudain guérir ma langueur. 
D'une dague m'ouvrant le cœur, 
Tuer les petits et la mère? 

• S'essore : m sèche. * Béekée : becquée. 

• ' Olaire : le blanc de l'œof. 

(*) Vov. llv. IV, ode !«. 



XIL 

Ta seule vertu reprend 
Le vieil Ascréan ' , qui ment 
Quand il dit que la justice, 
La pitié, le saint amour 
Ont quitté ce bas séjour, 
Abhorrant notre malice. 

I Hésiode, né à Ascra en 6éotle. 



DES ODES. SOI 

Car ici bas-j'aperçoi 
Toutes ces vertus en toi : 
Pen ai fait la sûre épreuve : 
11 n'y a foi n'amitié , 
Honneur, bonté ni pitié , 
Qui dedans toi ne se treuve. 

Qd dira donc, Charbonnier, 
Que ce vieux siècle dernier 
Où Dieu l'âme t'a donnée, 
Soit de fer, puisqu'aujourd'hui 
Par toi l'on revoit en lui 
La saison d'or retournée? 

XIII. 

La belle Vénus un jour 
M'amena son fils Amour ; 
Et l'amenant me vint dire : 
«( Ecoute, mon cher Ronsard, 
Enseigne à mon enfant l'art 
De bien jouer de la lyre. » 

Incontinent je le pris, 
Et soigneux je lui appris 
Comme Mercure eut la peine 
De premier la façonner, 
Et de premier en sonner 
Dessus le mont de Cyllène. 

Comme Minerve inventa 
Le hautbois , qu'elle jeta 
Dedans l'eau toute marrie , 
Comme Pan le chalumeau, 
Qu'il pertuisa « du roseau 
Formé du corps de s'amie. 

' Pertuisa : perça ; da mot periuis, ouverture. 

36 



302 LIVRE CINQUIÈMB 

Ainsi, pauvre que fêtais, 

Tout mon art je recordais ' 

A cet enfant pour rapprendre ; 

Mais lui , comme un faux garçon *, 

Se moquait de ma chanson, 

Et ne la voulait entendre. 
« Pauvre sot, ce me dit-il, 

Tu te penses bien subtil! 

Mais tu as la tête folle 

D*oser f égaler à moi, 

Qui jeune en sais plus que toi , 

Ni que ceux de ton école. » 
Et alors il me sourit. 

Et en me flattant m'apprit 

Tous les oeuvres de sa mère, 

Et conmie pour trop aimer. 

Il avait fait transformer 

En cent figures son père. 
Il me dit tous ses attraits. 

Tous ses jeux, et de quels traits 

Il blesse les fantaisies ^ 

Et des hommes et des Dieux, 
Tous ses tourments gracieux. 

Et toutes ses jalousies. 

Et me les disant, alors 
J'oubliais tous les aocords 
De ma lyre dédaignée. 
Pour retenir en leur lieu 
L'autre chanson que ce Dieu 
M'avait par cœur enseignée . 

I Je reeordaii : Je me rappelaie. Connaissant qa« l'amour était un faux |srf«^ 

« Faux garçon : expreasioa consa- ( ^ *^"<^''« -''"•"• '^''^r^' **•'** 1 

crée pour déelKoer l'Amour» ,, , f,i'"'T"y * ?' j.i«ns. I 

^ Ut fantaMes : les ImasiDatioas» 

les ftmes. 






DES OI>£S. 303 

xiv. 

A ANDRÉ TREVET, ANGODMOISIN (*). 

Hardi qui premier le sapin 
Vit es montagnes et le pin 
Inutiles sur leur racine, 
£t qui, les tranchant en maint tronc. 
Les laissa sécher de leur long 
Dessus le bord de la marine ; 

Puis, sec des rayons de Tété, 
Les scia d'un fer bien denté, 
Les transformant en une hune, 
En mât^ en tillac, en carreaux, 
Et les envoya sur les eaux 
Servir de (^rrette à Neptune. 

Thétys, qui toujours avait eu 
D'avîrons'le dos non battu. 
Sentit des plaies inconnues : 
Et malgré lès vents furieux 
Argo d*un art laborieux 
Sillonna les vagues chenues * . 

! Sous la conduite de Tiph^s 
L'entreprise, ô Jason ! tu fis 
D'acquérir la laine dorée % 
Avec quarante chevaliers 
En force et vertus les premiers. 
De toute la Grèce honorée. 

Les Tritons qui s'ébahissaient 

' Chenues : blaaehes d'écame ; dn * La laine dorée : la Toison d'or, 
latin «aniM, blanc. 

(•) André Thevet avait publié soasle titre de Coamograpliie du Levant 
la relaUon de son voyage en Orient. La famille Tlievet est encore aujoar- 
d'hui une des plus considérables de la ville d^Angodlème. 



304 LIYBE CINQUIEME 

De voir ta navire, poussaient 
Hors dé la mer leur têtes blondes, 
Et les Pho¥cydes ' d'un long tour, 
En carolant * tout à l'entour 
Conduisaient ta nef sur les ondes; 

Orphé dessus la proue était, 
Qui des doigts son luth pincetait 
Et répondait à la navire, 
Laissant des aiguillons ardents 
Aux cœurs de ces preux, accordants 
L*aviroB au son de la lyre. 

» les p*orcy<te«; les Néréides, fllles de * En earalant : en dansant 
Phorcys. 

XV. 

Cependant que ce beau mois dure. 
Mignonne, allons sur la verdure, 
ISe laissons perdre en vain le temps : 
L'âge glissant qui ne s'arrête. 
Mêlant le poil de notre tête, 
S'enfuit ainsi que le printemps. 

Donc , cependant que notre vie 
Et le temps d'aimer nous convie. 
Aimons, moissonnons nos désirs, - 
Passons l'amour de veine en veine : 
Incontinent la mort prochaine 
Viendra dérober nos plaisirs. 

XVI (*). 

CASSANDBB. 

D'où viens-tu, douce^Colombelle, 
D'amour messagère fidèle? 

(*) ImitaUon d'Anacrcon. 



DES ODES. 305 



Eh ! d'où viens-tu? en quelle part 
As-tu laissé notre Ronsard? 

COLOMBELLE. 

D'où je viens ! qu'en as-tu que faire ? 
Ton ami qui te veut complaire, . 
De qui tu es le seul émoi , 
M'envoie ici par devers toi, 
M'ayant eu naguère en échange 
De Vénus pour une louange. 

CASSANDRE. 

Plus qu'un ambassadeur des rois, 
La bien venue ici tu sois, 
Mais dis-moi, dis-moi, je te prie, 
Aime-t-il point une autre amie 
Depuis qu'il s'en alla d'ici. 
Ou s'il m'a toujours en souci? 

COLOMBELLE. 

Plutôt les monts seront vallées. 
Les rivières les eaux salées, 
Que, perfide, il manque de foi, i 
Pour servir une autre que toi. 

CASSAia>BE. 

Est-il possible qu'on te croie? 

COLOMBELLE. 

Crois-moi : pourcertam il m'envoie 
De Yendomois, et parmi l'air 
Jusque&ici m'a fait voler 
Avec ces vers qu'au bec j'apporte : 
*Et m'a dit, si je fais en sorte 
Que j'amollisse ta fierté, 
Qu'il me donnera liberté. 

Or pour cela je ne veux être 
Ni libre, ni changer de maître : 
Car que me vaudrait le changer, 



U. 



306 LIYBB CINQUIÈME 

Aûn d'aller après manger, 
Comme auparavant aux bocages, 
Des glands et des graines sauvages? 
Quand il m*émie de sa main 
Toujours à sa table du pain. 
Et me fait boire dans son verre ? 
Après avoir bu je desserre 
Toutes mes ailes, et lui fais 
Sur la tête un ombrage frais : 
Puis je m'endors dessus sa lyre. 

Or, lui qui jour et nuit soupire 
Pour ton amour, à tous les coups 
Entre-éveille mon somme doux 
De mille baisers qu'il me donne. 
En me disant : Douce mignonne, 
Là ! je t'aime : car je te voi 
Vivre en servage comme moi. 
Vrai est que tu pourrais bien vivre 
De ma cage franche et délivre ', 
Si tu voulais voler au bois : 
Où moi fuitif * je ne pourrois 
Vivre franc de ma servitude. 
Quand notre geôlière trop rude 
M'aurait remis en liberté. 

Mais adieu, c'est trop caqueté, 
Tu m'as rendue plus jasarde ^ 
Qu^une corneille babiilarde : 
Trop longuement ici j'attends : 
Êaille-moi réponse, il est temps. 

* Délivre : libre, délivrée. ^ Jasarde : bâtarde ; de faur» 

' FtUttf: fugitif. * Baille-moi : donne-moi. 



DBS ODES. 307 

XVII. 



En vous donnaDt ce portrait mien, 
Dame, je ne vous donne rien : 
Car tout le bien qui était nôtre. 
Amour dès le jour le fit vôtre 
Que je reçus dedans le cœur 
Votre nom et votre rigueur ; 
Puis la chose est bien raisonnable. 
Que la peinture ressemblable 
Au corps, qui languit en souci 
Pour votre amour, soit vôtre aussi. 

Mais voyez comme elle me semble, 
Pensive, triste et pâle ensemble, 
Portraite de même couleur 
Qu'Amour a portrait son seigneur! 
Que plût à Dieu que la nature 
M'eût fait au cœur une ouverture. 
Afin que vous eussiez pouvoir 
De me connaître et de me voir ! 
Las ! ce n'est rien de voir, maîtresse, 
La face qui est tromperesse, 
£t le front bien souvent moqueur : 
C'est le tout que de voir le cœur. 
Vous verriez du mien la constance, 
La foi, l'amour, l'obéissance : 
Et les voyant peut-être aussi 
Qu'auriez de lui quelque merci. 
Et des angoisses qu'il endure : 
Voire quand vous seriez plus dure 
Que les rochers Caucaséens^ 
Où les naufrages Ëgéens*, 
Qui sourds n'entendent les prières 
Des pauvres barques marinières, 

' Lrs écttcils de la mer bgée, où ae brisent les nikTiree. 



SOS LIYBE CINQUIÈMB 



XVIII (*). 



Le boiteux mari de Vénus, 
Le maître des Cyclopes nus, 
Rallumait un jour les flammèches 
De sa forge, afin d'échauffer 
Une grande masse de fer 
Pour eu faire à TAmpur des flèches, 

Vénus les trempait dans du miel , 
Amour les trempait dans du fid, 
Quand Mars, retourné des alarmes, 
£n se moquant, les méprisait. 
Et branlant la hache disait : 
Voici bien de plus fortes armes. 

Tu t'en ris donc, M dit Amour ; 
Vraiment tu sentiras un Jour 
Combien leur pointure < est amère. 
Quand d'elles blessé dans le cœur, 
(Toi qui fais tant du belliqueur * ) 
Languiras au sein de ma mère. 

» Pointure : bleware. Belliqueur : b«Uiqaeox, gaerriff. 

{*) Imitée d'Anacréon. 

IX. 

A MONSIEUR DE VERDUN (*). 

Si j'avais un riche trésor. 
Ou des vaisseaux eugravés ' d'or, 
Tableaux ou médaihes de cuivre, 
Ou ces joyaux qui font .passer 

> Engravét : chargés ; da latin gravatus» 

{*) M de Yerdan, secrétaire et conseiller da Roi. 



DES ODES. 309 

Tant de mers pour les amasser, 
Où le jour se laisse revivre ■ , 

Je fen ferais un beau présent. 
Mais quoi ! cela ne t'est plaisant : 
Aux ridiesses tu ne t'amuses 
Qui ne font que nous étonner ; 
C'est pourquoi je te veux donner 
Le bien que m'ont donné les Muses. 

Je sais que tu comptes assez 
De biens l'un sur l'autre amassés, 
Qui périssent comme fumée. 
Ou comme un songe qui s'enfuit 
Du cerveau, sitôt que la nuit 
Au second sonune est consumée. 

L'un, au matin, s'enfle en son bien, 
Qui au soleil couchant n'a rien, 
Par défaveur, ou par disgrâce, 
Ou par un changement commun. 
Ou par l'envie de quelqu'un 
Qui ravit ce que l'autre amasse. 

Mais les beaux vers ne changent pas, 
Qui durent contre le trépas. 
Et en devançant les années. 
Hautains de gloire et de bonheur 
Des hommes emportent l'honneur 
Dessus leurs courses empennées «. 

Dis-moi, Verdun, qui penses-tu 
Qui ait déterré la vertu 
D'Hector, d'Achille et d'Alexandre^ 
Envoyé Bacchus dans les Cieux , 

' où le four en. laisse revivre : en * Empennées :aAlétê\ânlài\Bpennaf 
Ofienl. planie, aile. 



310 LIVRE CINQUIÈME 

Et Hercule au nombre des Dieux, 
Et de Juuon Ta fait le gendre ? 

Sinon le vers bien accompli , 
Qui tirant leurs noms de Foubli, 
Plongés au plus profond de Tonde 
De Styx, les a remis au jour. 
Les relogeant au grand séjour 
Par deux fois de notre beau monde ? 

Mort est Thonneur de tant de rois 
Espagnols, Germains et François, 
D'un tombeau pressant leur mémoire 
Les grands rois et les empereurs 
TSe diffèrent aux laboureurs, 
Si quelqu'un ne chante leur gloire. 

Quant à moi, je ne veux souffrir 
Que ton beau nom se vienne offrir 
A la mort, sans que je le venge, 
Pour n'être jamais finissant. 
Mais d'âge en âge verdissant 
Surmonter la mort et le change. 

Je veux, malgré les ans obscurs, 
Que tu sois des peuples futurs 
Connu sur tous ceux de notre âge. 
Pour avoir conçu volontiers 
Des neuf Pucelles les métiers. 
Qui t'ont enflammé le courage, 

Non pas au gain ni au vil prix, 
Mais pour être des mieux appris 
Entre les hommes qui ^Rassemblent 
Sur Parnasse au double sourci ' : 

*jiu double sourd : nui deux tnininrts. 



i>Es ODES. au 

Cest pourquoi tu aimes aussi 
Les bons esprits qui te ressemblent 

Or, pour le plaisir quant à moi, 
Verdim, que j*ai reçu de toi, 
Tu n'auras rien de ton Poète 
Sinon ces vers que je t'ai faits, 
£t avec ces vers les souhaits 
Que pour bonheur je te souhaite. 

Dieu veuille bénir ta maison 
De beaux enfants nés à foison 
De ta femme belle et pudique : 
La concorde habite en ton lit, 
£t bien loin de toi soit le bruit 
De toute noise domestique! 

Sois gaillard, dispos et joyeux. 
Ni convoiteux, ni soucieux 
Des choses qui nous rongent Tâme ; 
Fuis toutes sortes de douleurs. 
Et ne prends souci des malheurs 
Qui sont prédits par Nostredame' I 

Ne romps ton tranquille repos 
Pour papaux > , ni pour huguenots , 
Ni ami d'eux, ni adversaire. 
Croyant que Dieu, père très-doux 
( Qui n'est partial comme nous ), 
Sait ce qui nous est nécessaire C) ! 

N'aye souci du lendemain ; 
Mais, serrant le temps en la main. 
Vis joyeusement la journée 

* Kottrténme : Nostradamui , astro- ' Papaux : partisans da pape. 
BOfflcet astrologue do seizième siècle. 

{*) Cette strophe peut être alléguée ccmme preuve de la modération 
relis i*«u8e du poCtc. 



312 LIVBE aNQUIÈMB 

Et le jour auquel tu seras : 
Et que sais-tu si tu verras 
L'autre lumière retournée? 

Couche-toi à Fombre d'un bois, 
Ou près d'un rivage où la voix 
D'une fontaine jaseresse * 
Murmure, et tandis que tes ans 
Sont encore et verts et plaisants, 

Par le jeu tiompe la vieillesse. 

• 

Tout incontinent nous mourrons , 
Et bien loin bannis nous irons 
Au creux d'une tesnière * obscure, 
. Où plus de rien ne nous souvient. 
Et d'où jamais on ne revient : 
Car ainsi l'a voulu Nature- 

' Jateretse : babiUarde, fflarmarante, ' Tetniire : tanière . 



XX. 



ODESAPHIQUE^*). 

Belle dont les yeux doucement m'ont tué 
Par un doux regard qu'au cœur ils m'ont rué , 
Et m'ont en un roc insensible mué. 
En mon poil grispn : 

Que j'étais heureux en ma jeune saison 
Avant qu'avoir bu l'amoureuse poison ! 

(*) Les vers saphiqaes ne sont, ni ne furent, ni ne seront Jamais agrès* 
Mes, s'ils ne sont chantés de voix vive, ou pour le moins accordés aax 
iostraments, qui sont la vie et i'Âme de la poésie. ( Note de Ronsard,] 



DES ODES. ""î 

Bien loin de soupirs, de pleurs et de prison. 
Libre je vivoi. 

Sans servir autrui tout seul je me servoi ; 
Engagé n'avais ni mon cœur ni ma foi 
De ma volonté j'étais seigneur et roi , 
O fâcheux amour ! 

Pourquoi dans mon cœur as-tu fait ton séjour? 
Je languis la nuit, je soupire le jour; 
Le sang tout gelé se ramasse à Tentour 
De mon cœur transi. 

Mon traître penser me nourrit de souci : 
L'esprit y consent et la raison aussi. 
Longtemps en te! mal vivre ne puis transi : 
La mort vaudrait mieux. 

Dé vallons < là-bas à ce bord stygieux % 
D'amour ni du jour je ne veux plus jouir : 
Pour ne voir plus rien je veux perdre les yeux 
Comme j'ai l'ouïr 3. 

* Dévalions : descendons : * Comme j'ai l'ouïr : comme j'ai petda 

^ J ce bord ttygieux : au bord da l'ouïr. 
Styx, aox enfers. 

XXL 

ODE SAPHIQUE. 

Mon âge et mon sang ne sont plus en vigueur. 
Les ardents pensers ne m'échaufTent le cœur , 
Plus mon chef grison ne se veut enfermer 
Sous le joug d'aimer. 

En mon jeune avril, d'Amour je fus soudard, 
£t vaillant guerrier portai son étendard : ; 

27 



314 LIVB£ CINQUIEME 

Ores a Tautel de Vénus je Tappends, 
Et forcé me rends. 

Plus ne veux ouïr ces mots délicieux : 
Ma vie! mon sang! ma chère âme ! mes yeux ! 
C'est pour les amans à qui le sang tressaut 
Autour du cœur chaud. 

Je veux d'autre fea ma poitrine échauffer, 
Connaître nature et bien philosopher, 
Du monde savoir et des astres le cours , 
Retours et détours. 

Donc, sonnets, adieu! adieu douces chansons 
Adieu danse ! adieu de la lyre les sons ! 
Adieu traits d'amour ! volez en autre part 
Qu'au cœur de Ronsard. 

Je veux être à moi , non plus servir autrui : 
Pour autrui ne veux me donner plus d'ennui 
il faut essayer sans plus me tourmenter, 
De me contenter. 

L'oiseau prisonnier, tant soit-il bien traité. 
Sa cage rompant, cherche sa liberté : 
Les liens de l'esprit sont toujours plus forts 
Que ceux-là du corps. 

Votre affection m'a servi de bonheur : 
D'être aimé de vous m'est un bien grand honneur 
Tant que l'air vital en moi se répandra, 
Il m'en souviendra. 

Plus ne veut mon âge à l'amour consentir, 
Repris de nature et d'un tard repentie : 
Combattre contre die et lui être odieux , 
C'est forcer les Dieux. 



DES ODES. 315 

XXII (*). 
A SA MUSE. 

Plus dur que fer j'ai bâti cet ouvrage , 
Que Tan qui rouie immortel en ses pas , 
Que Feau , le vent , ou le brûlant orage 
De Jupiter, ne rueront ' point à bas : 
Quand Tennemi des hommes , le trépas, 
M'assoupira d'un somme dur, à l'heure > 
Sous le tombeau tout l'auteur n*ira pas. 
Restant de lui la part qui est meilleure. 

Toujours, toujours sans que jamais je meure , 
Je volerai eygne par l'univers y 
Eternisant les champs où je demeure 
De mes lauriers honorés et couverts , 
Pour avoir joint les deux harpeurs ^ divers 
Aux doux babil de ma lyre d'ivoire. 
Que j'ai rendus Veudomois par mes vers. 

'.Sus donque, Muse, emporte au ciel la gloire 
Que j'ai gagnée , annonçant la victoire 
Dont a bon droit je me vois jouissant : 
Et de mon nom consacre la mémoire, 
Serrant mon front d'un laurier verdissant. 



' Rueront: jetteront ; du latin mère, raîe de l'itRlien all'ora. 

' A V heure : alors ; traductiou \\\ih- 3 pindare et Horace, poètes lyriques. 

(*) Imitation d'Horace, Ode^, III, 30. 



PRÉFACE 

4 

SUR LA FRANCTADE, 

TOUCHANT LE POËME HÉROÏQUE. 

AU LECTEUR APPKENTI. 

Carmen rcprehendile quod non 
Multa dies et muUa litura coercuit^ atque 
Pnesectum decies non easltgavii ad ungvem '; 

Il D€ faut t^émerveiller, lecteur, dequoi je n'ai composé 
ma Franciade en vers alexandrins, qu'autrefois en ma 
jeunesse , par ignorance , je pensais tenir en notre langue 
le rang des carmes ' héroïques , encore qu'ils répondent 
plus aux senaires ^ des tragiques qu'aux magnanimes vers 
d'Homère et de Virgile, les estimant pour lors plus conve- 
Qables aux magnifiques arguments et aux plus excellentes 
conceptions de l'esprit , que ks autres vers communs. De- 
puis, j'ai vu , connu , et pratiqué par longue expérience , 
que je m'étais abusé; car ils sentent trop la prose très fa- 
cile, et sont trop énervés et fiasques, si ce n'est pour les 
traductions, auxquelles, à cause de leur longueur, ils ser- 
vent de beaucoup pour interpréter le sens de Fauteur qu'on 
entreprend. Au reste, ils ont trop de caquet, s'ils ne sont 
bâtis de la main d'un bon artisan j qui les fasse autant 
qu'ii lui sera possible hausser comme les peintures rele- 
vées, et quasi séparer du langage commun , les ornant et 
enrichissant de figures , schèmes ^, tropes, métaphores, 

* Horace , Art. poél.f t. 292 -?94. 

* Carmes : vers; du latin carmina, 
^ ïambes de six mesures. 

* St/ii^mes : ligures j du groc ay7)\L0iX7i, 

317 27. 



3! 8. PRÉFACE 

phrases et périphrases éloignées presque du tout , ou pour 
le moins séparées de la prose triviale et vulgaire ( car le 
style prosaïque est ennemi capital de l'éloquence poétique) 
et les ir»ustrant de comparaisons bien adaptées , de des- 
eriptions florides, c'est-à-dire enrichies de passements 5 
broderies, tapisseries et entrelacements de fleurs poéti- 
ques, tant pour représenter la chose, que pour Tomement 
et splendeur des vers, comme cette brave et très-excel- 
lente description du sacerdote ' de Cybèle, ChloréusSen 
Tonziëme livre des Énéides ; et le catalogue des capitaines 
envoyés à la guerre ^; puis la fin du septième livre des 
Éneides; et cette invétérée querelle de ces deux bonnes 
dames Junon et Vénus au dixième. Relisant telles belles 
conceptions , tu n'auras cheveu en tète qui ne se dresse 
d'admiration ; et encore davantage , si tu lis attentive- 
ment le huitième du même auteur, quand Vénus flatte et 
enjôle son mari Vulcain pour le persuader de forger des 
armes à son fils Énée : 

Dixeratt ei niveis hine nique hinc diva lacertis * 

jnsques au vers 

Jlœc pater .£olits properat dum Lemnius ores. 

£t davantage si tu lis cette oraison indignée et faroacfi? 
de larbas à Jupiter son père^, où tu verras xxnjœmina^ nn 
Httus aranduniyetnvne ille Paris cum semiviro comitatu : 

' Sacerdote : prêtre ; du latin sacerdos. 

2 Chloréus , prêtre de Cybèle, poursuivi par Camille; Enéide^ XI, 
768 et Kuiv. 

^ Virg., Enéide, Vit, G41 el suiv. 

< M., ibid, VIII, 387 el suiv. 
''' Ul, ïbïdy lVy206. 



SUB LA FKANCIADE. 319 

et cette lamentation misérable de la pauvre vieille mère 
d'Euryale voyant la tête de son fils fichée sur le haut d'une 
lance : il n'y a un cœur si dur qui se pût contenir de pleurer '. 
Et cette brave vanterie de Numanus, beau-frère deTurne, 
qui se commence, h primam ante aciem jusqu'à ces vers 
Talia jactantem dictis^ ;ei la col^e d'Hercule tuant Ca- 
cus ^ ; et cette lamentable plainte de Mézence sur le corps 
mort de son fils Lausus ^, et mille autres telles extatiques ^ 
descriptions, que tu liras en un si divin auteur, lesquelles 
te feront poète encore que tu fusses un rocher, t'imprime- 
ront des verves, et t'irriteront les naïves et naturelles 
scintilles ^ de l'âme que dès la naissance tu as reçues, f in- 
clinant plutôt à ce métier qu'à celui-là : car tout homme 
dès le naître reçoit en l'âme je ne sais quelles fatales impres- 
sions qui le contraignent suivre plutôt son destin que sa 
volonté. 

Les excellents poètes nomment peu souvent les choses 
par leur nom propre. Virgile, voulant décrire le jour ou la 
nuit 9 ne dit point simplement et en paroles nues : il était 
jour, il était nuit; mais par belles circonlocutions: 

Postera Pfiœbect lustrabat lampade terras , 
Humeniesque Aurora polo dimoverat umhrfis ^. 

Nox erat et placidum carpebant fessa soporem 
Corpora per terras, sylvteque et sœva quierant, 



> Virg., Enéide, IX, 473 el suiv. 
* Id., ibid., IX, 595 et suiv. . 
^ Id., iôirf., Vlll, 220 etsui V. 
4 Id., ibid.y X, 841 et suiv. 
^ Extatiques : merveilleusfis. 
^ Scintilles : étincelles; du latin scintilUe, 
' Virg.,£'nef(/eJV, 6 



320 PBÉPACE 

uEquora ; cum tnedio volvuniur ndera lapsu^ 
Quum tacetomnis ager^pecudes, piciœque volucres K 

et mille autres. Cette virgilienne description delà nuit est 
prise presque de mot à mot d' Apollonie Rhodien. Vois 
comme il décrit le printemps : 

F'ere novo gelidus canis cum monUbw humor \ 

lÂquitur, et Zephyroputris se gleba resolvit '. | 

Labourer, vertere ierram ; filer, tolerare vitam colo , 
tenuique Minerva * ; le pain, dona laboratœ Cereris^; le 
vin , pocula Bacchi, Telles semblables choses sont plus 
belles par circonlocutions qjie par leurs propres noms; 
mais il en faut sagement user^ car autrement tu rendrais 
ton ouvrage plus enflé et bouffi que plein de majesté. Ta 
n'oublieras les descriptions du lever et coucher du soleil , 
les signes qui se lèvent et couchent avec lui , ni les sé- 
rénités , orages et tempêtes : 

Ipse pater média nimborum in nocte coriisca 
Fulmina molitur dewttxi ^. 

Puis y 

— ille JlagrauU 
Aut Mhon aut Rhodopen aut alla Cetaunia telo 
Dejtcit, ingeminant Austri et densissimiis imber^'' 

Tu enrichiras ton poëme par variétés prises de la naturC) 

* Virg., Enéide, IV, 522. 
' Id., Géorg,, I, 43. * 
^ Id., Enéide, VIII, 409. 
^Id., tWd., Vin, 181 

* Id., Oéorg., I, 328. 
^Id.jiôid., 1,332. 



SUB LÀ FBANCIADE. 321 

sans cxtravaguer comme un frénétique. Car pour vou- 
loir trop éviter^et du tout te bannir du parler vulgaire, si 
tu veux voler sans considération par le travers des nues et 
faire des grotesques, chimères et monstres, et non naïve et 
naturelle poésie , tu seras imitateur dlxion, qui engendra 
des fantômes au lieu de légitimes et naturels enfants. Tu 
dois davantage, lecteur^ illustrer ton oeuvre de paroles 
recherchées et dioisies et d*ai^mentâ renforcés, tantôt 
par fables, tantôt par quelques vieilles histoires , pourvu 
qu'elles soient brièvement écrites et de peu de discours, 
Tenrichissant d'épithètes significatifs et non oisifs, c'est-à- 
dire qui servent à la substance des vers, et par excellentes 
et toutefois rares sentences. Car si les sentences sont trop 
fréquentes en ton œuvre héroïque , tu le rendras mons- 
trueux, comme si toutton corps n'était composé que d'yeux 
et non d'autres membres , qui servent beaucoup au com- 
merce de notre vie; si ce n'était en la tragédie et comédie, 
lesquelles sontdu tout didasôaliques et enseignantes, et qu'il 
faut qu'en peu de paroles elles enseignent beaucoup, comme 
miroirs de la vie humaine , d'autant qu'elles sont bornées 
et limitées de peu d'espace , c'est-à-dire d'un jour entier. 

Les plus excellents maîtres de ce métier les commencent 
d'un minuit à l'autre, et non du point du jour au soleil cou- 
chant, pour avoir plus d'étendue et de longueur de temps. 

Le poème héroïque, qui est tout guerrier, comprend 
seulement les actions d'une année entière , et semble 
que Virgile y ait failli, selon que lui-même l'écrit: 

Annuus exactis completurmensibuaorbiSf 
Ex quo reliquias diviniqtie ossa parenti» 
Candidimus lerrœ ■. 

•Virg.,iF«^idc,V, 46 



322 PBEFÀGE 

Il y avait déjà un an passé quand il fit les jeux fu- 
nèbres de son père en Sicile, et toutefois il n*abordade 
longtemps après en Italie. 

Tous ceux qui écrivent en carmes, tant doctes puissent- 
ils être y ne sont pas poètes. Il y a autant de difTérence 
entre un poète et un versificateur, qu'entre un bidet etun 
généreux coursier dcNaplcs, et pour mieux les accomparcr, 
entre un vénérable prophète et un charlatan vendeur de 
triades*. Il me semble, quand je les vois armés de mêmes 
bâtons que les bons maîtres , c'est-à-dire des mêmes vers, 
des mêmes couleurs, des mêmes nombres et pieds dont se 
servent les bons auteurs, qu'ils ressemblent à ces Her- 
eules déguisés es tragédies , lesquels achètent la peau 
d'un lion chez un pelletier, une grosse massue chez 
un charpentier, et une fausse perruque chez un attifeur; 
mais quand ce vient à combattre quelque monstre , la 
massue leur tombe de la main , et s'enfuient du combat 
comme couards et poltrons. Ces versificateurs se conten- 
tent de faire des vers sans ornement, sans grâce et sans 
art, et leur semble avoir beaucoup fait pour la républi- 
que, quand ils ont composé de la prose rimée. Au con- 
traire, le poète héroïque invente et forge arguments tout 
nouveaux , fait cntreparler les Dieux aux hommes et les 
hommes aux Dieux , fait haranguer les capitaines comme 
il faut, décrit les batailles et assauts , factions et entre- 
prises de guerre ; se mêle de cotijecturer les augures et 
interpréter les songes , n'oublie les expiations et les sa- 
crifices que Ton doit à la divinité; tantôt il est philoso- 
phe, tantôt médecin , arboriste , anatomiste et juriscon- 

' Ifiacles : thériaque, orTiétan. 



SUfi LA FBANCIADE. 323 

suite , se servant de ropimon de toutes sectes , selon que 
son argument le demande : Bref, c'est an homme lequel, 
comme une mouche à miel, délibe ' et suce toutes fleurs , 
puis en fait du miel et son profit selon qu'il vientà propos. 
Il a pour maxime très-nécessaire en son art, de ne suivre 
jamais pas à pas la vérité , mais la vraisemblance et le 
possible ; et sur le possible, et sur ce qui se peut faire, il 
bâtit son ouvrage, laissant la véritable narration aux his- 
toriographes, qui poursuivent de til en aiguille, comme on 
dit en proverbe, leur sujet entrepris du premier commen- 
cement Jusques à la fin. Au contraire, le poëte bien avisé, 
plein de laborieuse industrie^ commence son œuvre par 
le milieu de Targument, et quelquefois par la fin ; puis il 
déduit et poursuit si bien son argument par le particulier 
accident et événement de la matière qu'il s'est proposé 
d'écrire, tantôt par personnages parlant les uns aux au- 
tres , tantôt par songes, prophéties et peintures insérées 
contre le dos d'une muraille et des harnois , et principale- 
ment des boucliers , ou par les dernières paroles des 
hommes qui meurent, ou par augures et vol d'oiseaux et 
fantastiques visions de Dieux et de démons, ou monstrueux 
langages des chevaux navrés' à mort : tellement que le 
dernier acte de l'ouvrage se colle, se lie et s'enchaîne si 
bien et si à propos l'un dedans l'autre, que la fin se rapporte 
dextrement et artificiellement au premier point de l'argu- 
ment. Telles façons d'écrire , et tel art plus divin que hu- 
main est particulier aux poètes, lequel de prime face est 
caché au lecteur, s'il n'a l'esprit bien rusé pour compren- 
dre un tel artifice. Plusieurs croient que le poète et l'histo- 

' Delibe : goûte, effleure ; du latin delibare, 
* Navrés : blessés. 



321 PBÉFÀCE 

rien sont d*un même métier ; mais ils se trompent l)eau- 
coup, car ce sont divers artisans, qui n'ont rien de com- 
mun l'un avec l'autre , sinon les descriptions des choses , 
comme batailles , assauts, de montagnes , forêts et riviè- 
res, villes , assiettes de camp , stratagèmes , nombre des 
morts, conseils et pratiques de guerre ; en cela il ne faut 
point que le poète faille non plus que l'historien. Au reste, 
ils n'ont rien de commun , comme j'ai dit, sinon que Vm 
ni l'autre ne doit jamais mentir contre la vérité de la 
chose, comme a failli Virgile au temps, c'est-à-dire en la 
chronique, lequel a fait Didon, fille de Bélus, être du 
temps d'Énée , encore qu'elle fût cent ans devant pour le 
moins ; mais il inventa telle ruse pour gratifier* Auguste et 
le peuple romain vainqueur de Carthage , donnant par les 
imprécations de Didon commencement de haine et de dis- 
corde mortelle entre ces deux florissantes nations. La plus 
grande partie de ceux qui écrivent de notre temps se 
traînent énervés à fleur déterre, comme faibles chenilles 
qui n'ont encore la force de grimper aux faites des arbres, 
lesquelles se contentent seulement de paître la basse 
humeur de la terre, sans affecter^ la nouriture des hautes 
cimes, auxquelles elles ne peuvent atteindre à cause de leur 
imbécillité. Les autres sont trop empoulés, et presque 
crevés d'enflures comme hydropiques , lesquels pensent 
n'avoir rien fait d'excellent , s'il n'est extra vagant, creux 
et bouffi, plein de songes monstrueux et de paroles 
piaffées, qui ressemblent plutôt à un jargon de gueux ou 
de Bohémiens qu'aux paroles d'un citoyen honnête et 
bien appris. Si tu veux démembrer leurs carmes , tu n'en 

^ Gratifier : faire plaisir à. 
* Affecter f prétendre à. 



sua LA FBATIGIADE. 325 

feras sortir que du vent , non plus que d*une vessie de 
pourceau pleine de pois, que les petits enfants crèvent 
pour leur servir de jouet. . 

Les autres, plus rusés, tiennent le milieu des deux, ni 
rampant trop bas, ni s'élevant trop haut au travers des 
nues, mais qui d'artifice et d'un esprit naturel élaboré 
par longues études, et principalement par la lecture des 
bons vieux poètes grecs et latins, décrivent leurs concep- 
tions d'unstyle nombreux, plein d'une vénérable majesté, 
comme a fait Virgile en sa divine Enéide. Et n'en cherche 
plus d'autres^ lecteur, en la langue romaine, si ce n'était 
de fortune Lucrèce; mais parce qu'il a écrit ses frénésies , 
lesquelles il pensait être vraies selon sa secte , et qu'il n*a 
pas bâti son œuvre sur la vraisemblance et sur le possi- 
ble, je lui ôte du tout lenomdepoëte, encore que quelques 
vers soient non-seulement excellents , mais divins. Au 
reste, les autres poètes latins ne sont que naquets ' de ce 
brave Virgile , premier capitaine des Muses , non pas 
Horace naéme, si ce n'est en quelques-unes de ses odes, ni 
Catulle , TlbuHe et Properce , encore qu'ils soient très- 
excellents en leur métier; si ce n'est Catulle en son AthiSy 
et aux Noces de Pelée, le reste ne vaut la chandelle '. 
Stace a suivi la vraisemblance en sa Thébaïde, De notre 
temps Fracastor s'est montré très-excellent en sa Syphilis, 
bien que ses vers soient un peu rudes. Les autres vieux 
poètes romains, comme Lucain et Silius Italiens , ont cou- 
vert l'histoire*du manteau de poésie : ils eussent mieux 
fait, à mon avis, en quelques endroits d'écrire en prose. 
Claudien est poète en quelques endroits , comme au Ravis- 

' Aaqueis : valets* 

^ La chandelle qu'on userait à ieelire. 

RONSARD. * T. % 2S 



326 PBÊFACB 

sèment de Proserpine : le reste de ses œavres ne sont 
qu'histoires de son temps, lequel, comme les autres, s*est 
plus étudié à Fenflure qu'à la gravité. Car, voyant qu'ils ne 
pouvaient égaler la majesté de Virgile , se sont tournés à 
Fenflure, et à je ne sais quelle pointe et argutie mons- 
trueuse , estimant les vers être les plus beaux ceux qui 
avaient le visage plus fardé de telle curiosité. Il ne faot 
s*émerveiller^ si j'estime Virgile plus excellent et plus rond, 
plus serré et plus parfait que tous les autres, soit que dès ma 
jeunesse mon régent me le lisait à Fécole , soit que depuis 
je me sois fait une idée de ses conceptions en mon esprit, 
portant toujours son livre en la main, ou soit que, Fayant 
appris par cœur dès mon enfance, je ne le puisse oublier. 
Au reste, lecteur, je te veux bien avertir que le bon 
poète jette toujours le fondement de son ouvrage sur quel- 
ques vieilles annales du temps passé, ou renommée in- 
vétérée, laquelle a gagné crédit au cerveau des bommes'. 
Comme Virgile, suc la commune renommée qu'un certain 
Troyen nommé Énée, cbanté par Homère, est venu aux 
bords laviniens, lui, ses navires et son ills^ où depuis 
Rome fut bâtie , encore que ledit Énée ne vint jamais eu 
Italie: mais il n'était pas impossible qu'il n'y pût venir. Sur 
telleopinion déjà reçuedu peuple, il bâtit son livre de F^- 
néide, Homère auparavant lui en avait fait de méme^ lequel 
fondé sur quelque vieux conte de son temps de la belle Hé- 
lène et de Farmée des Grecs à Troie, comme nous faisons 
des contes de Lancelot , de Tristan , de Gauvain et d'Ar- 
tus, fonda là-dessus son Iliade, Car les propres noms des 
capitaines et soldats troyens qui parlaient phrygien, et 

' Ronsard prononce en quelque sorte sa propre condamnation en 
posant une règle qu^il a si mal observée dans sa Franciade. 



sua LA PBAKGIADE. 327 

non grec, et avaient les noms de leurs nations , montrent 
bien comme évidemment ce n*est qu'une fiction de toute 
Y Iliade i et non vérité : comme deHector, Priam, Polyda- 
mas, Anténor, Déipliobus, Gassandre , Hélénas, et pres- 
que tous les autres forgés au plaisir d*Homère. 

Or, imitant ces deux lumières de poésie, fondé et ap- 
puyé sur nos vieilles annales, j'ai bâti ma Franciade , sans 
me soucier si cela est vrai ou non , ou si nos rois sont 
troyens ou germains , scythes ou arabes ; si Francus 
est venu en France ou non : car il y pouvait venir, me 
servant du possible, et non de la vérité. C'est le fait d'un 
historiographe d'éplucher toutes ces considérations^ et 
non aux poètes , qui ne cherchent que le possible : puis 
d'une petite scintille * font naître un grand brasier, et d'une 
petite cassine * font un magnifique palais , qu'ils enrichis- 
sent, dorent et embellissent parle dehors de marbre, jaspe 
et porphyre, de guiiiochis, ovales, frontispices et piédes- 
taux, frises et chapiteaux, et par dedans de tableaux, ta- 
pisseries élevées et bossées d'or et d'argent , et le dedans 
des tableaux ciselés et burinés^ raboteux et difiiclles à tenir 
es mains,, à cause de la rude engravure des personnages 
qui semblent vivre dedans. Après ils ajoutent vergers et jar- 
dins , compartiments et larges, allées, selon que les poêles 
ont un bon esprit naturel et bien versé en toutes sciences , 
et dignes de leur métier : car la plupart ne fout rien qui 
vaille, semblables à ces apprentis qui ne savent que broyer 
les couleurs et non pas peindre. Souviens-toi, lecteur, de 
ne laisser passer sous silence l'histoire ni la fable appar- 
tenant à la matière , et la nature, force et propriétés des 

' Scintille : étincelle; du latin scintilla. 

' Cassine : maisonneUe, diminutif tiré du latin casa» 



328 PBEFACB 

arbres, fleurs, plantes et racines, principalement si elles 
sont ennoblies de quelques vertus non vulgaires, et si elles 
servent à la médecine , aux incantations et magies, et en 
dire un mot en passant par quelque demi-vers, ou pour le 
moins par uneépithète. Nicandre, auteur grec, t'en mon- 
trera le cbemin , et Columelle en son Jardin^ ouvrage autant 
excellent que tu le saurais désirer. Ta n'oublieras aussi 
ni les montagnes, forêts, rivières, villes, républiques, 
havres et ports, cavernes et rochers, tant pour embellir 
ton œuvre par là, et le faire grossir en un juste volunne, 
que pour te donner réputation et servir de marque à la 
postérité. Quant aux capitaines et conducteurs d'armées 
et soldats, tu en diras les pères et les mères, aïeux, villes 
et habillements , et leurs naissances , et feras une fable là 
dessus, s'il en est besoûi , comme , 

Hic A^nmone iatua rapta Garamantidê Nympka K 

Puis en un autre lieu, parlant d*E[ippolyte : 

Insignem quem mater Aricia misit^ 

Bàtictum Egeriœ lucii, HymeUa dmwm 
IMtan\ 

Puis autre part , parlant d'Hélénor, qui était tombé de 
la tour demi-brûlé : 

Quorum primœv us Helenor 

Matonio régi, guem serua Licymnia furlim 
Sustulerat, vetilisque ad Trojam miserai armis \ 

Quant aux habillements, tu les vêtiras tantôt de la peau 
d*un lion, tantôt d'un ours, tantôt 

Demissa ab lœvapatUhera terga retorguens*^ 

« Virg., Enéide, IV, 198. 
* lilem, tWrf., VII, 762. 
^ Idem, ibid.t IX, 545. 
4 Idem, Urid., VUI, 400. 



SUR LA FRANCIADE. 329 

Ta n'oublieras à fortiOer et assurer ton esprit s*il est en 
doute , ou par un augure, ou par un oracle, comme : 

Ai reXf 8ollicitua monstriSf oraeuîa Fauni 
FaUdiei genitorU adii '. 

Puis, 

Adspice bis senoa latantes agmine cycnos*. 

Et en une autre part, 

Ecce levis summo de vertice visus luli 
Fundere lumen apexK 

11 ne faut aussi oublier les admonestements des dieux 
traosformés en vulgaires^ : 

Formam iumvertiiuroris 
Antiquumin Buten; hic Dardanio Anchisœ 
Armiger ante fuit K 

Tu ne transposeras jamais les paroles ni de ta prose ni 
de tes Ters : car notre langue ne le peut porter, non plus 
que le latin un solécisme. Il faut dire : Le Roi alla coucher 
de Paris à Orléans, et non pas : A Orléans de Paris le Bol 
coucher alla. 

J'ai été d'opinion en ma jeunesse que les vers qui en- 
jambent l'un sur l'autre n'étaient pas bons en notre 
poésie : toutefois j'ai connu depuis le contraire par la lec- 
ture des auteurs grecs et romains , comme : 

..M.. Lavinaque venit 
Littoral, 

' Virgile, Enéide, VII, 81. 

» Idem, ibid., I, 393. 

' Idem, ibid., II, 683. 

^ En vulgaires : en simples mortels. 

« Virg.,^n^trfc,IX,645. 

^ldem,ibid.y I, 2, 

28. 



330 PASFACE 

J'avais aussi pensé que les mots finissant par voyelles et 
diphthoiigues,et rencontrant après un autre vocable com- 
mençant par une voyelle ou diphthonguey rendaient le vers 
rude : j'ai appris d'Homère et de Virgileque cela n'était point 
malséant, comme, sub Ilio alto* lonio in magno, Homère 
en est tout plein. Je m'assure que les envieux caquetteroot 
de quoi j'allègue Virgile plus souvent qu'Homère, qui était 
son maître et son patron; mais je l'ai fait tout exprès, 
sachant bien que nos Français ont plus de connaissance 
de Virgile que d'Homère et d'autres auteurs grecs. Je suis 
d'avis de permettre quelque licence à nos poètes français, 
pourvu qu'elle soit rarement prise. De là sont venus tant de 
belles figures que les poètes en leur fureur' ont trouvées, 
franchissant la loi de grammaire, que depuis les orateurs 
de sens rassis ont illustrées, et leur ont quasi baillé 
cours et crédit , faisant leur profit de la folie d'autrui. 

Quant aux comparaisons, dont j'ai parlé au commence- 
ment assez brièvement , tu les chercheras des artisans de 
fer et des veneurs, comme Homère, pécheurs, architectes^ 
maçons , et bref de tous métiers dont la nature honore les 
hommes. 11 faut les bien mettre et les bien arranger aux 
lieux propres de ta poésie ; car ce sont les ner£s et tendons 
des Muses , quand elles sont placées bien à propos , et ser- 
vantes à la matière : sinon , elles sont du tout ridicules et 
dignes du fouet. Ne sois jamais long en tes discours, si 
ce n'est que tu veuilles faire un livre tout entier de ce 
même sujet. Car la poésie héroïque, qui est dramatique, 
et qui ne consiste qu'en action , ne peut longuement traiter 
un même sujet, mais passer de l'un à l'autre en cent sortes 
de variétés. Une faut oublier de faire, à la modedesandens, 

' En leur fureur : en leur délire poétique. 



SUB LA FRARCIADE. 331 

des courtoisies aux étrangers, de magnifiques présents de 
capitaine à capitaine, de soldat à soldat, tant pour com- 
mencer amitié que pour renouveler l'ancienne , et pour 
avoir de père en fils logé les uns chez les autres. Tu em- 
belliras de braves circonstances tes dons , et ne les pré- 
senteras tout nus ni sans ornement, comme le présent du 
roi latin à Énée : 

Stabant ter ceiUum niiidi in prœsepibus altis. 
Omnibus exiemplo Teucris jubet ordine duci 
InsiratoB ostro alipedes , pictisqtte tapetis, 
Aurea pectoribus demissa monilia pendent; 
Tecli auroyfulvum mandunt sub dentibus attrum. 
Absenti jEnea currum , geminosque jugales , 
Semine ab athereo, spirantes naribus ignem. 
lllorum de gente, patrt quoi Dœdala Circe 
SuppoHta de matre nothos furata creavit^. 

Et au cinquième : 

Jpsis prœcipuoÈductoribus addit honores: 
Vktori chlamydem auratam^. 

Un médiocre poète se fût contenté de cela, et n'eût pas 
ajouté : 

Purpura Mœandro duplicîMelibœa cucurrit. 

Encore moîns : 

Intextusque puerfrondosa regius Ida 
Felocea jaculo cervos eunuque fatigat 
Acer^ anhelanti similis. 

Encore jamais un mauvais poète ne se fût souvenu de 
ce divin hémisticlie : 

SœvUque canum latratusin auras^, 

' VIrg., Enéide, VII, 275. 
' Idem., <6i(/.,V, 249. 
^ Jdem., ibld., 257. 



332 PBÉFAGB 

Ta n'oublieras à faire armer les capitaines comme il 
faut, de toutes les pièces de leur hamois, soit que tu les 
appelles par leur nom propre on par périphrases : car cela 
apporte grand ornement à la poésie héroïque. 

Tu n'oublieras aussi la piste et battement de pied des 
chevaux, et représenter en tes vers la lueur et la splendear 
des armes frappées de la clarté du soleil , et à faire voler 
les tourbillons de poudre sous le pied des soldats et des 
chevaux courant à la guerre y le cri des soldats, froissis 
de piques^ brisement de lances, accrochement de haches, 
et le son diabolique de canons et arquebuses , qui font 
trembler la terre, froisser Tair d'alentour. Si tu veux faire 
mourir sur-le-champ quelque capitaine ou soldat, il le 
faut navrer au plus mortel lieu du corps , comme le cer- 
veau, le cœur, la gorge, les aines, le diaphragme : et les 
autres que tu veux seulement blesser, es parties qui sont 
les moins mortelles : et en cela tu dois être bon anato- 
miste. Si quelque excellent homme meurt, tu n'oublieras 
son épitaphe en une demi-ligne , ou une au plus , engra- 
vant dans tes vers les principaux outils de son métier, 
comme de Misène^ qui avait été trompette d'Hector, puis 
avait tiré la rame de bonne volonté sous Énée ^ : car c'était 
anciennement l'exercice de grands héros et capitaines, et 
même de ces quarante chevaliers qui allèrent avec Jason 
en Colchos. Tu seras industrieux à émouvoir les pas- 
sions et affections de l'âme, car c'est la meilleure partie de 
ton métier, par des carmes * qui t'émouvront le premier 
soit à rire ou à pleurer, afin que les lecteurs en fiaisseot 
autant après toi. 

■ Virgile, Enéide, YI, 161 etsaiv. 
> Carmes : vers ; du latin carrnen. 



SUR LA FBAKCIÂDE. 333 

Tu n* oublieras jamais de rendre le devoir qu*OD doit à 
la divinité , oraisons , prières et sacrifices , commençant et 
finissaiit toutes tes actions par Dieu , auquel les hommes at- 
tribuent autant de noms qu'il a de puissances et de vertus, 
imitateur d'Homère et de Virgile, qui n'y ont jamais failli. 

Tu noteras encore, lecteur, ce point qui te mènera tout 
droit au vrai chemin des Muses : c'est que le poète ne 
doit jamais prendre l'argument de son œuvre, que 
trois ou quatre cents ans ne soient passés pour le moins , 
afin que personne ne vive plus de son temps qui le puisse de 
ses fictions et vraisemblances convaincre, invoquant les 
Muses, qui se souviennent du passé et prophétisent l'avenir, 
pour rinspirer et conduire plus par fureur divine que par 
inventiou humaine. Tu imiteras les effets de la nature 
en tontes tes descriptions , suivant Homère. Car, s'il fait 
bouillir de Teau en un chaudron , tu le verras premier ' 
fendre son bois , puis l'allumer et le souffler, puis la flamme 
environner la panse du chaduron tout à Tentour, et l'é- 
cume de Peau se blanchir et s'enfler à gros bouillons avec 
un grand bruit : et ainsi de toutes les autres choses. Car 
en telle peinture, ou plutôt imitation de la nature, con- 
siste toute l'âme de la poésie héroïque , laquelle n'est 
qu'un enthousiasme et fureur d'un jeune cerveau. Celui qui 
devient vieux, maté d'un sang refroidi, peut bien dire 
adieu aux Grâces et aux Muses. 

Bonc, lecteur, celui qui pourra faire un tel ouvrage , et 
qui aura une bouche sonnant plus hautement que les au- 
tres, et toutefois sans se perdre dans les nues , qui aura 
l'esprit plus plein de prudence et d'avis, et les conceptions 
plus divines, et les paroles plus rehaussées et recherchées, 

' Premier s premièrement. 



331 FAEFACE 

bien assises en leur lieu par art, et non à la volëe , donne- 
lui nom de poète, et non au versificateur, composeor 
d'épigrammes , sonnets, satires, élégies, et autres tels 
menus fatras, où rartidee ne se peut étendre : la simple 
narration , enrichie d*un beau langage , est la seule per- 
fection de telles compositions. 

Veux-tu savoir, lecteur, quand les vers sont bons et 
dignes de la réputation d'un excellent ouvrier, suis le con- 
seil d^Horace : il faut que tu les démembres et désassem- 
bles de leur nombre, mesure et pieds, que tu les trans- 
portes, faisant les derniers mots les premiers , et ceux du 
milieu les derniers. Si tu trouves, après tel désassemble- 
ment de la ruine du bâtiment , de belles et excellentes pa- 
roles et phrases non vulgaires , qui te contraignent d'en- 
lever ton esprit outre le parler commun, pense que de tels 
vers sont bons et dignes d*un excellent poète ^ Exemple: 
des mauvais vers : 

Madame, en bonne foi. Je vous donne mon cœur ; 
M'usez point envers moi, s'il vous piaf t, de rigueur. 

Efface cœur et rigueur, tu n'y trouveras un seul mot qui 
ne soit vulgaire ou trivial ; ou, si tu lis ceux-ci : 

Son harnois il endosse, et, furieux aux armes. 
Pourfendit par le fer un scadron de gens d*armes ; 

tu trouveras, au démembrement et déliaisoh de ces deux 
carmes, qui tç servent d'exemples pour les autres, toutes 
belles et magnifiques paroles, harnois, endosse, furieux , 
armes, pour fendit, fer, scadron, gens d'armes. Cela se doit 
faire tant que l'humain artifice le pourra : car bien sou-' 
vent la matière ni le sens ne désirent pas telle haussure de 
voix, principalement les narrations et pourparlers desca- 

' DisjecH membra poetx, (Hor., Serm,, I, 4, 62.) 



SUR LA FBANCI4DE. 336 

pitaineSy conseils et délibérations des grandes affaires, les- 
quelles ne demandent que parole nue et simple , etTexpo- 
sition du fait : car tantôt il doit être orné , et tantôt non : 
car c'est un extrême vice à orfèvre de plomber de l'or. Il 
faut imiter les bons ménagers qui tapissent bien leurs 
salles, chambres et cabinets, et non les galetas où cou- 
chent les valets. Tu auras les conceptions grandes et 
hautes, comme je t*ai plusieurs fois averti, et non mons- 
trueuses ni quintessencieuses comme sont celles des Espa- 
gnols. Il faudrait un Apollon pour les interpréter, encore 
il y serait bien empêché avec tous ses oracles et trépieds. 
Tu n'oublieras les noms propres des outils de tous mé- 
tiers, et prendras plaisir à t*en enquerre le plus que tu 
pourras, et principalement de la chasse. Homère a tiré 
toutes ses plus belles comparaisons de là. Je veux bien t'a- 
>fertir, lecteur, de prendre garde aux lettres ; et feras juge- 
ment de celles qui ont plus de son et de celles qui en ont 
le moins. Car A, 0, U, et les consonnes M, B, et les SS, 
finissant les mots, et sur toutes les BR, qui sont les vraies 
lettres héroïques , font une grande sonnerie et batterie aux 
vers. Suis Virgile , qui est maître passé en la composition 
et structure des carmes ; regarde un peu quel bruit font 
ces deux-ci, sur la fin du huitième de V Enéide : 

Unaomnes ruere^ ac totum spumaret reductis 
Convulsum remis rostrisque stridentibus œquor ' . 

Tu en pourras faire en ta langue autant que tu pourras. Tu 
n'oublieras aussi d'insérer en tes vers ces lumières, ou plu- 
tôt petites âmes de la poésie, comme : 

Italiam meiire jacens *, 

«Virg.,^ndîde, VIïï, 639. 
* lîem, ibid., Xlf, 360. 



336 PRBFÀCB 

qui est proprement un sarcasme ; c'est-à-dire une moque- 
rie que le vainqueur fait sur le corps navré à mort de son 
ennemi : 

Etfratrem ne deserejrater K 

...... Et dulceê moriens reminiscitur Argos '• 

Semineceê tnicant digiU,/errumque reiractani K . 

Au reste, lecteur, si Je te voulais instruire et t'informer de 
tous les préceptes qai appartiennent à la poésie héroïque, il 
me faudrait une rame de papier; mais les principaux que tu 
as lus auparavant te conduiront facilement à la connais- 
sance des autres. Or venons à nos vers communs de 
dix à onze syllabes , lesquels, pour être plus courts et pres- 
sés, contraignent les poètes de remâcher et ruminer plus 
longuement; et telle contrainte, en méditant et repensant, 
fait le plus souvent inventer d'excellentes conceptions, 
riches paroles et phrases élaborées , tant vaut la médita- 
tion, qui par longueur de temps les engendre en un es- 
prit mélancolique, quand la bride de la contrainte arrête et 
refrène la première course impétueuse des fureurs et mons- 
trueuses imaginations de l'esprit, à l'exemple des grandes 
rivières qui bouillonnent, écument et frémissent à l'en- 
tour de leurs remparts , ou quand elles courent la plaine 
sans contrainte , elles marchent lentement et paresseuse- 
ment, sans frapper les rivages ni d'écumes ni de bruit. Tu 
n'ignores pas , lecteur, qu'un poète ne doit Jamais être 
médiocre en son métier, ni savoir sa leçon à demi , mais 

^ Virgile, Enéide, X, 600. 

»Idem, t&id.,X,782. 

3 Idem, ibid., X, 396. Le texte porte : 

Semianimesque micaiU digiti, /errumque retractanL 



SUH LÀ FfiÀNCIADB. S97 

tOQt excellent et tout parfait : la médiocrité est un extrême 
vice en la poésie; il vaudrait mieux ne s*ennaéler Jamais 
et apprendre un autre métier. 

Davantage je te veux bien encourager de prendre lasage 
hardiesse , et d'inventer des vocables ' nouveaux, pourvu 
qu'ils soient moulés et façonnés sur un patron déjà reçu 
du peuple. Il est fort difficile d'écrire bien en notre langue, 
si elle n'est enrichie autrement qu'elle n'est pour le pré- 
sent de mots et de diverses manières de parler. Ceux qui 
écrivent journellement en elle savent bien à quoi leur en 
tenir : car c'est une extrême gêne de se servir toujours 
d'un mot. Outre^ je t'avertis de ne &ire conscience de re- 
mettre en usage les antiques vocables, et principalement 
ceux du langage wallon et picard, lequel nous reste par 
tant de siècles l'exemple naïf de la langue française , j'en- 
tends de celle qui eut cours après que la latine n'eut plus 
d'usage en notre Gaule, et choisir les mots les plus pré- 
guants * et significatifs, non-seulement dudit langage 
mais de toutes les provinces de France , pour servir à la 
poésie lors que tu en auras besoin. 

Malheureux est le débiteur lequel n'a qu'une seule es- 
pèce de monnaie pour payer son créancier. Outre-plus, si 
les vieux mots abolis par l'usage ont laissé quelque rejeton, 
comme les branches des arbres coupés se rajeunissent 
de nouveaux drageons, tu le pourras provigner, amender 
et cultiver, afin qu'il se repeuple de nouveau ; exemple de 
lobbe, qui est un vieux mot français qui signiûe mocquerie 
et raillerie. Tu pourras faire sur le nom le verbe lobber^ qui 
signifiera moequeret gaudir,et mille autres de telle façon. 

^ Vocabula: mois, termes. 

' Prégnants : féconds ; du latin prœgnans, 

29 



SS8 PKEFACE 

Tu te donneras de g&rde , si ce n*est par grande contrainte 
de te servir des mots terminés en ion qui passent plus de 
trois ou quatre syllabes, comme abominaiion f tesiifica- 
tioH ; car de tels mots sont languissants , et ont une traî- 
nante voix , et, qui plus est, occupent languidement ' la 
moitié d'un vers. C'est une autre chose d'écrire en une lan- 
gue florissante qui est pour le présent reçue du peuple, 
villes, bourgades et cités , comme vive et naturelle, ap- 
prouvée des Rois, des princes, des sénateurs, marchands 
et trafiqueurs, et de composer en une langue morte muette 
et ensevelie sous le silence de tant d'espaces d'ans, 
laquelle ne s'apprend plus qu'à l'école par le fouet, par 
la lecture des livres, auxquelles langues mortes il n'est 
licite de rien innover, disgraciées du temps, sans appui 
d'empereur ni de rois, de magistrats ni de villes, comme 
une chose morte, laquelle s'est perdue par le fil des ans, 
ainsi que font toutes choses humaines, qui périssent vieil- 
les , pour iaire place aux autres suivantes et nouvelles : 
car ce n^est la raison que la nature soit toujours si prodi- 
gue de ses biens à deux ou trois nations, qu'elle ne veuille 
conserver ses richesses aussi bien pour les derniers comme 
les premiers. En telles langues passées et défuntes ( comme 
j'ai dit] il ne faut rien innover, comme ensevelies , ayant 
résigné leur droit aux vivantes, qui florisseut en empe- 
reurs, princes et magistrats , qui parlent naturellement , 
sans maître d'école , l'usage le permettant ainsi : lequel 
usage le permet en la même façon que le commerce et 
trafic des monnaies pour quelque espace de temps ; ledit 
usage lès décrie quand il veut. Pourceil ne se faut étonner 
d'ouïr un mot nouveau , non plus que de voir quelque 

* Lancinement: langai 



^ 



SUB LA FBÀNCTÀDE. 339 

nouvelle Jocondalle, nouveaux talars, royales, ducats de 
saint Etienne et pistoles. Telle monnaie , soit d'or ou d'ar- 
gent, semble étrange au commencement : puis l'usage ra- 
doucit et domestique^ la faisant recevoir^ lui donnant auto- 
rité, eours et erédit , et devient aussi commune que nos 
testons et nos écus au soleil. 

Tu seras très-avisé en la composition des vocables et 
ne les feras prodigieux , mais par bon Jugement, lequel 
est la meilleure partie de Thomme, quand il est clair et 
non embabouiné ni corrompu de monstrueuses imagina- 
tions de ces robins de cour qui veulent tout corriger. 

Je te conseille d'user indifféremment de tous dialectes, 
comme j'ai déjà dit : entre lesquels le courtisan ' est tou- 
jours le plus beau, à cause de la majesté du prince ; mais 
il ne peut être parfait sans l'aide des autres : car chacun 
jardin a sa particulière fleur, et toutes nations ont affaire 
les unes des autres, comme en nos havres et ports la mar- 
chandise bien loin cherchée en l'Amérique se débite par- 
tout. Toutes provinces^ tant soient-elles maigres , servent 
aux plus fertiles de quelque chose , comme les plus fai- 
bles membres et les plus petits de Thomme servent aux 
plus nobles du corps. Je te conseille d'apprendre diligem- 
ment la langue grecque et latine, voire itaKcnne et 
espagnole , puis , quand tu les sauras parfaitement , te 
retirer en ton enseigne comme un bon soldat , et com- 
poser en ta langue maternelle, comme a fait Homère, Hé- 
siode , Platon , Aristote , et Théophraste , Virgile , Tite- 
Live, Saliuste, Lucrèce et mille autres qui parlaient 
même langage que les laboureurs > valets et chambrières. 
Car c'est un crime de lèse-majesté d'abandonner le lan- 

' Celui de la cour. 



340 PAÉFACE 

gage de son pays , vivant et florissant, pour vouloir dé- 
terrer je ne sais quelle cendre des anciens , et abbayer ' 
les verves des trépassés, et encore opiniâtrement se bra- 
ver là-dessus, et dire : J'atteste les Muses que je ne suis 
point ignorant et ne crie point en langage vulgaire comme 
ces nouveaux venus, qui veulent corriger le Magnificat : 
encore que leurs écrits étrangers , tant soient-ils parfaits^ 
ne sauraient trouver lieu aux boutiques des apothicaires 
pour faire des cornets. 

Gomment veux-tu qu'on te lise, latineur, quand à peine 
lit-on Stace, Lucain, Sénèque Silius et Claudien, qui ne 
servent que d'ombre muette en une étude ; auxquels 
on ne parle jamais que deux ou trois fois en la vie , en- 
core qu'ils fussent grands maîtres en leur langue mater- 
nelle? et tu veux qu'on te lise, qui as appris en Técoleà 
coups de verges le langage étranger, que sans peine et 
naturellement ces grands personnages parlaient à leurs 
valets, nourrl('4gs et chambrières I quantes fois ai-je 
souhaité que les divines têtes sacrées aux Muses de Jo- 
seph Scaliger, Daurat, Pimpont, d'Ëmery, Florent Chré- 
tien , Passerat, voulussent employer quelques heures à 
si honorable labeur, 

Gallica se qtiantis atlollet gloria verbis 

Je supplie très -humblement ceux auxquels les Mases 
ont inspiré leur faveur, de n'être plus latineurs ni gréca- 
niseurs, comme ils sont plus par ostentation que par devoir, 
etpreudre pitié, comme bons enfants, de leur pauvre mère 

' Abbayer : honorer, vanter. 



SUfi LA FfiAliaADB. 341 

naturelle : ils en rapporteront plus d'honneur et de réputa- 
tion à Favenir que s'ils avaient, àTimitation de Longueil, 
Sadolety ou Bembe , recousu ou rabobiné Je ne sais quelles 
vieilles rapetasseries de Virgile et de Geéron, sans tant 
se tourmeater : car, quelque chose qu'ils puissent écrire , 
tantsoit-elle excellente, ne semblera que le cri d'une oie 
au prix du chant de ces vieux cygnes, oiseaux dédiés 
à Phébus Apollon. Après la première lecture de leurs 
écrits, on n'en tient non plus de compte que de sentir un 
bouquet fané. Encore vaudrait-il mieux, comme un bon 
bourgeois ou citoyen, rechercher et faire un Lexicon des 
vieux mots d'Artus, Lancelot et Gauvin , ou commenter 
le Roman de la Rose , que s'amuser à Je ne sais quelle 
grammaire latine qui a passé son temps. Davantage qu'ils 
considèrent comme le Turc , en gagnant la Grèce, en a 
perdu la langue du tout. Le même Seigneur occupant par 
armes la meilleure partie de toute l^Ëurope , où on soûlait 
parler la langue latine, l'a totalement abolie, réduisant la 
chrétienté , de si vaste et grande qu'elle était, au petit pied, 
ne lui laissant presque que le nom , comme celle qui n'a 
plus que cinq ou six nations où la langue romaine se dé- 
bite, et n'eût été le chant de nos églises et psaumes 
chantés au lutrin , longtemps y a que la langue romaine 
se fût évanouie , comme toutes choses humaines ont leur 
cours : et pour le jourd'hui vaut autant parler un bon gros 
latin, pourvu que Ton soit entendu , qu'un affété langage 
de Qcécon. Car on ne harangue plus devant empereurs ni 
sénateurs romdns ; et la langue latine ne sert plus de rien 
que ponr nous truchementer en Allemagne, Pologne , An- 
gleterre et autres lieux de ce pays-là. D'une langue morte 
Tautre prend vie, ainsi qu'il plalt à l'arrêt du destin et à 

29. 



342 PAéPÀCE SOB LA FRANCIADE. 

Diea qui commande , lequel ne veut souffrir que les choses 
mortelles soient étemelles comme lui, lequel je supplie 
très-humblement, lecteur, te vouloir donner sa grâce , et 
le désir d'augmenter le langage de ta nation. 



PRÉFACE DE LA FRANCIADE. 



Deteriptas servare vices, operumque colores, 
Cur ego , si nequeo ignoroque , poeta salutor? 
Cur nescire^ pudens prave, quant discere malo?., 
Resgestœ reguvtqueducumque» et tristia hella, 
Qtto scribi possint numéro monstravit Homerus. 

(HoR., SpitU ad Pi»',U-W,) 

Homère, de sdenee et de nom iUustré , 
Et le romain Virgile assez nous ont montré 
Gomment et par quel art, et par quelle pratique 
Il fallait composer un ouvrage héroïque, 
De quelle forte haleine et de 'quel ton de vers , 
Varié d'argum^ts et d'accidents divers. 
Pai suivi leur patron : à genoux, Franciadt; 
Adore VÉnéidei adore V Iliade : 
Kévère les portraits et les suis d'aussi loin 
Qu'ils m'ont passé d*esprit , d'artifiee>et de soin. 
Miracle non étrange à celui qui contemple 
Ces deux grands demr-dîeux , dignes chacun d'un temple. 
L'un Romain, l'autre Grec, à qui les cieux amis 
£t les Muses avaient tout dit et tout permis, 
£t non à moi Français, dont la langue peu riche, 
Couverte de halliers', tous les jours se défHche, 
Sans mots , sans ornements, sans honneur et sans prix , 
Comme un champ qui fait peur aux plus gentils esprits 

< Halliws : balMons. 



344 PBÉFÀCS 

Des laboureurs acti£s à nourrir leurs ménages, ' 

Qui tournent les guérets pleins de ronces sauvages 

Et d'herbes aux longs pieds, retardement des bœufs, 

A faute d'artisans qui n'ont point devant eux 

Défriché ni viré la campagne férue * , 

Qui maintenant revéche arrête leur charrue, 

Luttant contre le soc d'herbes environné. 

Mais quoi, prenons en gré ce qui nous est donné, 

Achevons notre tâche , et eroyons d^assurance 

Que ces deux étrangers pourront loger en France, 

Si la Parque me rit, réchauffant la froideur 

Des hommes bien adroits à suivre mon ardeur, 

Sans craindre des causeurs les langues venimeuses. 

Pourvu que nous rendions nos provinces fameuses, 

Pion d'armes , mais d'écrits : car nous ne sommés pas 

De nature inclinés à suivre les combats, 

Muis le bal des neuf Sœurs, dont la verve nous baille 

Plus d'ardeur qu'aux soldats de vaincre à la bataille. 

Ils ne sont ulcérés sinon par le dehors, 
Aux jambes et aux bras, et sur la peau du corps : 
Nous au fond de l'esprit et au profond de l'âme , 
Tant l'aiguillon d'honneur vivement nous entame. 

La Muse en telle part de son trait va poignant : 
Et encore que le coup n'apparaisse saignant. 
Si est-ce qu'il nous blesse, et nous rend fantastiques. 
Chagrins , capricieux , hagards , mélancoliques , 
Vaisseaux dont Dieu se sert , soit pour prophétiser, 
Ou soit pour enseigner, soit pour autoriser. 
Vêtus d'habits grossiers, par paroles rurales. 
Les arrêts de nature et les choses fatales. 
Tels du vieil Apollon les ministres étaient, 

' Minages : enfants. U est encore [ > Férue : frappée, Ubonréc- 
usité dans le Limoasin et VAuittgut» 



DV LÀ FRANCIADS. 345 

Ou fût sur le trépied, ou flït lorsqu'ils chantaient; 

£t tels ceux d'aujourd'hui : car l'antique Gybèle 

(La Nature j'entends) n'a tari la mamelle 

Pour maigres n'allaiter les siècles à venir, 

Ni ne sera jamais : ce serait devenir 

Une mère brehaigne > en lieu d'être féconde. 

Tout tel qu'auparavant sera toujours le monde. 

Or, comme il plaît à Dieu, les siècles et les ans 
Apportent à nos vers richesses et présents, 
Crédit entre les rois : où souvent par fortune 
Un prend le bien acquis à toute une commune ; 
Cela s'est toujours fait et toujours se fera 
Tant que le monde entier en ses membres sera. 
Maint court aux jeux d'Olympe, un seul le prix emporte : 
La chance des mortels roule de telle sorte, 

* MrêkaiçfM : itirilci. 



ARGUMENT 

DU PREMIER LIVRE DE LA FRANCIÂDE^ 

PAR AMAUIS JAMIN, 

BBCRBTAIME DC LA GBAMBRB DU ROI. : 

En ce laborieux oavrage de la Franciade , l'aotear s'est proposé la 
façon d'écrire des anciens , et surtout du divin Homère : et combitn 
qu'en ce premier livre il ait comme pas à pas imité Homère et Vir- 
gile, si est-ce que rembarquement de Fraocus est à Pimitation d'A- 
polloine Rliodien. Il ressemble à Tabeille, laquelle tire son profit de 
toutes fleurs pour en faire son miel : aussi, sans jurer en l'imitation 
d'im des anciens plus que des autres , il considère ce qui est en 
eux de meilleur, de quoi ilenricliit ( comme toujours il a été heureux ) 
notre langue française. Or, pour venir k ce premier livre , qui est 
comme le fondement et projet du reste du bâtiment, l'argument est 
tel: Après que Francus fut retourné du long voyage où son oncle Hé- 
lénln l'avait envoyé en diverses nations pour en apprendre les mœurs 
et façons, et par telle connaissance se rendre sage, rusé et pratique 
capitaine, ce qu'IIélénin avait fait ne voulant qu'il fût connu pour 
enfant d'Hector entre les Grecs, lesquels pensaient pour certain que 
Pyrche, fils d'Achille, Teut Cait mourir, le précipitant du faite d'une 
tour : Jupiter qui l'ayait sauvé du sac de Troie , et en lieu du corps 
vrai avait baillé une feinte de lui à ses ennemis, se ressouvenant du 
destin, pour lequel il l'avait garanti de si cruelle mort, et se repentant 
delà destruction de Troie, envoie Mercure , messagfer des dieux, vers 
Hélénin, oncle paternel dudit Francus , afin qu'il l'avertisse quelles 
sont les destinées deFraucion, son neveu, lequel depuis un an lais- 
sait énerver sa jeunesse d'oisiveté , sans souci de relever sus l'honneur 
de ses aïeux. Hélénin, après avoir oui le commandement de Jupiler 
( aussi que sou esprit prophétique avait prévoyance des destins et 
présageait la grandeur de son neveu, (tis d'Hector) lui fit équiper 
quelque nombre de navires, dans lesquels il s'embarqua, laissant 
Buthrote, ville d'Epire , où il faisait sa demeure avec son oncle et sa 

347 



348 ABGUIOQIT DU PBEMIER LIVBB DE LA FBAlfCIÂDI. 

mère Andromaque. Le poète loi donne une compagDîe d^bommes 
guerrière par anebelleetgeatiUe inventioa : car le jour du mandemeot 
de Jupiter tous les Troyens bannis étaient asBemblés par le congé des 
princes de la Grèce, desquels ils étaient esdayeSy pour chômer la fête 
de Cybèle leur déesse , tons équipés d'armes telles que soûlaient por- 
ter les Ck>rybantes et CorèteSy quand ils célébraient la ftte de U 
mère des dieu. Junon se cenrroooe, voyantqoe la gloire des Phry- 
giens s'eftorçait par bonne et future destinée de renouveler Troie, et 
de la faira refleurir. Cybèle et MarsbiTodsaient Francion , et lui en- 
flamment le cœur du désir de louange et de Tertu. Hélénin luiessei- 
gne sommainoMBt quel chemin il doit tenir sur la mer pour Tenir 
da Cièle à l'cmbooehure du Daaabe. 



1 



LE PREMIER LIVRE 

DE LA FRANCIADE. 



AU KOI TRÈS-CHRÉTIEN, 

CHARLES NECTIÈME DE CE H<m, 

m 

Muse , eutends-moi des sommets de Parnasse, 
Guide ma langue , et me chante la race 
Des rois français issus de Francion , 
Enfant d'Hector, Troyen de nation, 
Qu'on appelait en ^à jeunesse tendre 
Astyanax , et du nom de Scamandre. 

De ce Troyen conte-moi les travaux, ' 
Guerres , conseils , et combien sur les eaux 
II a de fois (en dépit de Neptune 
£t de Junon) surmonté la Fortune, ; 
Et sur la terre échappé de péris >, < 
Ains que* bâtir les grands murs de Paris. 
Charles, mon prince, enfle-moi le courage. 
Pour ton honneur j'entreprends cet ouvrage r 
Sers-moi de phare et garde d'abîmer 
Ma nef qui flotte en si profonde mer. 

Déjà vingt ans avaient laissé derrière 
Le jour fatal que la Grèce guerrière 
Avait brûlé le mur neptunien : 
.Quand du haut ciel le grand Saturnien 
Baissa les yeux, et vit Troie déserte 

» Péris : périls. 2 Ains que: arant de. 

349. 30 



350 LE PBEIUER LITAS 

Toute de sable et de tombes couverte , 
Se courrouçant sa perruque ' ébranla. 
Puis au conseil tous les dieux appela. 

Du ciel d*airain les fondemens tremblèrent, 
Dessous le pied des dieux qui s'assemblèrent 
Tous marchant d*ordre en leur siège apprêté : 
Lors Jupiter, pompeux de majesté, 
Les surmontant de puissance et de gloire , 
Se vint asseoir en son trône d'ivoire, 
Le sceptre au poing , puis fronçant le sourci , 
Renfrogné d'ire aux dieux parlait ainsi ; 

« Jamais au coeur je nVus telle tristesse. 
Ni pour mortel , pour dieu , ni pour déesse , 
Que j'eus la nuit qu*on brûlait Uion : 
Quand le cheval prégoant ^ d'un million 
D'hommes guerriers, de ^a voûte fermée 
Versa dans Troie une moisson armée 
D*épieux , d'écus , de lances et de dards. 
Branles es mains des Argives soudards, 
Non-seulement les Dolopes gendarmes 
Passaient les corps par le tranchant des armes, 
Mais nos maisons, sacrilèges, pillaient. 
£t de leurs dieux les autels dépouillaient, 
Qui révères par la ville troyenne 
Fumaient toujours d'une odeur sabéenne ^. 

« Là forccnaient4 deux tigres sans merci, 
Le grand Atride et le petit ^ aussi 
Joyeux de sang le carnassier Tydide ^ , 



« Sa perruque : sa ebevelure. * Foreenaient : eierçaient levr f«- 

' Prégnant : plein, rempli ; 4o la- rear 
tin prtegnaus, " Blénéla». 

3 D'encens de Sabée (Arabie). < Diomède, lils de Tjdèe. 



^ 



DB LA FJUnClADE. 351 

Et le superbe héritier d'Éacide ; 
Là rithaquois chargé du graud bouelair ' 
Qui ne fut sien , brillant comme un éclair 
Qui çà qui là s'éclate de la nue , 
Chaud de colère ensanglantait la rue 
D'un peuple au lit surpris et dévêtu, 
Du fer ensemble et du feu combattu. 

« Ainsi qu'on voit une fière lionne, 
Que la fureur et la faim époinçonne , 
Assassiner le débile troupeau : 
Entre les dents sanglante en est la peau. 
Qui pend encore en sa mâchoire teinte ! 
Le pasteur fuit qui se pâme de crainte ! 

« Ainsi les Grecs détaillaient ' et brisaient 
Le peuple nu : les feux qui reluisaient 
Sur les maisons à flammes enfumées, 
Donnaient lumière aux princes des armées, 
Au meurtre , au sang : un si cruel effort 
Montrait partout Timage de la mort. 

« Et toi , Junon, dessus la porte assise , 
Hâtais les Gtees ardents à Tentreprise, 
Avec Pallas, qui sur le haut sommet 
Du premier mur, horrible en son arraet 
Que la Gorgone aprit^ de mainte écaille, 
A coups de pique ébranlait la muraille, 
Bouiïiante d'ire et d'une forte voix 
Comme un tonnerre appelait les Grégeois , 
Les animant à la vengeance prompte. 
Esprits malins , qui n'avez point de honte 
D'avoir détruit un royaume si beau, 

• Bouelair : boaelier. 3 jprit : coavrit. 

' Détaillaient : UUlaient en piècei . 



353 LE PKEMfEB LITRE . 

Fait qu'llion n'est phis qu'un grand tombeau, 
Fait que Priam, meurdri dessus sa race, 
De son sang tiède ensanglantât ma face , 
Bien qu'il chargeât nos autels par-sus tous, 
De gros cuissots de taureaux et de boucs ! 

« Ce roy pleurant son état misérable, 
En cheveux gris, enbarbe vénérable. 
Du cruel Pyrrhe au point de mort pressé , 
Tenait des mains mon image embrassé : 
Quand il reçut en sa gorge frappée 
De l'Achilin' le tranchant de l'épée. 
Qui d'un grand coup le chef lui décolla 
Bien loin la tête en sautelant alla ! 
Le corps sans nom', sans chaleur, et sans face 
Comme un grand tronc broncha dessus la place. 

« Cet arrogant, qui les Dieux dépitait, 
Qui de fureur son père surmontait *, 
Pïon-seuiement d'une rage maîtresse, 
Le fer au poing, tuait la tourbe épaisse , 
Mais outrageait le sexe féminin , 
Qui de nature est courtois et bénin. 

« 11 poursuivait au travers de la flamme 
Du preux Hector Andromaqu.e la femme, 
Qui, déplorant pour néant son destin , 
Echevelée , avait à son tetiu 
Pressé son fils , en qui la vraie image 
Du père sien était peinte au visage. 
D'entre ses bras je dérobai le fils : 
Lors en sa place une feinte je fis , 
Que je formai pétrissant une nue , 
Qui fut des Grecs en son lieu reconnue 

* Pyrrhus, ftb d'AchiUe. * Swrmentait: SBrpaMait. 



^ 



. DB LA FaAHCIABE. 353 

Du tout semblable à l!héntier d'Hector, 

Mêmes cheveux crépeluS'de fin or. 

Les mêmes yeux, le front même, et la taille; 

Puis cette feinte à la mère je baille 

Pour la donner à Pyrrlie : et tout soudain. 

Cachant Fenfant aux replis de mon sein , 

Je le sauvai de Tépée homicide : 

Le vain ' sans plus Tut proie d'Éacîde. 

« Je l'avertis d'aller trouver après , 
Son fils au temple, ou deux chevaliers grecs 
L'une sur. l'autre amoncelaient la proie, 
Tout l'or captif de Priam et de Troie , 
Femmes, enfants, et vieillards enchaînés. 
De leurs maisons par les cheveux traînés : 
Et qu'il avait pour marque manifeste 
L'ardent éclair d'une flamme céleste 
Au haut du chef, vrai signes qu'il serait 
Pasteur de peuple , et qu'un jour il ferait 
Traître des rois , à qui la destinée 
Avait la terre en partage donnée. 

a Je n'avais dit , que tout soudain voîch 
Pyrrhe venir, qui ravit tout ainsi 
L'image feint hors des bras de la mère ,. 
Qu'un loup le faon d'une biche légère. 
11 le porta sur le haut d'une tour. 
D'où le roulant et tournant de main tour 
En tourbillons, d'un bras armé le rue 
Pied contre-mont * sur le dur de la rue. 

« Ainsi tomba par pièces découpé , 
Le vain abus dont le Grec fut trompé- : 

* Xft' ottiii :. la ehose TAioft, le fan- ' Pied eonire'mont : la.tète ea bac 



Sâ4 LI PBXMU1K LIVBB 

Car Francus vit^ et malgré toute eam. 
De ses poumons va res{»rant la Tîe 
Dedans Buthrote, eu ces champs où la v<hx 
Vit prophétique es chûies dodomûs. 
Près IléiéDÎn et sa mère Andromaehe 
Qui sans honneur par les tombes ' le cache. 

« Déj^la fleur de son âge croissant 
Va d'un poil d'or son menton jaunissant. 
Et tout son coeur bouillonne de jeunesse : 
Je ne yeux plus qu'il languisse en paresse. 
Comme inconnu, sans sceptre et sans honneur, 
Mais tout rempli de force et de bonheur, 
Je veux qu'il aille où son destin l'appelle, 
Tige futur d'une race si belle : 
Sans plus en vain consommer son loisir, 
Parte de là : tel est notre plaisir. » 

11 dit ainsi; les Dieux, qui s'élevèrent , 
Tous d'un accord sa parole approuvèrent, 
En murmurant conune flots de la mer 
De qui le front commence à se calmer. 
Quand Aquilon assoupit son orage , ' 
Et Fonde bruit doucement au rivage. 

Au départir Mercure il appela : 
Pour obéir Mercure s'en alla, 
Prompt messager à la plante légère * , ^ 
Devant le trône où l'appelait sou père : 
« Vole, mon fils , où Francus est nourri , 
Huche 3 les vents : dis que je cuis marri 
Contre sa mère et ceux qui sans louange 
Trompent son âge en une terre étra&ge : 

' I Par les ieurbet : dans ki Imile du * A la pimnit légère s ta pied léc*r' 
cHoytBs. 9 a%uke : appelle. 



BB LA FBABTGIADB. dôo 

Je ne l'avais du massacre sauvé 
Pour être oisif, de paresse aggravé , 
Un fainéaut eu la fleur de son âge : 
Mais j*espérais que d'un mâle courage 
Irait un jour des Gaules surmonter 
Le peuple rude et fâcheux à dompter, 
Chaud à la guerre et ardent à la proie , 
Pour y fonder une nouvelle Troie i 
Pour ce déloge , et le fais en aller : 
Le temps perdu ne se peut rappeler. » 

( Mercure se rend à Bothrote. — Les Troyeus captifs en Grèce 8*y 
élaieDt réunis de toutes parts pour célébrer la fête de Cybèle. — Mer- 
cure traosmel à Hélénus Tordre de Jupiter. ) 

« Va , m'a-t-il dit , où Francus est nourri : 
Huche les vents : dis que je suis marri ■ 
Contre sa mère et ceux qui sans louange 
Cachent ce prince eu une terre étrange. 
Je n'ai Francus du massacre sauvé 
Pour être ainsi de paresse aggravé , 
Un fainéant en la fleur de son âge : 
Mais j'espérais que d'un mâle courage 
Irait un jour des Gaules surmonter 
Le peuple rude et fâcheux à dompter. 
Chaud à la guerre et ardent à )a proie , 
Pour y fonder une nouvelle Troie , 
Dont la mémoire en tout temps florîrait , 
Et par le feu jamais ne périrait. * 

« Pource, Hélénin et toi mère Andromache , 
N'amollissez en paresse si lâche 
L'enfant d'Hector, à qui les deux amis 
Ont tant d'honneurs et de sceptres promis , 
Qui doit hausser la maison Priamide. 

• Mwrri : fftclié. 



SS6 LB PBEMIAB LIVBE 

Dompter la Grèce, et la race Éacide , . 
Doit yaincre tout, et qui doit une fois 
Etre l'estoc > des monarques François , 
Et par-sus tous d'uu Châbles, qui du monde 
Doit en la main porter la pomme ronde. 
Fais-le équiper d'honmies et de vaisseaux. 
Fais-le marcher sur l'échiné des eaux. 
Aux lieux promis où son destin le mène : 
L'honneur s'achète aux dépens de la peine ! » 

(II dit et 8*éTaooait. — Description de la fête. — Chants et prières 
adressés à Cybèle. ) 

Comme ils priaient, la prompte Renommée 
Au front de vierge, à l'échiné emplumée , 
Le cor en bouche, avait jà répandu 
Que Mercure est du haut ciel descendu, 
Et qu'il avait d'une voix courroucée 
Par Jupiter Andromache tancée , 
Et par-sus tout Hélénin, qui savait 
L'arrêt certain que le destin avait 
Écrit au ciel pour celui qu'on appelle 
Astyanaxy qui sans honneur recèle 
Son âge en vain sur le bord étranger, 
Sans du malheur les Troyens revenger. 

Cette déesse à bouche bien ouverte , 
D'oreilles , d'yeux et de plumes couverte , 
Semait partout qu'Astyanax était 
Vrai fils d'Hector, et qu'on lui apprêtait 
Mainte navire au combat ordonnée , 
Pour aller suivre ailleurs sa destinée , 
Prince fatal > , et que sa main ferait 
Que le Troyen du Grec triompherait : 

< Ettoe : tronc d*arbre; et figuré- * Fatal : diaigaé par le Destia} d» 
ment : ligne d'extraction. kCMu latin fatalit. 



BB LA FBANGlÂDfi. 357 

Et qu'il fallait que la jeunesse active , 
Qai par la Grèce est maiuteDant captire, 
Suivit Fraucus, futur père des rois, 
Qui s'en allait dedans le camp gaulois 
Jleplanter Troie et la race Hectorée, 
Pour y régner d'étemelle durée. 

( Jupiter envoie an aai^are favorable. — Un fancon attaqué par an 
vaatoar est changé en aigle et triomphe sons celte forme. — Les 
Troyens s'occupent à conatroire une flotte, et lancent les navires à 
la mer. ) 

Il était nuit , et le charme du somme 
Sillait ' partout les paupières de l'homme , 
Qui demi-mort, par le sommeil lié, 
Avaitdujour le travail oublié. 
Tous animaux , ceux qui dans l'air se pendent , 
Ceux qui la mer à coups d'échiné fendent , ^ 

. Ceux que les monts et les bois enfermaient , 
Pris du repos , à chef baissé , dormaient. 

Mais Hélénin, qui soucieux ne cesse 
De repenser en son neveu, n'abaisse 
L'œil au dormir ; ains veillant et rêvant, 
Or, se couchant, et ores se levant^ 
Mille discours discourt en sa pensée. 
Du Dieu courrier la parole annoncée 
Le presse tant , qu'à toute heure , en tous lieux 
11 a Mercure au devant de ses yeux , 
£t en l'esprit la belle destinée 
Qui pour Francus au ciel est ordonnée , 
De qui le sang et troyen et germain 
Doit enserrer le monde dans la main. 

Incontinent que l'aube aux doigts de roses 
Eut du grand ciel les barrières décloses 

' SUMt : fermaK ; du latin 5{gi/tare, cacheter. 



ZIêB le PBSMIEB LIVRE 

Prompt hors du lit ce bon pmee sortit , 
Sa camisole et soo pourpoint vêtit , 
Puis son sayon, puis sa cape tracée 
A fils d'argent sur Tépaule a troussée , 
Prit sou épée au pommeau ciselé. 
• Ainsi vêtu dans la place est allé , 
Le dard au poing, commandant qu*on assemble 
Grands et petits au conseil tout ensemble. 

Lors les hérautà claire-voix ont sonné 
De toutes parts le conseil ordonné : 
Le peuple né pour nouvelles apprendre 
Droit en la place à foule se vint rendre ; 
Lui de son sceptre au milieu s'appuya, 
Puis de tels mots sa langue déplia : 

^ « Peuple troyen, dardanienne race , 
Ce jouvenceau qui par la populace 
Vit sans honneur, Astyanax nommé, 
£st fils d'Hector que tant avez aimé , 
Qui magnanime en si longues batailles 
Dix ans entiers a gardé vos murailles , 
Qui le rempart contre terre rua 
Des Grecs tremblants, qui Patrocle tua , 
Et retourna pompeux dedans la ville 
Le dos vêtu du corselet d'Achille. 

« Or ce grand roi qui seul commande aux Dieux , 
Qui honora Hector à nos aïeux < , 
La nuit que Troie était un grand carnage, 
Sauva renùnt par une feinte image : 
Sans majesté privé * je l'ai tenu. 
De peur qu'il fût des Grégeois reconnu. 

» (îtti itonwru Hector à nos a^eux : ' Priri : ftimplc particulier; da U- 
qui le fit houorcr par nos aïeux. tin privaUu» 



DB LA FBÀNCIÂDB. 3A9 

Je Tai transmis par une longue yoie 
Tantôt vers Thèbe , et tantôt devers Troie , 
Voir le tombeau'de son père , et aussi 
Les noirs enfants de Memnon , qui d'ici 
Sont éloignés, noble race Hectorée , 
Et de l'Aurore habitent la contrée. 
En maint pays je Tai fait voyager : 
Il a connu maint peuple et maint danger, 
Connu les mœurs des hommes pour se faire 
Guerrier pratique en toute grande affaire. 

« Depuis un an ce prince est de retour, 
Sans action mangeant en vain le jour, 
Un fainéant dévoyé de la trace 
De sa très-noble et vertueuse race , 
Bien qu'il soit brave et sous bon astre né , 
Et pour hauts faits hautement destiné. ' 

« Toujours pour lui ce grand prince më tatice , 
Prince de Tair qui les foudres élance , . 
De qiioi si tard je le retiens ici 
Sans de son bien avoir autre souci : 
Encore hier, sa puissance j'atteste , 
Que par le ciel en clarté manifeste , 
Je vis Mercure arriver devers moi , 
Qui me tança de la part de son roi. 

« Si tu'n'as soin , dit-il , de ta lignée y 
Si la vertu, de l'heur accompagnée, 
Ton cœur ne pousse à voyager plus loin 
Au moins n'étouffe à son premier besoin 
De ton neveu la bouillante jeunesse : 
Fais-le échapper des liens de la Grèce. 
Le jeune sang désireux de hasard 
Trouve toujours son mieux en quelque part. 



360 LS PEKMUUt LIV&B 

« Pource , Troyens, de race magnammei 
Si la vertu natale yens anime. 
Suivez ce prince et le veuillez choisir : 
Tout votre sang soit bouillant d'un désir 
D'accompagner sa vaillante entreprise 
Que le destin dextrement favorise ! 
C'est plus d'honneur ea liberté mourir 
Et par son sang la frandiise acquérir. 
Que de languir en honte si vilaine : 
Un beau mourir orne la vie humaine. » 
Il dit ainsi; puis, se levant de là 
Pressé du peuple, en son palais alla. 

' Mars, qui aimait Hector durant sa vie , 
De secourir Francien eut envie : 
En sa faveur fit son coche atteler, 
Puis fouettant ses chevaux parmi l'air. 
Qui à bouillons soufflaient de leurs narines 
Flanques de feu ardentes et divines. 
Vint s'abaisser sous le pied d'un rocher 
Près du rivage , où faisant détacher 
Ses beaUx coursiers le long d'une verdure, 
Trèfle et sainfoin leur donna pour pâture. 
Puis comme un trait roidement s'élança 
Parmi la troupe où sa forme il laissa , 
Et prit le corps l'allure et le visage 
Du vieil Guisin, qu'on e&timoit très-sage , 
Lequel suivait aux batailles Hector ; 
Celui portait la grande targe ' d'or 
De ce héros , quand pour garder sa terre 
Sa main était plus crainte qu'un tonnerre. 

Ce capitaine avait toujours été 
Pour sa valeur en grande autorité. 

> Targe : lance. 



DB LA. FAAKCUBB. S6t 

En son semblant ee Dieu guerrier se change; 
Autour du front des cheveux blancs arrange , 
Se laboura de rides tout le front , 
Marche au bâton comme les vieillards font , 
Et d'une voix toute caduque et rance ' 
Francus aborde, et en ce point le tance : 

« Vraie Troyenne et noa Troyen, as-tu 
Déjà d'Hector oublié la vertu. 
Qui t'engendra pour être l'exemplaire, 
Gonune il était, du labeur militaire? 
Futur honneur des peuples et des rois , 
As-tu , couard, oublié ton harnois ? 
Pour (alléché d'ocieuses * plaisances) 
User ta vie en festins et en danses , 
Faire l'amour, et tout le jour en vain 
Pleines tourner les coupes en la main? 
Honte et vergogne, où êtes- vous allées 1 
]Ne vois-tu pas que les ondes salées . 
Pour t'enunener se couvrent dor vaisseaux ? 
Dresse l'oreille, entends les Jouvenceaux 
Qui bande à bande au rivage se rendent 
£t tous armés capitaine t'attendent. 

« Toi , sang trop froid pour un jeune guerrier. 
Tout engourdi demeures le dernier. 
Serf de ta mère, et te fraudes toi-mêmes 
Du haut espoir de tant de diadèmes : 
Tel n'était pas Hector le pèie tien , 
Qui des Troycns fut jadis le soutien : 
Armes , chevaux , et toute guerre active 
Furent ses jeux , et non la vie oisive , 
Qui te charmant d'un somme t'a lié , 

' Ocieuses : paresseuses; da latin etiosvs. 

RONSARD. — T. [ ; St 



f 



L« PMIMm IIVBI 

Ayant ta ville et ton père oublié , . 
Que la T^rtu , la vaillance et la gloire 
Ont illustré d'étemelle mémoire. » 

Disant ainsi, ce grand dieu belliqaeur 
De Francion enflamma tout le cœur, 
Lui arracha le bandeau d'ignorance , 
Et le remplit d*audace et d'assurance; 
Puis il lui souffle une horreur sur le front. 
Plus que devant aux armes le fit prompt, 
Et tellement sa jeunesse rallume] 
Qu'il apparut plus grand que de coutume : 
Si que marchant au milieu des plus forts, 
Haut relevé de la tête et du corps 
Les surpassait y comme ce Dieu surpasse 
Sur le bord d'Hèbre, ou sur les monts de Ibraee 
Tous les. soldats , quand d'ardeur animé 
Parmi la presse apparaît tout armé , 
Couvert de poudre, et se plante à rencontre 
D'un méchant roi que sa lance rencontre , 
Pour le punir d'avoir contre équité 
Vendu les lois et trahi sa cité. 

Tel fut Francus. Après, ce Dieu se mêle 
Par les Troyens amassés péle-méle. 
Et, les tançant, dans le cœur leurpoussait 
Un aiguillon qui mordant les pressait , 
A la vertu réchauffant leur courage. 
« Quoi , voulez- vous en vergogneux servage 
Vivre toujours, et sans langue et sans cœurs 
Toujours souffrir l'orgueil de vos vainqueurs? 
Kompez, froissez d'une allégresse prête 
Le joug cruel qui vous presse la tête. 
Sans plus servir de passe-temps ici 
A ces seigneurs qui vous bravent ainsi. 



DE LA FBÂNCIADE. H% 

Encore Diea, qui regarde vos peines. 
Dieu qui a soin des affaires humaines. 
Comme les Grecs ne vous est outrageux : 
La fortune aide aux hommes courageux ! » 

Tel aiguillon leur versa dedans Tâme 
Une fureur, un bouillon, une flamme 
De liberté , de vaincre et de s'armer 
£t d'emporter Ilion par la mer : 

Tandis maint peuple en armes efTroyables 
< Aussi épais que neiges innombrables 
Que Tair venteux par Fair fait cheminer, 
Quand l'hiver vient nos champs enfariner ) 
Va frémissant au bord de la marine ' , 
Dessous le pied du soldat qui chemine 
Vole une poudre , et dessous lui qui fuit 
Pour s'embarquer la terre fait un bruit , 
Tant à grands pas les plaines ils arpentent : 
Trop tard les Grecs du congé se repentent, 

lis s'assemblaient d'un pied fermer rangés. 
De dards, d'écus et de piques chargés. 
Faisant un cri sur les rives chenues. 
Amsi qu'on voit les bien-volantes gnies 
Craquer aîgu quand passer il leur faut 
La mer pour vivre en un pays plus chaud, 

Autant qu'on voit d'oiseaux de tous plumages 
Au mois d'avril , hôtes des marécages , 
S'amonceler pour pondre et pour couver : 
L'un trémoussant, ses plumes veut laver. 
L'autre sous l'eau tient ses ailes plongées. 
L'autre l'avale à friandes gorgées , 
Et l'autre tourne à l'entour de son nid, 

* La marine : la mer. 



S94 LB PAEMISB LITKB 

Peuple qui vole en troupes infini , 
Et criaillant sur les rives connues 
Se presse ensemble aussi épais que nues : 
Autant venaient, le corselet au corps, 
D'hommes à foule , au premier front des bords. 
La terre tremble , et les flancs qui emmurent 
Les flots salés dessous le pfed murmurent 
De tant de gens au rivage arrêtés , 
Tous hérisés de morions crêtes'. 

Gomme un pasteur du bout de sa houlette , 
Sous la clarté de Yesper la bruuette , 
Au premier soir sépare les chevreaux 
Des boucs cornus , des béliers les agneaux^ 
Ainsi Francus d'une prompte allégresse. 
Tirait à part la gaillarde jeunesse 
Au sang hardi , et laissait d'autre part 
Vieilles , vieillards et enfants à l'écart , 
Qui froids n'avaient ni tête ni poitrine 
Pour supporter la guerre et la marine, 
Peuple sans nerfs et sans ardeur, que Mars 
r^'enrôle plus au rang de ses soldars. 
Francus, vêtu d'annes toutes dorées 
Des mains d'un matli-e artisan labourées ' , 
Comme le feu d'un tonnerre luisait. 
Et si grand peuple en ordre conduisait^ 
Montrant guerrier sa taille bien formée , 
Tel qu'on voit Mars au milieu d'une armée. 

Les morions , les piques des soldars, 
Et les harnois fourbis de toutes parts. 
Et rémeri ' des lames acérées 



' Crétés : omis de crêtes, d'aigrettes. » Vémet i : le poU. ,0n poM* ^ "»«* 
3 Labourées : travaiUées ; du latin taux arec l'émeri.) 
iaboraiv. 



DB LA FBANCIÂDK. 866 

Frappés menu des flammes éthérées , 
Et du rebat > du solei] radieux , 
Une lumière envoient dans les eieux , 
De qui Téclair à flammèches menues 
En tremblotant s*éclaircit dans les nues, 
Ainsi que luit sous l'ardente clarté 
Mainte bluette * au plus clair de l'été. 

Adonc Francus, qui seul maître commande 
En se bravant au milieu de la bande , 
Voulant sa main d'une lance charger, 
D'Astyanax en Francus fit changer 
Son premier nom , en signe de vaillance , 
Et des soldats fut nommé porte-lance , 
Phéré-enchos ^, nom des peuples vaincus 
Mal prononcé, et dit depuis Francus : 
Lance qui fut à nos Français commune. 
Depuis le temps que la bonne fortune 
Fit aborder en Gaule ce Troyen 
Pour y fonder le mur Parisien. 

Gomme il était sur le bord de la rive y 
Tout éclatant d'une lumière vive. 
Ainsi qu'un astre au rayon éclairci , 
Voici venir Andromaque , et aussi 
L'oncle Hélénin , qui, augure et prophète, 
Était des Dieux véritable interprète. 
Cette Andromaque, à qui l'estomac fend 
D'aise et de crainte, accolait son enfant 
A plis serrés, comme fait le lierre 
Qui de ses mains les murailles enserre. 

« Mon fils , disait, que tout seul j'ai conçu , 

« Rebat: reflet. * Du grec ç«?etv, porter, et lyx^ 

> Blaette : itinceUe, éclair de cha- lance. 



dG6 LE PBEUIEB LITBB 

Autre que toi concevoir je n'ai su 
Du grand Hector : llitliye ■ odieuse 
De maint enfant m*a été envieuse. 
Pource le soin que mère je devais 
Mettre en plusieurs, en toi seul je Tavais; 
Je te pendais petit à ma mamelle , 
Je t'ourdissais quelque robe nouvelle , 
Seul tu étais mon plaisir et ma peur, 
Enfant , mari , seul mon frère et ma sœur, 
Seul père et mère , et voyant la semence 
De tous les miens germer en ton enfance, 
Me consolais de f avoir enfanté. 
Me restant seul de toute parenté. 
Du Grec vainqueur la furieuse armée 
A par le fer ma race consommée. 

« Pour toi la vie et le jour me plaisait; 
Si quelque ennui lamenter me faisait , 
En te voyant j'allégeais ma tristesse , 
Comme soutien de ma faible vieillesse. 
J^s! je pensais qu'au jour de mon trépas, 
Quant l'esprit vole, et le corps va là-bas, 
Que tu ferais mes obsèques funèbres. 
Clouant nxes yeux enfermés de ténèbres, 
Me lavetais le corps froid de tiède eau , 
Et de gazons me ferais un tombeau 
Pour m'enterrcr au bord de ce rivage 
<Car aux bannis il n'en faut davantage). 
Serrant ensemble en un même repos 
De mon mari les cendres et les os. 

« O Jupiter ! à la pitié demeure 
Là-baut au ciel, ne permets que je meure , 

* Uithjfe : déesse de U fécondité. 



Aiiâ qull se fasse en armes un grand roi , 
- £t que le bruit en vole jusiju'à moi J 

« Donne, grand Dieu, qu'au milieu de la guerre 
Puisse ruer ses ennemis par terre, 
Mordant la poudre en leur sang renversés^ 
D'une grand'plaié en l'estomac percés : 
Que des cités la puissante muraille 
Trébuche à bas en quelque part qu'il aille, 
Soit à cheval , soit à pied guerroyant. 
Et que quelqu'un s'écrie eu le voyant 
Favorisé de fortune prospère : 
Le Gis vaut nûeux aux armes que le père. » 

Disant ainsi , un habit lui donna , 
Que sa main propre ouvrière façonna , 
Où fut portraite au vif la grande Troie 
£n fUets d'or joints à filets de soie , 
Avec ses murs, ses remparts et ses forts. 
Là Xante errait passementant les bords 
Des plis tortus de sa lente rivière. 
Là s'élevait la cime forestière 
D'Ide pineuse', oii sourçant sautelait 
Maint vif ruisseau qui en la mer coulait, 
Au pied du mont fut en riche peinture 
Le beau Troyen » qui chassait d'aventure 
Un cerf au bois , où Jupiter le vit , 
Qui par son aigle en proie'^ le ravit. 

Ce jeune enfant, emporté par les nues, 
Tendait en vain vers Troie ses mains nues : 
Ses ehiens en l'air qui pendu le voyaient , 
L'ombre de l'aigle et les vents aboyaient. 

Hector avait celte robe portée , 

'<»•«»« .couverte de pin». , ' Gaayinèée. 



368 L£ f^fiEMIBA LIYAB 

Le jour qu'Hélène en triomphe abordée 
Entra dans Troye, et depuis ne l'avait 
Mise; sans plus de parade servait 
Au eabinet où les plus ehères choses 
De ce grand prince étaient toutes encloses. 

La lui donnant : « Prenez, dit-ell' , mon fils. 
Ce beau présent que de mes mains je fis » 
Pour gage sûr d'amitié maternelle , 
Ayant de mol souvenance étemelle. » 

Ainsi pleurant , Francus elle accola : 
Le corps tout seul au logis s'en alla , \ 

L'âme demeure en son fils attachée : , 

Puis sur un lit ses servants l'ont couchée , 
Pour la donner au sommeil adouci , 
Qui des mortels enchante le souci. 
£n cependant Héléuin prend la corne 
D'un grand taureau au col pesant et moine ^ 
Au large front » et sans aucun effort 
De son bon gré l'amène sur le bord : 
Puis un grand coup de maillet lui desserre 
Entre les yeux : le taureau tombe à terre 
Sur les genoux sur le front étendu : 
Il regorgea : le sang s'est répandu , 
A long filets dans le creu\ d'une tasse : 
Parmi le sang que fumeux il amasse 
Mêla du vin, par trois fois l'écoula 
Dessus la mer, puis Neptune appela : 

« Père Neptun, Saturnien lignage, 
A qui par sort la mer vint en partage ,. 
Que le soleil n'a pu jamais tarir 
Pour te laisser toutes choses nourrir. 
Entends ma voix : donne que la navire 
De ce Troyen sillonne ton empire 



BB LA FBANCtÀDE. 969 

Sous ta Taveur, el cesse le courroux 

Que dès longtemps tu gardes contre nous. • 

Neptune ouït la troyenne prière , 
A chef haussé sur l'onde marinière , 
Et se plaignant encore d'Ilion, 
Une partie octroie, et l'autre non. 
Il octroya que la flotte troyenne 
Pourrait aller dessus Tonde égéenne : 
Mais ne voulut l'autre part octroyer 
D'y séjourner longtemps sans la noyer. 
Lors Hélénin adresse la parole 
A son neveu , et ainsi le console : 
« Courage , prince , il te faut endurer ; 
Tu dois longtemps maint sillon mesurer 
De la grand mer, avant que tu arrives 
Fatalement aux pannonîques rives; 
Tous n'irez pas : c^est l'arrêt du destin. 
Mais pour cela ne faux ' à ton chemin , 
Que je te veux non tout du long apprendre; 
.De peur qu'un Dieu ne m'en vienne reprendre. 

« Sortant du port, gagne la grande mer, 
Fais ta galère à tour de bras ramer 
( Ta main ne soit de labeur affaiblie) 
Entre Coryce et l'ile Égialie ; 
Quand tu seras au flot laconien 
Prends à main dextre,et sage avise bien 
De ne heurter au rocher de Malée , 
Où l'onde en l'onde à bouillons est mêlée. 
Là maint gosier des chiens marins gloutons 
Hument les nefs , puis comme pelotons 
Roulés en l'air par morceaux les vomissent 

* Ne faux : ne manqne ; da rerbe -faillir. 



370 IB PBEMIEA LIVBB 

Dessus les bords : l«s rives qui frémissent 
D^abois rompus , sous le pied des rochers. 
Glacent de peur tout le sang des nochers. 

« De là poussant tes navires armées 
Outre la mer des Cyclades semées , 
Reverras Troie et les funèbres lieux 
Pleins des tombeaux de tes nobles aïeux. 
De là cinglant à rames vagabondes 
Par le détroit des homicides ondes , 
Verras le Pas < où se noya la sœur 
Pendue aux crins de son bélier malseur. 
Tu feras voile au thracien Bosphore , 
Où rinachide* étant vêtue encore 
D*un poil de vadie, à coups d'ongles passa 
£n lieu de rame , et son nom lui laissa. 
Puis approchant du grand Danube large , 
Qui par sept huis ^ en la mer se décharge , 
Viendras à Ttle à laquelle les pins 
Donnent le nom : là sauras tes destins 
L'un après l'autre , hôte de la rivière , 
De qui la corne est si brave et si fière. 

« Ce fleuve ayant sur la tête un roseau , 
£t sous l'aisselle un vase à source d'eau, 
£t du menton versant une fontaine , 
Te dira tout d'une bouche certaine. » 
A tant se tut : Junon qui descendit, 
Et le tançant la voix lui défendit. 

Tandis la troupe au travail non oisive 
Le taureau mort renverse sur la rive : 
Us ont le cœur en tirant écorché , 



* L'HeUespont. > Huis : portes, emboHckarei. 

' ù'Jnachide : lo, fille 4'lnacbua. 



DB LA FBANCIADE. 371 

Puis étrippé, puis menu déhaché 
A morceaux crus : ils ont d'une partie 
Sur les charbons fait.de la chair rôtie , 
Embroché Fautre, et cuite peu à peu 
De tous côtés à la chaleur du feu , 
L*ont débrochée, en des paniers Font mise , 
L'ont découpée, et sur la table assise, 
Ont pris leur siège , ont détranché le pain, 
Ont fait tourner le Tin de main en main , 
Buvant de rang à tasses couronnées 
D'un cœur joyeux l'un à l'autre données. 

Après qu'ils ont du boire et du manger 
Oté la faim , ils s'allèrent loger 
Au premier front de la rive mouillée 
Sur des lits faits d'herbes et de feuillée, 
Où toute nuit jouirent du n;pos, 
Ronflant le somme au murmure des flots. 

Au déboucher de l'aurore nouvelle 
Le vieil Vandois du sifflet les appelle 
(Qui seul était le pilote ordonné ), 
Voyant le vent en poupe bien tourné. 
Un bruit se fait par les bancs du navire. 
Puis à sa tâche un chacun se retire. 

Soudahi Francus le sifflet entendit. 
Lors, tout armé , sa main dextre étendit. 
Dessus la terre, et ses yeux vers la nue, 
Étant debout sur la rive chenue 
Priait ainsi : « O grand Pataréen , 
A l'arc d'argent , tire-loin , Tymbréen ' , 
Garde, Apollon, entière cette troupe, 

■ Tontes ces épitbètes sont des sor- chez les poëtcf greci «t cbes Ici poCtet 
Boms d'ApoUoo usités fréquemment latins. 



37) LE PAEMIEK LITAB 

Diea d'embarquage , et permets qae je coupe 
Sous heorem sort la ooaimande ' qui tient 
Ma nef an bord. » A peine eut dit, qu'il vient 
Hors du fourreau iirer sa large épée : 
Du coup la corde en deux parts fut coupée » 
Qui la navire au rivage arrêtait 
Ferme attadiée à un tronc qui était 
D'un chêne vieil foudroyé du tonnerre 
De quatre pieds élevé sur la terre : 
Puis vers le vent adressa son parler : 

« Vent, le balai des ondes et de Pair, 
Qui de la nue en cent sortes te joues, 
Qui ce grand tout éventes et secoues , 
Qui peux cent bras et cent bouches armer. 
Viens-t'en poupier* ton haleine enfermer 
Dedans ma voile, afin que sous ton guide 
Taille tenter ce grand royaume humide. 
Dieu qui le del régis de ton sourcil , 
Si d)B8 humains tu as quelque souci. 
Entends ma voix : donne, père céleste, 
En ma faveur un signe manifeste : 
Tu le peux faire : on dit que quelquefois 
Tu fis voler deux pigeons par ces bois : 
L'un fut donné à Jason pour escorte : 
Donne moi Tautre, afin qu'heureux je porte 
De mon salut le signe très-certain , 
Ëtant couvert du secours de ta main. » 
Comme il priait, des Dieux le père et maistre 
Fit par trois fois tonner à main senestre ' : 
Et cependant les rudes matelots , 
Peuple farouche ennemi du repos , 

' La commande : le cordage , l'm^ > ji main senestre : à maio gaucbe 
marre. préiage ftiTorftble. 

* Poupier : en poupe, ftiTorable. 



1 
,1 



DB LA PRANCIADE. 373 

D'un cri naval hors du rivagje proche 
Démarrent l'ancre à la mâchoire croche, 
Guindent le mât à cordes bien tendu. 
Chaque soldat en son banc s'est rendu 
Échu par sort : de bras et de poitrine 
Us s'efforçaient : le navire chemine! 
Les cris, les pleurs dedans le ciel volaient 
Dessus l'adieu de ceux qui s'en allaient! 

A tant Francus s'embarque en son navire, 
Les avirons à double rang on tire : 
Le vent poupier qui droitement souffla 
Dedans la voile , à plein ventre l'enfla. 
Faisant sifDer antennes et cordage : 
La nef bien loin s'écarte du rivage ! 
L'eau sous la poupe abo3'ant fait un bruit 
Qu'un trait d'écume en tournoyant poursuit. 

Qui vit jamais la brigade en la danse 
Frapper des pieds la terre à la cadence 
D'un ordre égal , d'un pas juste et compté 
Sans point faillir d'un ni d'autre côté , 
Quand la jeunesse aux danses bien apprise 
De quelque Dieu la fête solennise : 
Il a pu voir les avirons égaux 
Frapper d'accord la campagne des eaux. 

Cette navire également tirée 
S'allait traînant dessus l'onde azurée , 
A dos rompu , ainsi que par les bois 
(Sur le printemps au retour desr beaux mois) 
Va la chenille errante à toute force 
Avec cent pieds, sur les plis d'une écorce. 

Ainsi qu'on voit la troupe des che\Teaux 
A petits bonds, suivre les pastoureaux, • 



d74 LE PBBMIBR LIYBB DE LA. FBANGUDE. 

Devers le soir au son de la musette : 
Ainsi les neis d^une assez longue traite 
Suivaient la nef de Francus, qui devant 
Coupait la mer, sous la faveur du vent, 
A large voile, a rond cercle entonnée , 
Ayant de fleurs la poupe couronnée. 

L'eau se blanchit sous les coups d'avirons : 
L'onde tortue ondoie aux environs 
De la carène, et autour de la proue 
Maint tourbillon en écumant sa roue : 
La terre fîiit ; seulement à leurs yeux 
Parait la mer et la voûte des cieux. 



ARGUMENT 



DU SECOND LIVRE, 



Neptune^ gardant encore son courroux contre lesTroyens, à raison 
du parjure Laornédon, emploie , outre ses forces , la puissance de Jn- 
non, d'Iris et d^Eole, pour seTcnger sur Francus, voulant ense- 
Yelir lui et ses destins sous la mer. Francion , tourmenté des tem- 
pêtes, et ayant perdu tous ses vaisseaux, le sien excepté, fut poussé 
contre des rochers de Tlle de Crète , en laquelle un roi nommé Dl- 
cée» c'est-à-dire roi juste et droiturier , le reçoit avec toute courtoise 
libéralité. Ce roi, courant un cerf, rencontre d*aventure ces Tioyens 
endormis sur le rivage , recrus du travail et lassitude. Cybèle avait 
envoyé à ce roi le dieu de Somme en songe, pour lui donner envie 
d'aller à la chasse oe même jour. Francion fait entendre à Dicée son 
nom , son pays et sa ville, à Toccasion de son navigage, et son nau- 
frage. Les fantômes de ses compagnons, que la tempête avait en- 
gloutis , se présentent à lui la nuit suivante : auxquels il dresse des 
tombeaux vides appelés xevordçta, et leur fait des obsèques. Après il 
supplie la déesse Vénus qu'elle le veuille garder et favoriser. Vénus 
envoie son enfant Amour |x>ur blesser et i^ndre amoureuses les deux 
filles du roi Dicée , nommées l'une Clymène , et l'autre Ilyante. An 
même instant Francion et ses compagnons couverts d'une nue arrivent 
an chftteau. Un festin solennel se fit après souper, où Terpin, chantre 
très-excellent, dit un excellent hymne d'amour. Dicée , triste, conte à 
Francion la cause de sa tristesse, et comme son fils Orée est détenu 
prisonnier sous la tyrannie du géant Phovère. Francion s'offre à le 
combattre : ce qu'il fait do si magnanime courage , et avec telle 
prouesse et dextérité, qu'il le tue, et retire Orée de sa captivité. On ne 
saurait lire un si brave duel en tous les poètes grecs et latins. Dicée, 
bien joyeux , embrasse le victorieux, et chante son honneur, et so- 
lennise sa victoire. 



375 



LE SECOND LIVRE 

< 

DE LA FRANCIADE. 



Des puissants Dieux la plus gaillarde troupe 
Était assise au sommet de la croupe 
Du mont Olympe, où Yulcain a l'éeart 
Fit de chacun le beau palais à part, 
Qui contemplaient la troyenne jeunesse 
Fendre la mer d'une prompte allégresse : 
Flot dessus flot la navire rolait , 
Un trac d'écume à bouillons se roulait 
Sous Faviron, qui les vagues entame : 
L'eau fait un bruit luttant contre la rame! 

Tout le troupeau des Nymphes aux yeux pers 
Menant le bal dessus les sillons verts, 
A chef dressé regardaient, étonnées,' 
Les pins sauter sur les vagues tournées : 
Un seul, Neptun , couvait au fond du cœur 
Contre Ilion une vieille rancueur; 
Gros de dépit, du jour que, mercenaire, 
Dieu fait maçon, demanda son salaire 
A Lomédon , prince de nulle foi. 
Il demandait justement à ce roi 
L*argent promis d'avoir de sa truelle 
Fait des Troyens la muraille nouvelle. 
Quand se roulaient d'eux-mêmes les cailloux 
Sous son marteau : le roi plein de courroux 
Lui dénia la promesse, et, parjure. 
Eu le frappant le paya d'une injure. 
Pource Neptune en rage se tournait. 
D'ire bouffi quand il s'en souvenait : 

377 33. 



878 LB SBCOHD LIVBK 

Or, voyant Troie en ces eaux'ealaoée 
Disait tels mots furieux de pensée : 

« Ah ! pauvre Dieu , yaincu par les mortels! 
De quoi me sert la pompe des autels. 
Frère à Jupin , race saturnienne , 
Si malgré moi la cendre phrygienne , 
Le demeurant > d'Achille est triomphant; 
Et qui plus est conduit par un enfant 
Qui me défie, et sans craindre mon ire 
De ses bateaux sillonne mon empire ? 
De quoi me sert le trident en la main, 
Avoir régîd', le rempart de mon sein, 
Tel qu'à mon frère , avoir pour héritage 
La grande mer^ du Tout second partage , 
Si je ne puis d'un mortel me venger ? 
11 ne faut plus me laisser outrager 
Sans châtier cette race infidèle : 
La vieille injure appelle la nouvelle. » 

Disant ainsi, fit son char atteler, 
Que deux dauphins accouplés font couler 
Dessus le sein des plaines émaillées. 
Luy gouvernant leurs brides écaillées, 
Haut dessus fonde, en son siège porté, 
Comme un grand prince orné de majesté 
Tient son trident : le char qui va sans peine, 
Fier de son roi , sur les vagues le mène ; 
Triton le suit, et l'amoureux troupeau 
Des Nymphos sœurs qui dansent à fleur d^eau. 
Lors du Troyen devançant la navire 
Le vent appelle et ainsi lui va dire : 

« Vent , la terreur des cieux et de la mer, 

■ U demturimt d'dchUie, ce qui est échappé ft sa fureur. 



1 



* I 



^ Dl I.A PBABCIAOB. S79 

Ce n'est pas moi qui vous fis enfermer 

En vos rochers , où,fréniissant de crainte, 

Dessous un roi Janguissez par contrainte : 

Un seul) Jupin, le fit contre mon su : 

A son pouvoir résister je n'ai pu. 

Car c'est un Dieu de puissance invincible, 

Ainsi que lui je ne vous suis terrible , 

Vous caressant et prêtant ma maison, 

Quand déchaînés vous sortez de prison, 

Non à vous seul, mais à tous quatre ensemble , 

La renversant amsi que bon vous semble. 

« Pource, Aquilon, ne souffre plus parmi 
Notre eau commune errer mon ennemi^ 
Mais d'un grand vol retourne vers Éole : 
Dis-lui qu'il tiemie aujourd'hui sa parole , 
Et le serment qu'en la dextre il me fit , 
Quand par mon aide Hercule* il déconfit. 
Que de son sceptre il fasse une ouverture 
Aux vents ehclos en leur caverne obscure : 
Qui! les détache, et portés d'un grand bruit, 
Cnargés d'éclairs , de tempête et de nuit. 
Par tourbillons enfle la mer de ragç, 
Et ces Troy^is accable d'un orage : 

« Dis-lui qu'il rompe à travers les rochers. 
Pour me venger, navires et nochers. 
Ah , digne n'est telle geut parjurée 
De voir longtemps la lumière éthérée! 
Assez et trop malgré nous a vécu 
Ce sang maudit par tant de fois vaincu. » 

A peine eut dit> qu'il vit la messagère 

Hercule est pris ici poar le soleil dont les vents Qbscarcissent ia clarté 



(Bons;. 



380 LB SECOND LIVBB 

Iris Yoler d'une plume légère , 

Sortant de Teau , laquelle revenait 

De Yoir Thétys, et au del retournait 

Grosse d'humeurs". Ce dieu s'approcha d'elle. 

Lui tend la main, la caresse et l'appelle. 

a Honneur de l'air, va conter à Junon 
Que lesTroyens, ennemis de son nom , 
Frappent la mer à rames retournées , 
Ensorcelés de fausses destinées. 
Si le couroux, bout encore en son cœur^ 
Si le dépit d'une vieille rancueur 
Son estomac eneores époinçonnc, 
Cest maintenant que le destin lui donne 
De se venger le temps et le moyen , 
Perdant Francus et tout le nom troyen. 

« Dis que soudain mette la main à l'œuvre. 
Que sa puissance en l'air elle décœuvre *^ 
Brassant contre eux un amas pluvieux. » 

A tant se tut : Iris remonte aux cîeux , 
Tirant un are ^essus les ondes perses 
Tout bigarré de cent couleurs diverses : 
Puis sous le trône à Junon se cacha , 
Où de biais à ses pieds se coucha 
Comme un limier, qui, craintif et fidèle, 
Olant aux bois le veneur qui l'appelle 
( Cerfs et sangliers et buissons oubliés), 
Tient à son maître et se couche à ses pieds. 

Incontinent maintes troupes de nues 
Sont file à file à leur reine venues, 
Comme troupeaux qui bêlent à l'entour 

* D'humeurs s de brouUlards . ' Découvre i iléconvrt. 



SOL LA FBAlfCIADB. 381 



De leur pasteur, quand la pointe du jour 
Et la rosée aux heibes les convie. 

Tandis les vents avaient gagné la mer, 
Qn'à gros bouillons ils faisaient écumer, 
La renversant du fond jusques au faîte : 
Une importune outrageuse tempête 
Sifflant, bruyant, grondant, et s'élevant 
A monts bossus sous le souffler du vent, 
Branle sur branle , et onde dessus onde, 
Entr'ouvrait Peau d'une abîme profonde : 
Tantôt enflée aux. astres écumait , 
Tantôt baissée aux enfers s'abîmait, 
Et forcenant d'une écumeuse rage , 
De flots voûtés couvrait tout le rivage. 

Un sifflement de cordes et un bruit 
D'hommes s'élève: une effroyable nuit 
Cachant la mer d'une poisseuse < robe , 
Et jour et mer aux matelots dérobe. 

L'air se creva de foudres et d'éclairs , 
A longue pointe , étincelants et clairs , 
Drus et menus , et les pluies tortues 
Par cent pertuis se crevèrent des nues. 
Maint gros.tonnerre ensoufré s'éclatait , 
De tous côtés la mort se préseutaît 
A ces Troyens : lors d^une froide ciainte 
En tel dangjBr Francus eut râm« atteime ; 
De larges pleurs arrosa ses beaux yeux , 
Piiis gémissant tendît les moins aux cieux. 
« S'il te souvient de nos humains services. 
Grand Jupiter, n'oubli' les sacrifices 
Du père mien qui &us tous Tes mortels 

' Poisseuse : noire corome la poii; du latin pice'us. 



882 LS SECOND LIVIIE 

De boucs sanglaDts a chargé tes autels. 

Ah! tu devais en la troyeime guerre 

Faire couler mon cerveau contre terre, 

Sans me sauver par une feinte ainsi 

Pour me traliir à ce cruel souci ! 

J'eusse eu ma part aux tombeaux de mes pères. 

Où je n'attends que ces vagues amères 

Pour mon sépulcre , abusé de l'espoir 

Qmc tes desseins me Grent concevoir. » 

Comme il disait, le tonnerre et la pluie, 
Et le vent plein d'une ardente furie, 
Soufflant emporte à l'abandon de l'eau 
Six grands vaisseaux éloignés du troupeau. 
Mais à la fin la bonasse fortune 
(Toujours ne vit le courroux de Neptune) 
Loin les aborde au rivage inconnu 
De la Provence, où le Rhône cornu 
Entre rochers roulant sa vite charge 
Près Aigue-Morte en la mer se décharge. 

Là ces Troyens, sur le sable arrivés , 
Furent longtemps d'hôtelage * privés. 
Sans maçonner une muraille neuve : 
Touchés après de la beauté du fleuve. 
Loin d'Ilion plantèrent à Toumon 
De leur patron les armes et le nom. 
Brave guerrier, qui, gros de renommée 
.Joignit depuis à Francus son armée. 

( Suite de la teupète ; destin des autres navires de la flotte. ) 

Trois fois la lune et trois fois le soleil 
S'étaient couchés que l'hiver > nompareil, 

' llôtelage : abri , lien de refuge. > L'hiver : la tempête. 



DB LA PBAIfCIADB. 3M 

Armé d'éclairs et de vagues profondes, 
NVait cessé de tourmenter les ondes : 
Sans plus la nef de Francus résistait 
Haute sur Teau qui encores s'était 
Seule sauTée et des eaux et des flammes , 
Ayant perdu ses voiles et ses rames , 
Quand un fort vent ailé de tourbillons. 
Voûtant la mer bossae de sillons. 
En la cinglant d'une bien longue traite 
La chasse au bord du rivage de Crète. 

Un banc était de sablon amassé 
Voisin du bord où Francus fut chassé. 
Haut de falaise et de bourbe attrahiée ; 
Là, pour mourir, la fière destinée 
L'avait conduit : de tous côtés le bord. 
Le bane , la mer, lui présentent la mort. 
Gonmie il pleurait sur le haut de la poupe , 
Il s'avisa d'élire de sa troupe 
Vingt chevaliers qui depuis ont été 
( Ainsi était dans le ciel arrêté ) 
Tiges et che& des familles de France : 
Les choisissant tout le dernier s'élance 
Dedans l'esquif, aimant trop mieux périr 
Au bord, qu'en mer honteusemjent mourir. 
Leurs pieds n'étaient à peine en la nacelle, 
Que le courroux d'une vague cruelle 
Les fit par force au rivage approcher 
Et leur nacelle empreint' contre un rocher, 
Rocher qpû, dur, épineux et sauvage 
De son grand dos remparait le rivage , 
Ayant du vent toujours le chef battu , 
Les pieds du flot aboyant et tortu. 

Empreint t i«tte, briie.* 



3flt4 BE SECOND UYAE 

Là le démon qui préside à la vie 
£q tel danger leur Ot naître une envie 
De s'attacher à ces rochers bossus. 
Et s'efforcera gagner le dessus. 
Ck)mme ils voulaient avecque la main crodie 
D'ongles aigus grimper contre la rodie. 
Le premier flot qui les fit épprodier 
Contre le bord, repoussé du rodier 
Les recula : la mer qui se courrouce, 
D'un second flot encore les repousse 
Aux bords pierreux , raboteux et tranchants. 

LàcesTroyens aux cailloux s'accrocbants 
De pieds, de mains s'aheurtent et se bandent. 
Et en grimpant contre le roc se pendent, 
Se déchirant les longues peaux des doigts. 

L'un s'attachait aux racines d'un bois , 
L'autre essayait d'empoigner une branche , 
Puis main sur main , et hanche dessus hanche, 
Coude sur coude, en haletant d'effort, 
Par les cailloux montèrent sur le bord. 

L'eau de la mer des cheveux, goutte à goutte, 
I Depuis le front jusqu'aux pieds leur dégoutte 
Blanche d'écume, et leurs membres soufflés 
De tant de vents se bouffirent enflés : 
Les flots salés de la gorge vomirent. 
Évanouis leurs esprits se perdirent 
De.tant de maux débiles et lâchés, 
Comme corps morts sur la rive couchés 
Sans respirer, sans parler : mais à l'heure 
Que le taureau qui tout le jour labeure ', 
Franc* du collier retourne à la maison , 

» Labtunt : tnTaiUt. ' Franc : Kbr«.' 



1 



BB LA FRAN61ADB. 38S 

Ces corps sortis de longMe pâmoison 
Baisent la terre et la rive venteuse. 

a Quiconque sois, terre , sois-nous heureuse 
( Ce disaient-ils), et loin de tous dangers 
Sauve en ton sein nous pauvres étrangers , 
Qui ont souffert mainte dure fortune 
Par le courroux des vents et de Neptune. » 

Comme ils priaient , le dormir oeicux 
Chasse-souci , leur vint siller les yeux, 
Et Tune et l'autre attachant la paupière 
' Leur déroba le soin et la lumière. 

Tandis Cybèle en son courage ardait ' 
De qnoi Neptun son Francus retardait : 
Car elle aimait (comme étant Phrygienne) 
L'enfant d'Hector et la race troyeune : 
Pource soudain son char elle attela , 
Bat ses lions et vers le Sonune alla. 

Le Dieu vieillard qui au songe préside , 
Morne habitait en une grotte humide : 
Devant son huis maint pavot fleurissait, 
Mainte herbe à lait que la nuit choisissait 
Pour en verser le jus dessus la terre, 
Quand de ses bras tout le monde elle enserre. 
Du haut d'un roc un ruisseau s'écoulait, 
Rempli d'oubli, qui rompu se roulait 
Par les cailloux, dont le rauque murmure 
D'un doux rempart les yeux de Thomme emmure.' 

<t Somme ^ dit-ell' , le doux sorcier des yeux , 
Le cher mignon des hommes et des Dieux, 
Par qui le mal tant soit mordant s'oublie , 

1 Jrdait : brftlait de colère. 

33 



386 LS SBCOTfD LITXB 

Par qui l'esprit loin du corps se dâie. 
Va (je le veux) en cette tle où soûlaient 
Jadis sauter les hommes qui ballaient 
Au son du cistre et de cliquantes aimes 
S'entre-choquant, aventureux gendarmes, 
£t d*odl veillant, en l'antre Dictée» 
Gardaient le bers< du grand Saturnien , 
Terre fertile, anciennes retraites 
Des Corybans , Dactyles et Curetés. 

Là de leur race est encore aujourd'hui 
Un Corjban, le soutien et l'appui 
De tout honneur, de science semblable 
Au vieux Chiron, Centaure vénérable. 
Quand il avait le sang plus généreux , 
En sa jeunesse il devint amoureux : 
Si qu'en pressant à sa chère poitrine , 
Dedans un antre ime Nymphe marine. 
D'elle conçut deux filles et un fils. 
Les filles sont ainsi que deux beaux lis , 
En la maison de leur père croissantes , 
En âge , en grâce , en beauté florissantes : 
Le fils captif languit depuis un an 
En la prison d'un barbajoe géant 
Qui les mortels à son dieu sacrifie , 
Et ^un maillet leur dérobe la vie : 
Puis sur la porte où distille le sang 
Du tét * des morts , les attache de rang. 
Ce roi, rempli d'honneur et de liclicsse, 
Tient sa maison ouverte de largesse 
Aux étrangers , tant il a grand désir. 
Entre un millier, d'en pouvoir un choisir 

■ Bert : berceao. ' Tét: tète- 



1 



DE LA FBAlilCIADS. 387 

Qui le revanche , et son fib lui redonne 

Seul héritier de sa noble couronne. ^ 

• Va-t'en vers lui , et en ce transformant ^ 
Présente-lui, quand il sera donnant, 
Autour du lit cent formes épandues , 
Piqueurs, veneurs, trompes au col pendues, 
Lesses et chiens, bocages et forêts. 
Larges épieux , cordages et filets , 
Limiers ardents, cerfs suivis à la trace., 
Et tout le meuble ordonné pour la chasse : 
Présente-lui des hommes inconnus, 
En longs habits à la rive venus , 
Sous qui son fils les armes doit apprendre , 
Et par leurs mains sa liberté reprendre. 

« D'un même vol, affublé de la nuit, 
Fantôme vain, porte-toi sur le lit 
Où va dormant l'une et l'autre pucelle : 
Faiis-leur sembler qu'une étoile nouvelle, 
Vive d'éclairs , d'un voyage lointain 
Passant la mer, vient loger en son sein, 
Et rayonnée en flammes bien éprises 
Baise leur chair sans ardre leurs chemises. 
Va-t'en après au bord où les Troyens 
Dorment recrus des flots neptuniens : 
Dessus leur tête arrête ta volée , 
Leur âme soit en songeant consolée 
Sans avoir peur des habitants du lieu : 
Car jà Mercure envoyé du grand Dieu , 
Des citoyens a fléclii le courage 
Pour en bonheur convertir leur dommage. » 

A-tant se tut, et le roi du sommeil, 

* FaiMBt cetie métamorphose. 



888 Li SECono liyhb 

Tout chassieiix , eimeroi du réveil , 
D*un chef penché que lentement il cline'. 
Et du menton refrappant sa poitrine, 
Se ressecoue , et, sorti de son lit, 
Le mandement de C^'bele accomplit. 

Incontinent que FAube aux doigts de roses 
Eut du grand del les barrières décloses , 
Le roi Dicé (de tel'nom se nonmiait 
Ce Coryban qui la justice aimait), 
Riche d'honneur, de terres et de race , 
Dresse Fapprét d'une aboyante chasse : 
Son palefroi à gros bouillons fumeux 
Remâchant l'or de son fpein écumeux 
Est à la porte , où à foule se rendent 
Jeunes piqueurs qui devisant l'attendent : 
Maint chien courant couple à couple les suit : 
De tous côtés la meute fait un bruit! 

V Par fois feuillus, par monts et par vallée, 
Pleine de cris cette ehasse est. allée. 
Maint gros sanglier de dents croches aimé^ 
Maint cerf craintif au large front ramé 
Était jà morty quand au gré de Cybèle 
Un cerf poussé par embûche nouvelle 
De la déesse, haletant et mourant 
De soif, pantois, alla vite courant 
Vers le rivage : et le père Dicée 
Suivant ses pas par la poudre tracée , 
Comme le cerf à la rive aborda. 
Où oes grands corps inconnus regarda. 
Lors les Troyensen sursaut s'éveillèrent. 
Qui de le voir au cœur s'émerveillèrent : 

*CUm: îaclioe. 



i 



DE L4 FBÂNCfADB. 389 

Lui plein d'effroi en pâmoison devint , 
Et de son songe à l'heure lui souTÎnt. 

« D*où êtes- vous ( dit-il ) de quelle place ? 
Quels sont vos noms, et quelle est votre race? 
Quelle fortune , ou quelle mer sans foi 
Vous a trahis? hôtes, répondez-moi. 
Car, à vous voir (bien que pleins de misères), 
Pi'êtes méchants , ni fils de méchants pères. » 

Alors Francus, baignant ses yeux de pleurs,' 
Et soupirant aigrement ses douleurs , 
Lui répondit : « Si jamais les merveilles 
Des Phrygiens ont frappé tes oreilles, 
La longue guerre et les dix an& d'assauts. 
Le fier Achille, auteur de tant de maux. 
Le sac , la prise et la flamme funeste 
Du brasier grec, nous en sommes le reste. 
Là, pour sauver maison , temples et Dieux , 
Femmes , enfants, moururent nos aïeux , 
L'un sur le mur, l'autre au milieu des armes > 
Hector, l'honneur des yaleureux gendarmes , 
Qui m'engendra , ayant cent mille fois 
Trempé le sable au meurtre des Grégeois , 
Gardant son père , et sa mère , et sa ville , 
Y fut tué par la traison d'Achille. 
J'ai du vainqueur fléchi dessous la loi , 
Nourri sans nom, bien que germe de roi '• 

« Ceux que tu vois d'un visage si blême , 
Couchés ici ont eu fortune même , 
De même ville , issus de même part , 
Mes alliés de sang et de hasard >. 



' €0rm« de ru¥ : de race royale* ' De hasard .* de fortune. 



33i 



f 



9i)0 LB SECOND LTTBE 

« Quand sans honneur, sans grandeur, sans envie 
D*être connu, j's^lais traînant ma vie. 
En Qiaonie , aux pieds de mes parents , 
Voici d'en haut les signes apparents , 
Voici Mercure envoyé du grand Père 
Tancer mon oncle et menacer ma mère, 
De quoi forçant le ciel et la saison , 
Ils enfermaient ma gloire en la maison , 
Et que des Dieux les hautes destinées 
Avaient pour moi les Gaules ordonnées , 
Jà dans le ciel père des rois reçu ; 
Mais le destin et les dieux m'ont déçu. 

« Croyant en vain leur promesse menteuse. 
Prompt je me donne à la vague venteuse. 
Armant en mer quatonte grands v»sseaux , 
De vivres pleins et de fort» jouvenceau^ , 
Dont j'espérais d'une brave entreprise 
Dompter sous rmî cette Gaule promise. 
Malheureux est qui dédaigne le sien 
Pour l'étranger : en lieu de tant de bien . 
Couronne, sceptre et royal mariage ,. 
J'ai la mer seule et les vents en partage , 
Qui d'espérance et de biens m'ont cassé. 
Et de quatorze un vaisseau nf ont laissé, 
Qui près ce bord sans mât et sans antenne 
Demi-rompu s'embourbe sous Farène, 
Où tout mon bien j'avais fait enfermer, 
Si c'est du bien ce qui flotte en la mer. 
Du havre sûr on doit voir la marine 

« Après avoir trois jours entiers erré 
D'astres certains et de voie égaré, 
Toujours pendu sur la vague meurtrière , 
Un bon démon, ému de ma prière. 



DB LA FBANCIADE. 391 

Me secourant de toutes choses uu , ' 
M'a fait grimper à ce bord incomiu, • 
Proie des loups et des bétes sauvages. 
Nous ignorons les mœurs et les courages > 
Des habitants, si après les dangers 
S'ils ont le cœur piteux aux étrangers, 
S'ils craignent Dieu , s'ils aiment la justice, 
Ou s'ils sont pleins de sang et de malice : 
Pource , bénin , aye pitié de nous , 
Soit homme ou Dieu , j'embrasse tes genoux '. 
Si tu es Dieu , tu sais bien notre peine : 
Si tues homme, une douceur humaine 
Doit émouvoir ton coeur à passion , 
Ayant horreur de notre afiliction. » 

Il dit ainsi : le vertueux Dicée 
Contre-répond : « Cette terre embrassée 
Des flots marins, comme tu vois ici, 
Porte un bon peuple et un mauvais aussi : 
Mais à ce coup ta fortune meilleure 
T'a fait surgir où la bonté demeure : 
Pource tu sois , hôte , le bien-venu. 
Qui est celui qui par bruit n'a connu 
Troie et Friam, et pour garder sa terre 
Le nom d'Hector, un foudre de la guerre ? 
Il me souvient qu'un jour idoméné 
Me discourait de nouveau retourné 
(Il retournait tout fraîchement de Tioie , 
Chargé d'honneur, de renom, et de proie) 
Qu'après qu'Hector les grecques nauz » brûla , 
Que vers Priam ambassadeur alla 
Traiter la paix, mais il ne la put faire , 
Ayant Paris capital adversaire. 

> Courages : dispositivHis. 

' JVans / aavires, viiiaseauxi du latin nuve»^ 



f 



892 LR LITRE SECOND 

« Par courtoisie il logea chez Uoetor^ 
Qui l'honora d'une grand* coupe d'or, 
lliche présent, où vivait entaillée 
Sous le burin la baleine écaillée 
A gueule ouverte , et maîtresse des bords , 
Faisant semblant de dévorer le corps 
De la pucellc Hésioue,attachée 
Contre un rocher : la mer était eoudiée 
Au pied du roc, qui des flcits repliés 
De la captive allait baignant les pieds : 
Persée était sur le haut de la rodie , 
Ayant au poing son cimeterre croche. 
Pendu en Fair, qui TOurque menaçait , 
Et des tiens Tinfante délaçait. 

« Idoméné me donna cette coupe, 
Que je tiens chère entre une riche troupe 
D'autres vaisseaux > dont j'égaye mes yeux 
Quand je banquette aux fêtes de nos dieux : 
Il estimait d'Hector la courtoisie, 
Les vaillants faits , les vertus et la vie , 
Et ennemi son honneur n'abaissait , 
Ains jusqu'au ciel ses louanges poussait. 

« Pource je crois que votre bien venue 
Est par le veuil * des bons Dieux avenue , 
Et que le ciel, qui de nous a souci. 
Pour mou support le permettait ainsi. 
Vous ne pressez une terre étrangère : 
C'est, ô lroy«ns, votre ancienne mère 
Crète , dont Teucre autrefois est issu. 
De qui le nom pour titre avez reçu : 
Une autre Ida que la vôtre troyenue 

* Faitttaux t vaies. ' Le veuil : te vovloir. 



]>B LA FBANCIADB. 393 

S'élève ici , la demeure aneieniie 
De vos aïeux , et pource ôtez du cœur 
Comme assurés le soupçon et la peur, 
Et désormais rappelez respérance, 
Surgis > au lieu qui fut votre naissance. » 

De peu de gens ce prince environné 
En son palais pensif est retourné : 
D'où libéral il envoie au rivage 
Douze moutons, un bœuf de grand corsage , 
Gras, bien cbamu^ et six barraults * de vin. 
Coupes, habits, et chemises de lin. 
Pour festoyer et couvrir cette bande, 
A qui la faim outrageuse commande. 
Kien n'est meilleur pour Tbomme soulager. 
Après le mal, que le boire et manger! 
Eux, affamés, ces viandes ravirent. 
Qui d'une autre âme au besoin leur servirent 
Havigorant ^ la force de leurs corps. 
Car le manger rend les hommes plus forts ! 

(Apparition des fantômes des naufragés, qai réclament les boooeart 
delà sépallore. — FrAocas leur élève des cénotaplies ) 

« Ken que vos corps (disait Francus aux âmes) 
Ne soient endos sous ces herbeuses lames. 
En attendant un tombeau plus certain, 
Contentez-vous de cet office vain. 
Et fréquentez en longue patience 
Ces logis pleins de nuit et de silence. » 

( Sa prière à Vénin. ) 

Priant ainsi, Yénuâ la marinière 

' Surgit : Team par hasard. ' Ravtgorant : rendant la Tig«e«r« 

* BmtrmUU : toimeaax , Iwrriqvci* ranimant. 



i 



i94 L£ SECOND Ll^ AE. 

D'oreille prompte entendit sa prière : 

Elle vêtit ses somptueux habîts, 

Orna son dief flamboyant de rubis. 

Prit SCS anneaux de subtile engravuie. 

Haussa le frwxt, composa son allure , 

Se parfuma, s'oignit et se lava, 

Puis vers Amour, son cher mignon, s'en va. 

L'enfant Amour, écarté de la presse 
Des autres Dieux, sous une treiHe épaisse 
Dans le jardin de Jupiter était. 
Où Ganymède aux échecs combattait. 
Véuus de loin commence à lui souiire. 
Flatta sa joue, et ainsi loi va dire : 

« Mon fils, mon cœur, ma puissance , mon bkm> 
Tu es mon tout; sans toi je ne puis rien : 
Mais^ quand nos traits sont alliés ensemble 
Il n'^ a Dieu si paissant qui ne tremble : 
Laisse tout seul jouer ton compagnon , 
Embrasse-moi , baise-moi, mon mignon , 
Pends à mon col : mon iils, je te pardonne 
Tous les tourments que ta flèche me donne , 
Et de nouveau tous les maux infinis , 
Que j'ai reçus pour Pamour d'Adonis, 
Si de ton trait tu blesses la pensée. 
L'âme et le coeur des filles de Dicéc 
Pour Waucion, Troyeu digne d'avoir, 
Tant il est beau, faveur de ton pouvoir : 
Je te don'rai pour te servir de page 
Le Jeu mignard, qui te ressemble d'âge. 
Fin Gonmie toi, de qui les petits doigts 
Tout enfantins porteront ton carquois , 
Et ton bel arc ^ qui le monde conquête : 
11 sera tien si tu fois ma requête. » 



BE LA FBAnCIADS. 395 

Adonc Vénus le mit en son giron , 
Roses et lis épanche à Tenviron. 
De sa peiTuque , et l'endort en sa robe ; 
Puis finement de son fils se dérobe. 
S'envole en Gypre , où d'encens sabéens 
Fument toujours ses autels paphéens'. 

! (L*Amoar se rend au palais de Dicée , soss la forme d*un taon. ) 

Quand au palais Francion arriva, 
Loin de leurs corps l'air épais se creva , 
Et leur figure est propre revenue. 
Gomme astres clairs revêtus d'une nue. 

Ge jour Francus à merveille était beau , 
Son jeune cœur semblait un renouveau , 
Lequel étend sa robe bien pourprée 
Dessus les fleurs d'une gemmeuse* prée : 
La grâce était à l'entour de ses yeux , 
De front', de taille, égal aux demi-dieux. 

Devant la porte était un long espace 
D'une carrée et spacieuse place , 
Où la jeunesse aux armes s'ébattait , 
Piquait chevaux , voltigeait et luttait , 
Sautait , courait, défendait la barrière -, 
Haut dans le del envolait la poussière ; 
Les prochains bords à leurs cris répondaient ; 
Sur le portail d'un long ordre pendaient 
De ses aïeux les hardis témoignages : 
Lances, plastrons , morions et plumages. 
Butins gagnés des ennemis vaincus, 
Naus^, gallicans et leurs éprons bécus^ , 

' ^a^liitKt^ de Papbos, où véuas est {femma. Une prairie émailiée de fleurt. 
"^GtmmtvLtt: brillaitte; du latin, * J«cus : crocka*. 



396 LE SECOND LIVIIB 

Et des cités les portes arradiées 
A grands crochets dans le mur attachées. 
En cependant que d'ceil prompt et ardent 
Francus allait le palais regardant, 
Frises , festons , guillocbis et ovales, 
Dicée, orné de dignités royales. 
Accompagné de deux cents jouvenceaux 
D*âge pareil, aux mentons damoiseaux % 
Au doux accueil, d*une courtoise sorte 
Vint caresser Francus oudre la porte, 
Le bien-venant >, et d'un visage humain 
Le tient , Tembrasse , et lui serre la main. 

Près de ce prince, en robes solennelles, 
Étaient sa femme et ses Glles pucelles, 
A qui fuseaux et fil tout à la fois 
Étaient de hâte écoulés de leurs doigts, 
Tant eir avaient un chaud désir en Tâme f 
Devoir Francus : mainte amoureuse flamme, 
Qui de leurs yeux à passades volait , 
Gagnant le cœur, dans le sang dévalait. 

Tandis le Dieu qui les cœurs nous dérobe . 
Laissa la porte, et se mit sous la robe 
De Francion ; puis, décochant deux traits. 
L'un plein d'amours , de grâces et d*attraits , 
Qui doucement gagnent la fantaisie , 
£t l'autre plem d'ardente jalousie. 
Tirés des yeux du Troyen, les poussa. 
Et leur raison à demi renversa , 
Les tourmentant de pensers et d*augures , 
Avant-coureurs do leurs peines futures : 
Puis, en tirant et sautelant, de là 

I Mentmu demoi$eaux : mentoas «ans ' Lt bien-vtnani ' lai «ooliiitut li 
iMurbe , Yintê comme tent des femmes, bienvenue. 



DE LA FAANCIADE. 397 

Ce faux garçon dans le ciel revola 
Gomme un larron qui, subtil en finesse , 
Son larcin fait, s^écoule de la presse, 
Puis quand il est par la troupe ' édiappé ^ 
Se rit joyeux du sot qu'il a trompé. 
Tout prêt encore de faire autre entreprise. 
S'il trouve ailleurs une aussi belle prise. 

( Description des richesses de Dicée et d'aoe merveillease aiguière ) 

Quand tout fut prêt , ce prince, pour mieux voir 
Son étranger, à table le fit seoir 
Droit devant lui , à côté de ses filles 
Aux veux armés d'amoureuses scintilles * : 
Puis, selon Tordre et l'âge et les honneurs. 
Qui haut, qui bas , s'assirent les seigneurs. 
D'un cœur joyeux cette gaillarde bande 
Mit promptement les mains à la viande , 
Et, festoyant le Troyen étranger, 
Le conviaient doucement à manger. 

Incontinent que la soif fut éteinte , 
Et de la faim l'avidité restreinte , 
Ayant le roi pour office divin 
A Jupiter versé le dernier vin, 
Dieu Xénien ^^ qui aux hôtes préside; 
La bande alors, laissant la table vide. 
Se tint debout, envieuse d'aller 
Après souper deviser etballer. 
Un bruit se fait : la gaillarde jeunesse 
Prenant chacun la main de sa maîtresse , 
S'offre à danser : maint flambeau qui reluit 
Du plancher d'or, vainc l'ombre de la nuit ! 
Le vieux Terpin, qui de fleurs se couronne, 

» La troHpe : la foule. ^ Xénien : surnom de Jnpher, dieu 

' Scintilles : ctinoelles; dn latin de l'hospimlitc. 
seintilla. 

RONSARD. — T. I. ^^ 



S98 LB SECOND LIVRB 

Son dos appuie au flanc d'une colonne, 
La lyre au iM>ing, et joignant à la voix 
Les nerfs frappés par l'accord de ses doigts^ 
D'uo plaisant son les invite à la danse : 
Le pied certain trépigne à la cadence. 

« Dieu (disait-il ) qui tiens Tare en la main , 
Fils de Vénus, hôte du sang humain , 
Qui dans nos coeurs, tes royaumes, habites , 
Qui çà , qui là , de tes ailes petites 
Voles partout jusqu'au fond de la mer. 
Faisant d'amour les dauphins allumer. 
Dont l'âpre trait a féru > la poitrine 
Des Dieux là haut , là bas de Proserpine ; 
Père germeux , génial * , et qui fais 
Comme il te platt tes guerres et la paix. 
Démon et Dieu nourricier de ce monde. 
Qui du chaos la caverne profonde 
Ouvris premier, et paraissant armé 
De traits de feu , Phanète ^ fus nommé : 
Double , jumeau, emplumé de vitesse. 
Porte-brandon, archer que la jeunesse 
Au sang bouillant courtise pour son roi, 
O grand démon, grand prince, écoute-moi. 
Soit que tu sois au milieu de la bande 
Des plus grands Dieux ou ta flèche commande, 
Soit qu'il te plaise habiter ton Paphos, 
Soit que ton chef tu laves dans les flots 
Pela fontaine Érycine : ou que, vide 
Dq tout souci , de tes vergers de Guide 
Couvert de fleurs tu aimes la verdeur. 
Viens allumer nos cœurs de ton ardeur : 

» lF(*ni .• frappé : du Utin /erlr«, Au Iniin geniali t. 
I^pp„^ î Phanèt€ : tclataat; do §J^ 

^ Qhiol : qui donne la saiManee ; çaîvx*. 



DE LA FBANCtADfi. 399 

De cette danse échauffe le eourage , 
Brassant sous main quelque bon mariage. » 
Ainsi chantait Terpin le bon vieillard - 
Les baladins , haussant io cri gaillard, 
Les derniers vers du chantre recoupèrent , 
Et de leurs voix les soliveaux frappèrent : 
Rien ne peut tant les soucis enchanter 
Qu'im ménétrier appris à bien chanter ! 

De ces deux sœurs Tune avait nom Hyanle , 
L'autre Glymène : Hyante était savante 
En Fart magique ; mais amour le plus fort, 
Qui n'a souci de charme ni de sort., 
De toutes deux tenait Tâme échauffée , 
Et de leats cœurs avait fait son trophée , 
Tantôt leur joue en tremblant rougissait, 
Pâle tantôt, tantôt se blanchissait, 
Et, s'imprimaiit de mainte étrange tache, 
Montrait an front le mal que le cœur cache. 
Jamais le front ne cèle le souci 
De triste cœur que l'amour a transi. 

Seul à l'écart appuyé contre un coin , 
Veuf de plaisir, plein d'angoisse et de soin , 
A sourcil bas , à poitrine poussée 
De longs sanglots, était le roi Dicée : 
Un fleuve épais de ses yeux s'écoula. ^ 

Francus l'avise, et ainsi lui parla : 

« C'est à moi, prince, à pleurer et à traire* 
Tant de sanglots, à qui tout est contraire , 
A qui la mer, l'air, la terre et les oieux 
Sont obstinés, ennemis, envieux, 
Qui m'ont trompé dessous belle apparence : 
Il n'est rien pire aux mortels qu'espérance. 

' Traire : tirer; du I«(in irahcre. 



400 LE SECOND LIVRE 

Mais toi, seigneur, si sage et si prudent ^ . 
£d biens, cités et peuples abondant , 
Riche d'honneur et de terre fertile , 
Riche.de femme et de belle famille , 
Pfe devrais être en ce point langouieux, 
Ains les soupirs laisser aux malheureux. » 

Dicé répond •* « Las ! si je n'étais père , 
Hôte Troyen , je serais sans misère : 
Un mien seul fils a causé mon tourment , 
Et, s'il te plaît, je te dirai comment. 

« Dedans cette ile habite de fortune 
Un fier tyran , engeance de Neptune, 
Horrible et grand ; mais homme en cruauté. 
Tant soit cruel, ne l'a point surmonté : 
11 fait meurtrir tous ceux qu'il prend en guerre. 
Ceux que la mer jette contre la terre y 
Dessus l'autel de son père, et de sang 
Honnit ' le temple : il attache de rang 
( Piteux > regard l> pour parades aux faîtes 
De ses poteaux, leurs misérables têtes. 

« Le fer ne peut endommager sa peau : 
11 rebondit comme fait un marteau 
Dessus l'enclume , en une seule place , 
Près le talon, la Parque le menace. 

« Mille étaient morts par sa cruelle main. 
Quand moi , touché d'un naturel humain , 
Lui fis savoir que les bêtes sauvages , 
Tigres, lions envenimés de rages , 
Qui sans raison vivent parmi les bois. 
Gros animaux sans pitié ni sans lois 

> nonnU : déëhoaore. ' Piteux : d4gne de piti*. 



DE LA FKAnciADE. 401 

•S'entre-tuaieat et maugcaieDt leur senibfôble : 
Mais Thomme né d*un esprit raisonnable, 
Enfant du ciel, ne doit faire mourir 
L^homme son frère, ainçois le secourir. 

« Ce grand géant, oyant cette nouvelle. 
Enfla son fiel de colère cruelle , 
Et bouillonnant , écumant et grondant , 
Sans m'avertir de son courroux ardent. 
Vint de furie au pied de ma muraille 
Me défier en plein champ de bataille. 
En telle peur soudain armer je fis 
Mon jeune Orée (ainsi a nom mon fils ) 
L'accompagnant de bien peu de gendarmes 
Mieux équipés de courage que d'armes. 

Ce jolivencel à qui te blond coton. 
Première fleur, sort encor du menton, 
Fort et hardi,fit avancer sa trope, 
Et le premier assaillit le Cyclope , 
Le grand Phovère' (hélas! on nomme ainsi 
Ce fier tyran aux plaies endurci ). 
Mais pour-néant ee jeune enfant s'efforce : 
Car du géant la monstrueuse force 
Le prit captif au beau milieu des siens, 
Puis, attachant de vergogneux liens. 
Sa troupe et lui de son bâton les mène , 
Comme un pasteur ses moutons en la plaine. 
Depuis ce temps par un meurtre cruel, 
De jour en jour, a tué sur Faute! 
L'un des captifs pour offrande funeste : 
Ils sont tous morts : ah, je meurs ! et ne reste 
Sinon mou fils qui sentira demain 
L'assassinat de sa bngande main. » 

* Phovère , aom lire du grec : coôspô;, effrayant, terrible* 

34. 



402 bB SBCOND LIVRE 

Ainsi disait, versant sous sa paupière 
' De tièdes pleurs une large rivière , 
A gros sanglots cntre-rompant sa voix, 
Lorsque Francus, la lige de nos rois, 
Mu de pitié, le console et le flatte, 
Et lui répond : « J'aurais mon Âme ingrate , 
Fils d*un rocher, ou d^un tigre conçu , 
Si , mesurant le bien que j*ai reçu 
De toi f seigneur, à ma douleur extrême , 
Pour te sauver, je ne t'offrais moi-même 
Et cette dextre , et ce glaive tranchant 
Assez pointu pour punir un méchant. 
Fais-moi , grand prince, apprêter sur la place 
Armes, chevaux : ains que ' demain se passe, 
Il connaîtra qu'un père valeureux, 
A son malheur, m'engendra vigoureux. 
Pour ne souffrir régner une malice 
Sans que mon bras vengeur de la punisse. » 

( AppréU du combat. ) 

Lui *, tout armé, d'un saut brusque et dispos. 
En la flattant sauta dessus son dos. 
Elle sentit la charge de son maître. 

« Kisse^ , je crois que tu ne voudrais être 
Sous autre main ni ne voudrais changer 
Ton vrai seigneur pour suivre un étranger. 

« Longtemps y a que ta race sans vice 
Fait généreuse à la mienne service, 
Mes bisaîeux ont nourri tes aïeux : 
Pource jourd'hui rends-moi victorieux * 
Va, vole, cours, la campagne poudroie 4, 

I Mns que ihiuni que. pie. 

* PhoTère. * Poudroie : fais Toler U p««ért 

* âisêe , nom tiré do grec : xi<7ff« , dans la campagne. 



DS LA FRANCIADE. 40$ 

Que ce mignon devienne notre proie, 
Pour attacher son moriou cloué, 
Au haut du temple à mon père voué. 

« Je doublerai pour telle recompense, 
En tes vieui ans, ton loin et ta dépense : 
Seule au haut bout je te ferai loger 
De mon étable, et par honneur manger 
Toujours de fleurs la tête couronnée , 
Si ton pied prompt gagne cette journée. >» 

Parlant ainsi, la cavale Touit : 
Mais pour néant son cœur s'en réjouit, 
Ëntrebattu du désir de la gloire 
Et de l'espoir d'emporter la victoire. 

{ Jupiter envoie uoe orfraie , présage de mort pour Phovère/|af hrav« 
Francus et DIcée. ) 

« Pour champion ta sottise m'apprête , 
Vieux radoté, la phrygienne tête 
D'un jouvenceau qui saurait mieux ramer, 
Comme un format, qu'aux batailles s'armer. 
Pour le loyer d'une telle entreprise 
Tu as ta fille à ce Troyen promise, 
A ce muguet qui fait chez toi du beau, 
Dont le douaire est voisin du tombeau, 
Ëncor dit-on que ce banni se vante 
Que le destin les Gaules lai présente. 
Voire, et qu'il erre où le ciel le conduit : 
Le pauvre fut des oracles séduit , 
Qui ne sait pas que sur k^s choses nées 
^e peuvent rien les vaines destinées ! 
Crète est sa Gaule, et mes braves fureurs 
Seront le but de ses longues erreurs '. 

* Erreur* ; voyagea \ (In latin, ertorfs. 



40 1 VE S£COND LIVmB 

« £n moi ne soit la mort renouvelée 
De mon aïeul le superbe Talée, 
Qu'^une Médée , en sauvant des dangers 
Je ne sais quels pirates étrangers , 
Ensorcela d'un magique murmure. 
Des vains destins de Francus je n'ai cure ; 
Tels sots abus ne me viennent piper : 
Le fer tranchant ne me saurait couper, 
Kî Jupiter tuer de son tonnerre : 
S'il règne au ciel, je règne en cette terre, v 

De tels propos comme il s'allait bravant y 
A large pas Fraucus vint au-devant : 
« Je suis celui que ton orgueil méprise, 
Jeune Troyen, auteur de l'entreprise , 
Qw te veux faire avant le soir sentir, 
A ton malheur, que peut un repentir. 
Approche donc, viens essayer la dextre 
De ce Troyen destiné pour ton maistre : 
Quoique tu sois au combat dangereux. 
Si seras-tu, Phovère, bienheureux 
D'aller victime à l'onde Achéroutide 
Tué des mams d'un si jeune Hectoride. » 

Il dit ainsi . Le géant, d'autre part, 
Le mesurait d'un terrible regard. 
Le dédaignant, comme fait eu sa voie 
Un grand lion d'une petite proie, 
Ne le voyant de corps massif ni fort^ 
Ki de visage ou d'effroyable port, 
^'i d'un semblant qui brave se fait craindre, 
Ains d'im poil blond qui commençait à poindre, 
De gi^le taille et d'œil serein et beau. 
De main douillette et de mignonne peau , 
Etd'un regard qui les Grâces surmonte ; 



J>E LA. FBULIfCIADE. 405 

Il eut le front tout allumé de honte , 
Retint la bride et le tançait ainsi : 

« Jeune garçon , on ne combat ici 
Pour remporter à sa mère la gloire 
D'un vert laurier : le prix de la victoire 
N*est ni trépied , ni cheval , ni écu , 
Mais bien* la vie et le sang du vaincu ^ 
Et la cervelle en la place étendue , 
Les os semés et la tête pendue , 
Pour étonner par si horrible efTroi 
Ceux qui voudraient combattre contre moi. 
Puisqu'il te plaît d'une brave écriture 
Et d*un beau titre orner ta sépulture , 
Tiens au combat, tu n'auras à dédain , 
Quand tu mourras d'une si forte main. » 
Tandis Francus, qui le combat désire, 
Soigneux , dès Faube avait de son navire 
Fait apporter le hamois que vêtait 
Troile à Troye, alors qu'il combattait 
Contre Pélide, imitant la vaillance 
Bu bon.Hector et non pas la puissance, 
Que pour présent Héléniu lui donna , 
Le jour qu'au vent sa voile abandonna , 
Et le pria, pour éteme mémoire , 
De le garder bien cher en son armoire, 

(Conseils de Dicée à Fraucus.) 

Ces champions, enflammés de colère , 
Ici Francus, de fautre part Phovère , 
Tous deux de garbe ' et de courage grands , 
Donnant l'esprit * aux chevaux par les flancs , 

* ^ar&p.* orgueil. 

a I*'e$prit, le co«rage , comme le latin animut. 



406 LE SECOND LIVBE 

D*im mâle cœur au combat s'élaocèrent , 
Et leurs hamois rudement eofoncèrent. 
Du coup donné le rivage trembla , 
La mer frémit, l'arène se troubla ; 
£t par éclats les lances acérées 
Furent toucher les voûtes étbérées. 
Tant fut leur bras vigoureux et nerveux , 
Que sur la croupe, en arrière, tous deux 
Comme arcs voûtés longuement se courbèrent. 
Et leurs chevaux sur les genoux tombèrent 
Gomme béliers qui vont s'entre-choquant : 
Puis jusqu*au sang leurs destriers repiquant, 
Haussant la bride, enfin les relevèrent, 
Et de la main leurs coutelas trouvèrent , 
Bien aiguisés, qui de Farçon pendaient , 
Et de leur tranche un acier pourfendaient. 

Dessous le fer sifflant comme tempête. 
Ores leur joue, ores sonnait leur tête. 
Ores la tempe : un coup qui Tautre suit. 
Grêle, menu, descendait d'un grand bruit. 
Gomme les fléaux ' qui résonnent en Faire 
Erappant les dons de notre antique mère 2. 

Du bon Troyen le cheval fut adroit. 
Qui sans frayeur tournait en tout endroit. 
Et la cavale eu crainte était frappée , 
Oyaut Teffroi du sifflant de Fépée , 
L'un ressemblait à ce flot dizenier^. 
Bouffi de vents, horreur du marinier. 
Qui d'un grand branle , en menaçant se vire. 
Impétueux , sur le bord du navire ; 

t PUaHX : flèanx. Le poëte le fait > Lt flot dizeuier : la iixième n- 

d'onetyllabe. gve, triuia demmaiia, la piM daB|«- 

' fjB* dont de noire antique nère : reoM d« tonte*, 
le* 4ou de Cérèi, le blé. 



DE LA FBAISCIADE. 407 

L'autre semblait au bon pilote expert , 
Qui plus d'esprit que de force se sert ; 
Ores la proue , ores la poupe il tourne , 
Et, Tîgilant, en un lieu ue séjourne , 
Ains ajoutant rexpérience à l'art , 
D'un œil prudent évite le hasard. 

Ce fier tyran, enorgueilli d'audace. 
Qui de Francus la jeunesse menace, 
Se roidissant sur les étriers, frappa 
Le fin armet du Troyen, qu'il coupa 
Deux doigts avant , et Tétonna de sorte 
Que le tomber d'une enclume bien forte 
Serait léger au prix de ce coup-là. 
Qui des arçons chancelant l'ébranla. 
Car il fut tel que la grand' coutelace. 
Fendant l'armet, alla dessus la place 
En maint éclat de flammes allumé. 
Laissant le poing du tyran désarmé : 
Qui, maugréant, tournait au ciel la vue , 
De voir sa main au besoin dépourvue 
Et toutefois Fiancus H regardait , 
Et, sans bouger, riante le brocardait. 

Lors la pâleur qui s'enfante de crainte , 
Des regardants avait la face peinte , 
Et le sang froid qui au cœur s'assembla , 
Fit que Dicée en soupirant trembla. 
Mais, tout ainsi qu'on voit deux colombelles 
Frémir d'horreur et trembloter des ailes 
Sous l'épervier aux ongles bien tranchants , 
Qui loin du nid s'envolaient par les champs , 
Trouver de l'orge et des graines , pour paître 
Leurs doux enfants qui ne font que de naître ; 
Ainsi tremblait en l'estomac le cœur 



40S LE SECOND LIVfiB 

Dos jeunes sœurs, tout effrayé de peur. 
Qu'amour brûlait dVne ardente flammèche , 
Et en leur sang tenait teinte sa flèche. 
En ce pendant Francus eut le loisir 
De se résoudre , et de savoir choisir 
L*endroit certain, pour avoir sa 'revandie. 

Ore il se hausse et ores il se penche , 
De toutes parts, d'un œil prompt et ardent 
Le corps massif du géant regardant, 
Pour à son hôte en remporter la tête , 
Et se braver d'une telle conquête : 
Pourôe au combat promptement retourna 
Et de la pointe en poussant lui donna 
Contre la gorge, où la boucle ferrée 
Du gorgerin lâchement fut serrée , 
Et mi-pâmé sur Tarçon Tabattit. 
Le sang caillé de sa gorge sortit, 
Mêlé d'écume et de bave gluante , 
Infectant Tair d'une haleine puante. 
De mille coups martelés sur l'armet 
Le pommeau chut , le coutelas se met 
En cent morceaux, reluisant sur la place , 
Comme au soleil les morceaux d'une glace. 

Lors de cheval s'empoignent corps à corps. 
Et s'embrassant à bras courbes et tors 
Se sont tirés d'une si forte serre. 
Que l'un sur l'antre à bas trébuche à terre, 
Entre-accrochés : une fureur les suit : 
Dessus le dos leurs hamois font un bruit, 
Aussi soudain que la terre pressèrent , 
Fiers au combat tous deux se redressèrent , 
Front contre front, si bien qu'à toutes mains, 



DE L4 FfiANCIADE. 400 

A vides coups > , à coups fennes et pleins. 
De pointe , taille, et du revers ruèrent, 
Et en cent lieux leurs mailles déclouèrent. 

Jamais Mavors% dispenseur des lauriers, 
Ne vit le pair de si vaillants guerriers, 
Enfin matés de sueur et de peine , 
En haletant, vont ramassant l'haleine 
De Festomac que les poumons poussaient : 
Et toutefois ils se remeuaçaieut 
Chauds de colère , et d'une ardeur férine 
Qui bouillonnait au creux de leur poitrine. 
O gloire humaine ! est-il rien qu'un bon cœur 
N'endure afin de se faire vainqueur î 

Lors, dédaignant leurs flambantes épées 
Qui descendaient à ceintures houppées 
Le long des flancs et des fourreaux brodés, 
Se sont encore au combat hasardés , 
Gomme taureaux (quand la saison nouvelle 
Les appétits de Vénus renouvelle) 
Se vont tuant et navrant pour l'amour. 
La jeune troupe est muette à l'entour. 
Qui les regarde , ignorant qui doit être 
D'un tel duel le vainqueur et le maître. 
Francus, voyant que le jour lui faillait 
Et que sa main pour néant travaillait. 
Comme un gerfaut qui de roideur se laisse 
Caler à bas ^, ouvrant la nue épaisse. 
Dessus un cygne amusé sur le bord. 
Ainsi doublant effort dessus effort. 
D'un corps ployé s'élança de rudesse , 

* A vides coups : à eoups sans effet. ' Férijie : saayage ; du latin ferinus. 
- iMax'ors, un des noms de Mars« dieu < Caler à bas : tomber, 
de la guerre. 

35 



410 LB SECOND LIVRE 

Ajoutant Fart avecques b prouesse. 
Sous lui se rue et de près rapprocha , 
La gauche mam à son col accrocha , 
Et de la dextre en-contre bas le tire ; 
U le soulève, il le tourne , il le vire « 
Le dioque, heurte, et d'un bras étendu 
Le tient en Tair longuement suspendu ; 
Puis du genou les jambes lui traverse , 
Et de biais le vire à la renverse. 
Phovère imprime ■ , en tombant de son long. 
Le mol sablon, comme brondie le tronc 
D'un chêne , oracle es forêts de Dodone , 
Quand un torrent ou la gorge qui sonne 
Du vent l'abat de maint soufQe bravant : 
Quittant nids, leurs les oiseaux en criant 
Volent autour, oounrouoés qu'on leur ôte 
Le vert logis de leur anden hôte. 

Ainsi tomba Phovère tout à plat. 
Faisant un bruit aussi haut que l'éclat 
Qui rompt la nue , et du son des tempêtes 
Fait peur aux cœurs des hommes et des bétes. 

De bras nerveux et d'ongles bien crochus , 
Cent fois essaye à se remettre sus. 
Se débattant, mais en vain il s'efToree : 
Car du Troyen la vigoureuse force 
Tient le genou , comme victorieux. 
Sur l'estomac, le poignard sur les yeux. 
Trois, quatre fois de toute sa puissance 
L*avait frappé, quant il eut souvenance 
Que le trépas de ce crael félon 
Etait enclos aux veines du talon : 
Pource il tourne et promptement assène 

* Imprime : narqve. 



J 



DS LA FRANCIADE.. 411 

L'endroit certain où tressaillait la veine ; 
Du fer poignant coup sur coup la chercha, 
Et veine et vie ensemble lui tranclia. 

Le sang qui sort d'une rouge secousse , 
Bien loin du corps , rendit la terre rousse. 
À longs filets, ainsi que d'un conduit 
S'édiappe Teau qui jaillissant se suit, 
Et d'une longue et filante rosée 
Baigne la terre à l'entour arrosée ; 
Ainsi le sang bouillonnant s'en alla, 
Et par le sang son âme s'écoula , 
D'horreur, de rage, et de chagrin suivie , 
De perdre ainsi la jeunesse et la vie. 

Ce corps tout troid et affreux se roidit; 
Comme un glaçon l'estomac lui froidit, 
Et de ses yeux Tune et l'autre prunelle 
Ferma son jour d'une nuit étemelle , 
N'étant plus rien de Phovère, sinon 
Qu*un tronc bronché ' sans face ni sans nom. 

A tant Dicé, d'une face joyeuse , 
Vint saluer la main victorieuse , 
Baisa Francus, le couronna de fleurs. 
Tu as (disait) effacé mes douleurs, 
Vrai héritier de la gloire Hectorée , 
Tuant Phovère et sauvant mou Orée , 
Le bon démon qui de nous a souci. 
Pour mon support t'avait conduit ici. 
Noble Troyen, de prouesse l'exemple. 
En corps mortel digne d'avoir un temple. 
Et comme Hercule adoré des humains, 
Tant a d'honneur la fbrce de tes mains! 

* Bnmehè : abatta. 



412 LE SECOND LIVBE DE LA FBANCIADE. 

Comme il chantait cet Hymne de victoire , 
Voici la nuit à la courtine ' noire 
Qui vint aux yeux le sommeil épancher : 
Le bal fini chacun s'alla coucher. 

' Courtine : manteau* 




ARGUMENT 

DU TROISIÈME LIVRE, 

PAR AMADIS JAMIN. 

Ce livre contient les amours d*Hyanle et de Clymène. Clymène, air 
commencement, par grand artifice et par belles et comme justes re- 
montrances, s'efforce d*arracher TafTection amoureuse du cœur 
d*Hyante sa sœur, afin que toute seule elle puisse jouir de l'amour du 
Prince troyen. Ces deux sœurs vont au temple pour sacrifier aux 
Dieux ^ afin qu'ils détournent toute maligne affection de leurs esprits. 
Le fils d'Hector va sur le rivage de la mer, où il adresse sa prière à 
Apollon. Leucottioé, fille deProtée, lui prophétise ses fortunes à venir 
et Dicée offre au seigneur troyen sa fille Hyante en mariage , lequel 
le remercie , s'excusant sur le destin. Orée , fils du roi, immole une 
hécatombe aux dieux, "^erpin chante un hymne à la déesse Victoire. 
Vénus , changée en la vieille prêtresse , laquelle servait au temple de 
la déesse Hécate, vient sur le chevet d*Hyante, et environne tout le 
lit de sa ceinture pleine d'étrange vertu. Francus célèbre les funé- 
railles d*un capitaine son cher ami. Clymène , furieuse, par le conseil 
de sa nourrice, tâche de fléchir Francien par une lettre amoureuse. 
Cybèle , transformée en Tumin, compagnon de Francus, Tadmoneste 
de courtiser Hyante , pour apprendre et savoir d*elle les rois lesquels 
doivent sortir de son sang. Tous les rois de ce temps-là, les pontifes 
et sacerdotes, se mêlaient d'expiations, purgations et lustrations, et 
de magie, c'est-à-dire, de la science Ignorée du vulgaire, qui gît en 
la connaissance des astres et des herbes , gommes , fleurs , racines 
et fruits, paroles, murmures et caractères, que nous appelons incanta-^ 
tions magiciennes. La même déesse s'envole après en l'antre de la Ja- 
lousie. La Jalousie infecte de son venin la poitrine de Clymène. Enfin 
Clymène , poursuivant son faux démon , transformé en la figure d'un 
sanglier, s'élance dedans le gouffre de la mer. Les dieux en font une 
déesse marine. 



413 3ô. 



LE TROISIÈME LIVRE 

DE LA FRANCIADE. 

Lliumide nuit, qui de son voile enferme 
L'œil et le soin de Thomme qu'elle cherme ', 
Par les liens du sommeil oublieux , 
Bouchait partout Touverture des yeux , 
Mais non des sœurs, toute nuit éveillées, 
De trop d'amour eu Tâme travaillées. 
Adonc Hyante à sa sœur parle ainsi : 

« D^où vient, ma sœur, que je suis en souci, 
Que ma raison a perdu sa puissance , 
Que mon penser d'un autre prend naissance, 
Que je m'oublie et qu'un nouvel émoi 
Me trouble toute et m'envole de moi? 
Sans s'arrêter mon esprit est volage : 
De ce Troyen toujours le beau visage, 
Ravie en lui, pensive me retient : 
Toujours au cœur me recourt et revient 
De son combat la prouesse guerrière. 
Qui l'accompagne en sa barbe première. 

« Père des dieux , quelle aimable vertu ! 
Quel port il a ! comme il s'est combattu 
Pour le secours de notre frère unique ! 
Il est vraiment de la race héroïque ! 
Sa main , sa taille et son cœur généreux 
Montrent assez qu'il est du sang des preux. 

« Si j'étais mienne , et si j'avais fiance 

t Cherme : charme. 

41j 



4t6 LE TfiOISIÈME LIVBE 

Aux étrangers, je ferais alliance. 
Par mariage, à ce vaillant Troyen. 

« Plutôt réclat du foudre Jovien ', 
Tombé menu, la tête me foudroie; 
Plutôt la terre en se crevant m'envoie 
Sous les enfers ma demeure choisir, 
Que mon honneur soit trompé d'un plaisir, 
Que volontaire ainsi je me marie , 
Sans le congé de ceux qui m'ont nourrie ! » 

( Clymèoe, sœar d'Hyante, cherche à la détourner de son amoar. ) 

A- tant du jour la lumière sacrée 
Dedans la chambre était partout entrée. 
Quand les deux sœurs, ainçois deux beaux printemps, 
Sortent du lit : ils demeurent longtemps 
A se peigner, s'attifer et à faire 
Par le mûroûr^ un visage pour plaire : 
En cent façons retordent leurs cheveux 
Ondes , crêpés , contre-frisés de nœuds , 
£t d'un long art mille beautés s'attachent ; 
Puis tout le chef d'un guimple * elles se cachent, 
Qui bien plissé jusqu'aux pieds leur glissait. 
Et l'air voisin de-parfum remplissait. 

Ces jeunes sœurs en ce pomt habillées 
D'un pas superbe au temple sont allées. 
Pour consulter à l'oracle des Dieux 
Sur la santé de leur mal ennuyeux ; 
Ou s'ils voulaient d'une main favorable 
Guérir leur plaie aux hommes incurable^ 
Ou s'ils voulaient mépriser sans secours 
Leurs passions diverses en amours , 
Et sans espoir entretenir leurs flammes. 

I /Ovien i de Japiter > Guimple ': gaimpe. 



DE LA FBANCIADE. 417 

De toutes parts une suite de dames 
Leâ entourait : elles marchaient d'un train , 
Tel qu'Artémis', déesse au large sein, 
A qui la trousse et le bel arc ensemble ^ 
Chargent le dos , lors que sa fête assemble 
Un grand monceau de nymphes en un rond; 
Elle en dansant, d*épaules et de front 
Paraît plus haute, ait milieu de sa troupe, 
Menant le bal sur la pineuse * croupe 
Du mont Taygète , où sur Témail d'un pré 
Du fleuve £urote à son frère ^ sacré. 

Or' ces deux sœurs y malades et peu sages, 
Dedans le temple, au devant des images 
Des puissants Dieux, tristes se promenaient : ' 
Ores les yeux fichés elles tenaient 
Sur la victime, et courbes et béantes. 
Prenaient conseil des entrailles tremblantes ; 
Or' les gosiers découpés regardaient, 
£t l'avenir aux devins demandaient. 
Ah ! pauvres sœurs , pauvres sœurs insensées ! 
Ni pleurs , ni vœux ^ ni offrandes laissées , 
Ni tournoyer des autels à l'entour. 
Ne guérit point le mal que fbit Amour ! 

La belle Ilyante avait en sa main blanche 
Un vase d'or plein de vin, qu'elle épanche 
Droit au milieu des cornes et du front 
De la victime : et Clymène, qui tond 
Le poil sacré de la bête , le jette 
Dedans le feu -. Comme ce poil craquette, 
Ce disait-elle , et brûle tout en soi , 
Ainsi Francus puisse brûler de moi ! 

I j^rtemU: nom Grec de Diane. s Apollon, frère de Diane. 

' PineUBe : concerte de pina. 



418 LB TAOISIBME I4VRE 

Mais pour néant ces deux sœurs amusées 
Priaient au temple, en leurs vœux abusées : 
Des Dieux malins leurs soupirs n^écoutaient , 
Ains sans eiïet les vents les emportaient. 

( Désespoir de Francos devant son vaisseau écboaé ; il invoque la morL 
— Les dieax vienoeot à son aide et dégagent son navire. ) 

La navire poussée 

Ayant la proue et la poupe firoissée, 
Allait méhaigue ', ainsi que le serpent 
Qui sur le ventre à peine va rampant, 
Quand un passant du coup d'une houssine 
Lui entrerompt les ressorts de Tédiine ; 
Plis dessus plis, en cent ondes retors 
Retraîne, tire et retourne son corps : 
Il sifiQe aigu , Técume enfle sa joue , 
Et, comme il peut, se reprend et renoue, 
Biais pouniéant, car son dos est perclus. - 
Ainsi rampait la barque de Franeus. 

Hors du troupeau bien loin s'est écartée 
Leucotboé, la fille de Protée, 
A qui Phébus, amoureux d'elle, avait 
Donné l'esprit qui le futur savait 
Ses longs cheveux erraient sur la marine : 
Haute à fleur d'onde éleva sa poitrine, 
Puis , regardant le Troyen tout transi , 
De lui s'approche et le console ainsi : 
« Enfant royal , qui dois donner naissance 
« A tant de rois , la seule patience 
« Rompt la fortune , et mal ne peut s'ofTrir 
« Qui ne soit doux, quand on le veut souffrir ; 
« Sois courageux : toute rude aventure 
<t Par trait de temps est douce s^ on l'enduré : 

t Mihaigne : p«rclaM , mUade. ( Rons. ) 



DB LA FBANCIADE. 419 

« Pour endurer *, Hercule se fit Dieu. 
« Tu planteras ta muraille au milieu 
« Des bras de Seine , où la Gaule fertile 
« Te doit donner une tle pour ta ville, 
« Gaule abondante en peuples redoutés , 
« Peuples guerriers, aux armes indomptés, 
« Que telle terre et plantureuse et belle, 
« Riche, nourrit d'une grasse mamelle. 

« Or, puis qu'amour te veut favoriser, 
« Son beau secours tu ne 4ois mépriser; 
« Va courtiser la jouvencelle Ilyante, 
« Fille du roi , qu'Hécate la puissante 
« A fait prétresse en son temple sacré, 
tt Amour, qui fait toute chose à son gré, 
« La maîtrisant , a navré son courage 
« D'un poignant trait tiré de ton visage ; 
< Par sa magie elle peut attirer 
« La Lune en bas , le ciel faire virer 
« A reculons , et des fleuves les courses 
« Encontre mont rebrousser à leurs sources ; 
« Elle commande aux fantômes des morts , 
« £t aux esprits qui cherchent nouveaux corps. 

« Étant au cœur de ton amour gagnée , 
« Te fera voir ta future lignée , 
« Et quelques rois qui sortiront de toi, 
« Forts à la guerre et prudents à la loi , 
« Qui, d'un long ordre, en extrême puissance, 
« Tiendronfun jour le beau sceptre de France. 

( Leucotboé aFertit aussi Francas qa'uu de ses compagnons taé à la 
chasse réclame les honneurs de la sépulture. ) 

A-tant la nymphe en parlant dévala 

> Pour endurer : en endurant 



420 LE TAOISIÈHE LIVRE 

Son ohef sous Feau ; Tonde qui çà qui là, 
Flot dessus flot en se ridant grommelle , 
D'un long tortis Teugloutit dessous elle. 

Tandis Dicé que le soin tient ravi, 
De Francion le pas avait suivi ; 
Deux grands févriers, issus de bonne race • 
(Fidèle guet) le suivaient à la trace. 
En l'abordant d'un visage adouci , 
Lui prit la dextre et le salue ainsi : 

A Prince Troyen, dont la vertu première 
Du père tien efface la lumière , 
Quand mon pays en deux je partirais , 
Et d'une part honoré je t'aurais , 
L'autre moitié se dirait redevable 
A ta vertu, qui n'a point de semblable; 
Tu as sauvé mon enfant du danger. 
Seul tu as pu du tyran me venger. 
Monstre cruel , engeance de malice , 
Moqueur des Dieux, mépriseur de justice, 
Qui m'ahontant ' de toute indignité. 
De son hamois étonnait ma cité. 

« Je t'offrirais en lieu de ta prouesse 
Un grand amas de pompeuse richesse , 
Bagues, lingots, coupes d'or et vaisseaux * ; 
Mais tu ne veux, ô fleur des jouvenceaux ! 
Ta vertu vendre à si frêle dépense : 
Le seul honneur te plaît pour récompense. 

« Le seul honneur en l'antique saison 
Assit Thésée, Hercules et Jason 
Dedans le ciel, et je t'ose promettre 

' M'ahontant : me déshonorant. ' raisseavx : TAiei. 



DE LA FRANC! ADB. 421 

Que ta prouesse encore te doit mettre, 
IVouTelle étoile, auprès de tes aïeux 
Que la Terta enrôle entre les Dieux. 

« Pource, étranger, la richesse méprise , 
Ne rouille point ton cœur de convoitise , 
Et, comme prince aux armes bien appris , 
De tes labeurs louange soit le prix. 

« Entre les biens que Fortune labile ■ 
M*a concédés , j 'ai une chère fille , 
Qui de beauté ne fait place à Vénus , 
Dont jà les ans accomplis sont venus 
Qu'elle doit être en fleur d'âge menée 
Dessous la loi du nocier Hyménée; 
Si son printemps ne te vient à dédain, 
Joins par serment ta main dedans sa main , 
Et de vous deux alliance se fasse ; 
De tel accord pourra naître une race. 
Grande en honneurs, de cette terrre rois, 
D'où tes aïeux sont issus autrefois : 
Car,' si on croit h notre vieille annale , 
Crète de Teucre est la terre natale. » 
Ainsi Dicée en le tenant lui dit , 
Quand Francion lui contre-répondit: 

' « Prince Cretois, qui a bon droit te vantes 
D'être sorti de ces vieux Corybantes 
Qui par la loi , âme de la cité , 
Gardaient leur sceptre en tranquille unité : 
Puisqu'il t'a plu sagement me semondre ' , 
En peu de mots il me faut te répondre. 

« Un souvenir vivra toujours en moi 

• Labile : inconstante; da latin labi' > Semondre : interroger.* 
lis, fofitif, glissant. 

36 



422 LB TROISIÈME LIVBB 

Pour tant de biens que j'ai reçus de toi , 
Qui pauvre et nu , le jouet du naufrage. 
Ne m'as permis seulement ton rivage , 
Mais assurant ma fortune et mon cours , 
M'as présenté ta fille et ton secours 

« Or, si j'avois puissance sur ma vie , 
Si du destin elle n'était ravie. 
Et si j'étais porté de mon plaisir, 
Je ne voudrais ton royaume choisir : 
Mais au contraire, impatient de joie , 
J'irais chercher encor ma vieille Troie, 
Et me plairais entre les vieux tombeaux 
De mes aïeux bâtir des murs nouveaux. 
Et r'habiter la cendre de mes pères : 
Mais les destins , auteurs de mes misères 
Contre mon gré me traînent, et me font 
Enfoncer l'œil et abaisser le front , 
Et sans gronder, souffrir à bouche close 
Tous les malheurs que le ciel me propose. 
Donne sans plus à ce prince troyen 
Des charpentiers, du bois et le moyen 
De rebâtir une flotte nouvelle, 
Pour retenter la fortune cruelle , 
Par qui je suis malgré moi surmonté , 
Manque de force et non de volonté. » 

( Orée érige an trophée des armes da géaot et offre aax Dieux aoe 
hécatombe. ) 

De la dté les dames honorables , 
Sortant dehors, en robes vénérables , 
Et serenant le ciel de leurs regards. 
Les mains ensemble, à petits bonds gaillards, 
Menaient le bal : Terpin, qui les devance, 
Tout le premier mesurait la cadence, 



j 



0E LA FBANCIAD£. 423 

Chantant cet hymne, et mariant sa voix 
Au luth poussé du trembler de ses doigts : 

« Fille du ciel , invincible Victoire , 
Dont les habits sont pourfilés * de gloire , 
D'honneur, de pompe , et dont le front guerrier 
Est illustré de palme et de laurier ; 
Qui devant toi fais broncher les murailles , 
Qui pends douteuse au milieu des batailles , 
Qui tout le monde étonnes de ton bruit. 
Que la loi craint , que la justice fuit , 
Quand le renom des ailes emplumées 
Sème partout Teffroi de tes armées , 
Et quand chacun, en tressaillant de peur. 
Attend suspens * qui sera le vainqueur. 

« Haine et discord à la robe rompue. 
Et des soldats la règle corrompue , 
Et le mépris des grands Dieux imniortels ^ 
Suivent ton char, et néanmoins tu es 
Mère des rois, des sceptres et des villes ; 
Tu fais germer les campagnes fertiles. 
Et foisonner les coteaui de raisins , 
Rempart des tiens, crainte de tes voisins. 

' « Devant ton char, que la crainte environne, 
Marche Mavors, marche sa sœur Bellonne , 
Et la jeunesse, au sang bouillant et chaud , 
Et le péril, à qui le conseiH faut ^. 

« Sans ton secours Mars ne saurait rien faire ; 
Des fiers Titans tu fus seule adversaire 
Lorsque ta mère ^ un hamois te donna : 

I i'Ottf:^/é« .* parfilés. * Conseil : réflexion, prndeuce» 

3 Suspens : en suspens ^ Faut : manque, fait défaut. 

3 La riiiie exige que le son de la 6 La Victoire est fiUe de Pallai et 
lettre l «vit très-adouci. du Styx. 



424 LE TROISIÈME LIVRB 

Pource JupÎD d'honneur ia couronna , 
Et ne voulut^ par promesse assurée , 
Que désormais son eau fût parjurée. 
Écoute-moi , vieille race des Dieux, 
Que Styx conçut à son bord odieux. 
Horrible sœur des fureurs iounortelles y 
En la faveur de Francus romps tes ailes. 
Sois-lui compagne , et loin de tout méchef , 
Prends-le en ta garde et lui pends sur le chef. » 

Il dit ainsi : la joyeuse assemblée 
A jusqu'au ciel la chanson redoublée ; 
Puis, reprenant la tasse tour à tour. 
Remplirent Fair d'allégresse et d'amour. 

( Vénus, soas la figure d'uoe prêtresse, apparaît à Hyante et enflamme 
son amour. ~ Francus rend les honneurs funèbres à son compagnon. ) 

Sur cette pile, au plus haut du sommet 
Plein de parfums, en larmoyant on met 
Le corps du mort, office charitable; 
Tout ce qu'il eut en sa vie agréable 
Y fut jeté, sa rame et son écu. 
Outils de l'art dont il avait vécu. 

Francus, qui tient une torche fumeuse, 
Boute le feu ; la flammèche gommeuse , 
D'impied tortu rampant à petit saut , 
En se suivant, s'envole jusqu'au haut : 
Le bois craquette, et la pile allumée 
Tomba sous elle en cendres consumée , 
Le vent soufQant du soir jusqu'au matin. 

Incontinent le vieux pr^.tre Mystin , 
Qui du corps mort soigneux avait la garde , 
Lave la braise et la cendre buvarde , 
Choisit les os, et les enferme au sein 



DE LÀ FBAIVCIADE. 42.$ 

( Sacré repos ! ) d'un vase fait d'airain : 
Puis arrosa, par grand' cérémonie, 
D'une sainte eau trois fois la compagnie : 
Les derniers mots de l'obsèque acheva , 
A-tant se tut , et le peu|ile s'çn va. 

< Peinture énergique de l'amoar de Clymène. ) 

Elle songeait, pleine d'amour extrême 
Entre-dormant , que Francus de soi-même 
Avait pris bord en Crète, pour oser 
Prier son père, afin de l'épouser, 
Et que la dextre en la dextre ayant mise 
De l'étranger, la lui avait promise. 
Que par courroux dédit il s'en était ; 
Que le Troyen pour elle combattait, 
A toute force, et que tout bouillant d'ire 
La traînant seule en sa creuse navire , 
Bien loin de Crète, en la profonde mer. 
Et que son père ardent faisait armer 
Mille vaisseaux, afin de la poursuivre, 
Et le larron ne laisser ainsi vivre : 
Que le rivage était rempli de feux , 
D'armes , de naus', et de peuples émeus, 
Faisant grand bruit , et ce bruit la réveille. 

Or, comme amour traitrement la conseille. 
Devant le jour, hors du lit se leva. 
Et par sa chambre à tâtons elle va , 
Touchant les murs d'une main incertaine ,. 
Et ramassa son esprit à grand' peine , 
Que le sommeil du corps lui détacha ;, 
Puis derechef au lit se recoucha , 
D'amour, de peme et de rage frappée , 
Oii derechef le songe l'a trompée. 

* JfatM ; DATires. 

M. 



I 



426 LE ÏBOISIÈKE LIV&E 

Toujours au cœur Francus lui revenait , 
£t le maùitien qu'en parlant il tenait, 
Quel geste il eut, quel port et quelle face. 
Et quelle fut sa douceur et sa grâce , 
Quelle sa robe, et quel fut son parler. 
Ses doux regards , sa taille et son aller, 
Son menton crêpe <, et sa perruque blonde , 
Elle pensait qu'il n'y eut prince au monde 
Pareil à lui ; toujours sa douce voix , 
Ses doux propos et ses devis courtois , 
Comme pâmée et pleine de merveille , 
Coup dessus coup, lui refrappaient Toreille. 

Aucunefois elle songeait errer 
Par les déserts, et seule s'égarer 
Entre rochers, rivièies et bocages. 
Sans compagnie, entre bétes sauvages. 
Et que Francus, amoureux étranger. 
Le fer au poing la sauvait du danger. 
Sautant du lit, elle s'est réveillée, 
Nu-pieds, sans robe, affreuse , échevelée : 
Puis, s'accoudant à la règle' d'un banc, 
Mille soupirs repoussa de son flanc. 

« Pauvrette moi ! comme toute émoyée ' 
M'ont cette nuit les songes effrayée ! 
L'âme m'en tremble, et le cœur m'en débat t 
Crainte et amour me font un grand combat. 
Ainsi je suis tout autre devenue 
Que je n'étais : je crains que la venue 
De ce Troyeu ne m'apporte malheur 
Autant qu'il fait en songes de douleur ! 
Toujours j'y pense ! heureuse et plus qu'heureuse 

' Crr'pe : garni de barbe crêpée, ' La règle : l'arête droite. 
frisée. 3 Emoyée : mise tù èniH>i« 



DE LA FRANCIA.de. 437 

Si forcenant je n'étais amoureuse^ 

Et si jamais, pour éviter la mort, 

Le fils d'Hector n'eût touché notre bord. » 

Gomme au printemps on voit une génisse , 
Qui n'a le col courbé sous le service , 
Les crins épars, courir parmi les champs, 
A qui le tao, aux aiguillons tranchants, 
Pique la peau et la pousse en furie : 
Ni les ruisseaux, hôtes de la prairie, 
Forêts ni fleurs, bocage ni rocher 
Ne la sauraient engarder de moucher > , 
De toutes parts vagabonde et courante : 
Ainsi Clymène , en son esprit errante 
Ck)urt et recourt, sans voir jamais ôté 
L'importun trait qui navre son côté. 

« Que dois-je faire? où irai-je.î* dit-elle, 
Pour me guérir personne ne m'appelle ! 
Je meurs sans aide, et si je ne veux pas 
Que soeur m'irère entende mon trépas ! 
Faut-il qu'en pleurs je distille ma vie? 
Que de ma sœur ainsi je me défie , 
Qui seule fut mon conseil autrefois, 
Qui m'aimait seule , et que seule j'aimois? 
Hélas ! faut-il que mon mal je lui conte ! 
£h quoi ! Clymène , auras-tu point de honte 
De confesser qu'Amour soit ton vainqueur, 
Que tu voulais lui arracher le cœur, ' 

Quand l'autre jour, par un fin artifice, 
Tu lui prouvais que l'amour était vice ? 
Il ne m'en chaut, elle aura son retour, 
La parenté doit surmonter l'amour : 
Et si elle est de Francus amoureuse , 

De moucher : d'être piqaée de la mouche. 



428 LS TROISIE&IE LIVAB 

Me fera liea me voyant langoureuse. 
Pauvre abusée ! eh! ne sais-tu pas bien 
Que les parents dérobent notre bien ? 
Et que pour eux entier ils le désirent , 
Joyeux au cœur quand les autres soupirent? 
Ce n'est qu'un sang de ma sœur et de moi : 
Elle prendra pitié de mon émoi ! 
Foi ni pitié ne régnent plus en terre. 
Et le parent au parent fait la guerre ! 
Las! que ferai-je?il vaut mieux la tenter : 
L'homme est guéri qui peut se lamenter. 
Il n'y a béte aux forêts tant soit fière , 
Qui ne soit douce aux pleurs d'une prière > 
Hélas ! on dit en proverbe souvent , 
Prière et pleurs se perdent comme vent 1 
Vrai , si l'on prie une âme inexorable ; 
Mais ma sœur est et douce et pitoyable ; 
Au pis aller je ne saurais sentir, 
Eu l'essayant, que honte et repentir. <» 

En la façon qu'elle était habillée. 
Nu-pieds, sans robe, affreuse, échevelée. 
Délibéra, contre le mal d'amours, 
De voir sa sœur et demander secours. 
Elle courut comme son pied la porte ; 
Se recula ; comme le pèlerin 
Qui, de fortune, a trouvé par chemin 
Un long serpent, dont la hideuse trace 
Donne frayeur à notre humaine race. 
Et fait mourir les fleurs de son cracher : 
Il se recule, et n'ose en approcher. 

( Incertitude de Clymène, ) 

Ce Dieu, qui bat d'une forte secousse 
Son cœur douteux , si bien la fourvoya, 



J 



DE LA. FBANCIADE. 429 



Que dans la chambre enfin la convoya 
Pleurant en vain, comme une fiancée 
Qui dès longtemps a donné sa pensée 
A son amant , qui premier qu'apaiser 
Sa flamme, est mort avant que l'épouser ; 
£lle, de deuil et d'amour allumée, 
Lamente seule en sa chambre enfermée , 
D'un cri muet, à bouche close. Ainsi 
Pleurait Clymène, et cachait son souci. 

( Désespoir et plaintes de Clymëne. ) 

Comme en son cœur elle pensait la sorte- 
Pendre son col au bout d'un soliveau , 
Ou se percer l'estomac d'un couteau , 
Ou s'étouffer du plus profond des ondes. 
Ou s'en aller par les forêts profondes, 
Par les déserts de rochers enfermés. 
Servir de proie aux lions affamés : 
Une poison lui sembla la meilleure 
Pour détacher sou âme tout à Fheure 
Loin de son corps , et du corps le souci. 
D'un pesant pas et d'un pesant sourcil. 
Mélancolique, en passions outrée , 
Elle est pleurante au cabinet entrée , 
Où tout le bien que plus cher elle avait, 
D'un soin de femme en garde réservait. 

Sur ses genoux elle mit une caisse. 
Puis mit la clef en la serrure épaisse , 
La clef tourna , la serrure s'^ouvrit. 
Là, choisissant entre mille , elle prit 
Une poison qu'on dit que Prométhée 
A de son sang autrefois enfantée, 
Quand le vautour, tout hérissé de faim, 
A coups de bec lui déchirait le sein : 



4»0 i.E TJiOlSIBME LIVEE 

Boug0 est sa fleur, sa feuille un peu noirâtre, 
Que la sorcière et la fausse marâtre 
Savent cueillir de leurs ongles tranchants , 
Disant dessus des mots qui sont méchants ; 
Et n'est poison qui si prompte déliinre 
Loin de son âme un corps fâché de vivre. 

( Les plainte» de Clymène sont entendues de sa noarriee. ) 

Or* de fortune à Thuis elle écoutait : 
Car la pucelle un peu devant s'était 
A sa nourrice en secret découverte. 
Cette nourrice, en doute de sa perte. 
Toujours en peur de sa fille vivait , 
£t pas à pas soigneuse la suivait. 
D'un coup de pied la porte elle a poussée ; 
Puis, en voyant la pucelle pressée 
Des traits de mort, d'un parler redouté, 
Lui a Tespoir dans le cœur rebouté. 
La conseillant : « O princesse bien née. 
En quel malheur ta vie as- tu tournée? 
Suis la raison : le destin ne peut rien 
Sur l'homme auteur de son mal et son bien ; 
Je ne dis pas que le sort n'ait pufesance 
Sur tout cela qui çà-bas prend naissance ; 
Mais on le peut corriger par conseil , 
Et à la plaie apposer l'appareil. 
Chacun y sert à soi-même de guide. 
Amour ressemble au scorpion homicide 
Qui blesse, et puis à l'ulcère qu'il fait, 
Lui-même sert de remède parfait. » 

( La noarriee console Ctyraène et rengage à faire i*aveu de son aaioor 
à Francus. ) 

De tels propos la fille elle admonète : 
Prompte au conseil la pucelle fut prête : 



DE LA FBANCIADE. 431 

Trois fois la plume elle prit en ses doigts, 
Et de la main lui tomba par trois fois ; 
Trois fois elle eut la bouche ouverte et elose, 
Puis, soupirant, cette lettre compose, 
Et la voulut de tels mots ordonner *. 

« Salut à toi qui me le peux donner : 
L*aveugle archer m'a tellement,blessée 
De ton amour le cœur et la pensée , 
Que je mourrai si guérir tu ne veux 
D'un prompt secours le mal dont je me deulx < : 
Ce Dieu m'a fait en ce papier t'écrire 
Ge que l'honneur me défendait de dire, 
Et j'ai ma bouche ouverte mille fois , 
Mais la vergogne a resserré ma voix. 

« A cet écrit veuilles donques permettre 
Ta blanche main : l'ennemi lit la lettre 
De l'ennemi ; la mienne vient d'aimer. 
Qui de pitié te devrait enflammer. 
Je ne vis plus, tant mon âme afToiée , 
Laissant mon corps, en la tienne est allée. 
Je suis perdue, et ne me puis trouver : 
J'ai beau les sorts des sorciers éprouver, 
Rien ne me sert, ni herbe ni racine : 
Tu es mou mal , tu es ma médecine , 
Tu es mon roi , de toi seul je dépens, 
Je meurs pour toi, et si ne m'en repens. 

« Aye pitié d'une fille amoureuse : 
lia volupté sur toutes doucereuse , 
C'est eu amour cueillir la prime fleur, 
Non un bouton qui n'a plus de couleur, 
Tu me diras que je suis indiscrète , 
Comme nourrie en cette tle de Crète , 

> Deulx,Aa Tcrbe st douloir^ souffrir, se plaindre } en latin, doUn, 



^2 LE TBOISIÈME LITBE 

OÙ Jupiter, de tant d'amours épris, 
Le premier lait de sa nourrice a pris. 
Certes ce n'est ma terre ni ma race 
Qui me contraint, c'est- seulement ta face , 
Et ta jeunesse et ton œil nompareil. 
Malheureux est qui ne voit le soleil 
Quand il éclaire , et son œil tourne arrière 
Pour ne jouir de si belle lumière ! 
Je ne crains point, comme les dames font. 
De m'appeler femme d'un vagabond , 
Pauvre fuitif qui n'a maison ni Troie : 
Il ne m'en chaut, te suivant , que je soie. 
Pourvu qu'il plaise à ton cœur de m'aimer. 
Soit que tu veuilles épouse me nommer, 
Soit ton esclave, et dussé-je, amusée^ 
Tourner ton fil autour d'une fusée : 
Labeurs présents et futurs je reçoi. 
Pourvu, Troyen , que je puisse élre à toi. 
Je ne craindrai tes périlleux voyages , 
Terres ni mer, tempêtes ni orages : 
Ou si j'ai peur, de toi seul j'aurai peur, 
Et non de moi de qui tu es le cœur. 
Si je péris, au moins en ta présence 
Je périrai : ou ta cruelle absence 
( Si tu ne veux pour tienne m'acquérir) 
Cent fois le jour me tuera sans mourir. » 

De tels vers fut son épître achevée , 
Puis la scella d'une agate engravée, 
La mit au sein de la nourrice , et lors 
Une sueur ruissela de son corps ! 
Avec la lettre encor lui baille l'âme , 
Pour lui porter, et mi-morte se pâme, 

Tandis Cybèle avait changé de peau, 



BB LÀ FBiLNCIADE. 43S 

Et transformé son vieux corps en un beau , 
Prenant la face et la voix et la taille 
De Turnien ( qui, depuis, la muraille 
Bâtit de Tours et la vitle fonda). 
Lors de tels mots Franclon aborda. 

« Jusques à quand, sans espoir de louange , 
Nous tiendras-tu dessus ce bord étrange, 
Acagnardés ' en paresseux séjour, 
A boire , à rire, à démener l'amour? 
A perdre en vain nos jours par les bocages 
Suivant les cerfis et les botes sauvages? 
Que ne fais-tu ( sans le temps consommer ) 
Ce que t'a dit la Nymphe de la mer ? 
Courtise Hyante, aOn qu'elle te fasse 
Voir ces grands rois qui viendront de ta race : 
Puis donne voile , et sans plus fallécher, 
Va^t'en ailleurs ta' fortune chercher. » 

Ce Turnien avait la face belle, 
Les yeux , le front , compagnon très-fidèle 
De Francion, qu'à part il écoutait, 
Et ses secrets en privé lui contait. 
Il était fils de la Nymphe Aristine, 
Qu'Hector avait sous sa mâle poitrine 
Pressée au bord du fleuve Simoïs : 
Ses chers parents en furent réjouis , 
Enorgueillis de voir leur fille pleine 
Du fruit issu d'un si grand capitaine. 
Elle accoucha dessus le bord herbeux 
Du fleuve même, eu regardant ses bœufis, 
Qui , bien cornus paissaient sur le rivage : 
D'un prince tel il avait son lignage. 

• Jeagnardès i acoq aines, captivés par la muÏHMe, pilr I«» plaiairi. 
KONSARD. — T. l. 37 



434 LE TBOISIBME LIVBB 

Cette déesseen s'envolant de là , 
Bien loin du ciel , à Técart s'en alla 
Voir la maison toute rance et moisie 
Où croupissait la vieille Jalousie. 

C'était un antre, à Tentour tapissé 
D'un gros halUer d'épines hérissé ; 
Jamais clarté n'y flambait allumée ; 
Et toutefois ce n'était que fumée : 
Elle était louche, et avait le regard 
Parlant à vous, tournant d'une autre part : 
Sa dent souillée, et son visage blême 
Montraient assez qu'elle mangeait soi-même. 
Rongeant son cœur de haine et de souci 
D'elle s'approche, et lui a dit ainsi : 

« Vieille, debout! marche en Crète, et te hâte; 
Prends tes serpents^ et de Clymène gâte, 
Par ton poison, les veines et le cœur : 
Dans Festomac jette lui la rancueur. 
Le désespoir, la fureur et la rage 
Mêle son sang, et trouble son courage : 
Tu le peux faire , et je veux qu'il soit fait. • 
A-tant s'envole et laisse l'antre infait '. 

Quand Jalousie eut la parole ouïe 
De la déesse , elle en fut réjouie ; 
Puis, en frisant de serpents ses cheveux , 
£t s'appqyant d'un bâton épineux, 
Alla trouver en Crète la pucelle. 
Que le sommeil couvait dessous son aile, 
Et dont le cœur^ qui de deuil se fendait , 
Entre-dormant nouvelles attendait. 
Incontinent cette vieille maliue 

I !nfuH : iafcct. 



DE LA FBANCfADE. 435 

De la pucelle assiégea la poitrine ; 

D*UD froid venin ses lèvres elle enfla 

Et le poison, haletant^ lui souffla 

Aux yeux, au cœur : et en Tâme renverse • 

Un long serpent, qui, en glissant, lui perce 

Foie et poumons : et lors en dénouant 

Ses cheveux tors, prompte alla secouant 

Mille lézards au sein de la pauvrette , 

Qui la suçaient d'une langue secrète, 

A sourdes dents les membres lui mordaient <, 

£t leur venin par ses os épandaient. 

( La noarrioe portjB la lettre de Clymène à Francas, qui la refuse. ) 

« Vieille, déloge, ou par le fer tranchant 
Je te paîrai de ton port si méchant, 
Ou je ferai que le père Dicée 
Verra Técrit de sa fille insensée. 
Je ne suis pas en cette tle venu 
Pour tromper ceux à qui je suis tenu. 
Le beau Paris» pour Hélène ravie, 
De mille maux vit sa faute suivie, 
Tuer son père , Ilion embraser, 
Et jusqu'au fond ses murailles raser. 
Je crains les Dieux, et la main qui n'est vide 
De Jupiter foudroyant qui me guide , ' 
Et qui défend un roi qui veut loger. 
Sans le connaître, un errant étranger. 

« Or, si j'avais le loisir et l'envie 
Sous Ilyménée assujettir ma vie, 
Crète habiter, et la Gaule oublier. 
Et par promesse ici me marier, 
Chaud du plaisir où Vénus nous appelle, 
J'aimerais mieux sa sœur Hyante qu'elle : 
Elle est modeste , et rhonnête amoureux 



436 LB T&OISiÈME LIYBE 

Est plus des mœurs que des biens désireux. » 

Furew de Clymène. — Ses plaintes. ) 

« Du beau Paris (dont tu mens la lignée)' 
La beauté fut d^amour accompagnée : 
Hélèfne à lui de bon cœur se rendit, 
£t par combats dix ans la défendit, 
Plein de sueur, de guerres et de peines. 
Cœur généreux , qui valait cent Hélènes l 
Mais tu ne vaux, jeune brigand de mer. 
Qu'à bien ramer^ et non à bien aimer, 
Puisse avenir que ma sœur soit trompée 
Et sans espoir, en ses larmes trempée. 
Soit délaissée au front de quelque bord , 
Et qu'elle pleure aux vagues sans confort. 

« Quand ce banni, par honnête cautelle * , 
Aura tiré le plaisir qu'il veut d'elle , 
D'un cœur parjure oublîra sa beauté : 
Car l'œil sénestre en vain ne m'est sauté'. 

« Si le destin les Gaules lui ordonne 
Qu'en ma faveur cent guerres il lui donne, 
Ains que bâtir les remparts de Paris : 
Yoye à ses yeux ses alliés péris ; 
Qu'il soit chassé , et que de terre en terre, 
En suppliant, secours il aille querre^; 
Puis» par les siens surpris en trahison, 
Soit, membre à membre, occis en sa maison. » 

Disant ainsi , de son chef elle arrache 
Ses longs cheveux , qu'en pleurant elle attache 
Contre son lit, signe de chasteté , 



I Dont ta t« dift faussement parent, che payait oliea les anciens pour aa 

> CautelU : ruse. présage. 

> Le tressaillement dana l'œil gau- * çvttrre t quevir, cberehcr. 



DB LA FR41SGIÀDE. 437 

£t que son corps n'avait encore été 

Honni d'amour ; puis sa chambre elle baise. 

« Chambrette, adieu! que j'étais à mon aise , 
Auparavant que ce traître inconnu , 
A notre bord, naufragé, fut venu ! i* 

( ClymèDe désespérée se précipite dans la mer. ) 

Elle mourait sans les dieux de la mer, 
Qui, soulevant la jalouse tombée, 
Lui ont du corps la Parque dérobée. 
Et, lui perdant sa figure et son nom , 
L'ont enrôlée à la troupe d'Inon , 
Et du vieux Glauque à la double naissance : ; 
Dessus les eaux, lui ont donné puissance 
De faire enQer les vagues et le vent , 
Nymphe de mer, qui depuis a souvent 
Contre Francus poussé la frénésie , 
Dedans la mer gardant sa jalousie (*)• 

{*) Allasion assez obscare aux défaites navales éproavées par les 
Français. 



37. 



ARGUMENT 



DU QUATRIÈME LIVRE, 



PAR AMADIS JAMIN. 



Dicéc se courrouce, sachant la mort de sa fille Clymëne , et pense 
comme il doit punir Francion , qu'il soupçonnait en être cause. Le 
prince phrygien fait entendre à HyanteTamour qu'il lui porte. Hyanle 
(;l Francus vont le lendemain au temple ; une corneille parle, et avertit 
Amblois de n'accompagner Francion. Ce prince supplie Hyante de 
lui montrer les rois qui sortiront de son estoc. Hyante discourt si 
elle doit aimer ou non. Elle commande à Francion d'apprêter un 
sacrifice aux esprits des enfers, et se parfumer d*encens mâle, et 
autres semblables suffumigations. Il obéit à ce commandement. Le 
poète décrit une folle et horrible descente aux enfers. Après que 
Francus a immolé la victime et invoqué tontes les puissances de 
l'empire de Piuton , Hyante vient foute tremblante et folle de fu- 
reur, laquelle prophétise audit Francus son voyage des Gaules. Elle 
prédit le songe do fantôme qui doit apparaître à Marcomire , et ce 
que fera Marcomire ayant en son armée trois cents capitaines. Après 
elle discourt corarme les âmes viennent et revont en nouveaux corps, 
et de quoi tout ce qui est Tiva^it en ce monde prend sa naissance ; que 
deviennent les âmes des corps mourants, quelle punition elles endu- 
rent aux enfers pour leurs péchés, et comment elles s'en purgent, 
et par quel espace de temps. Francion sacrifie derechef aux déités 
infernales, et les âmes sortent incontinent pour boire du sang de la 
victime. Lors il demande à Hyante qui sont ceux qu'il voit, et par 
ce moyen apprend sommairement quelques noms des rois de France, 
les actes infâmes des vicieux et les gestes magnanimes des vertueux. 
Bref, ce livre est des plus beaux, pour être divisé en quatre parties. La 
première est d'Amour, la second de Magie, la troisième de la Philo- 
sophie pythagorique, dite (ieteii^^x^^^^?* L'auteur se sert exprès de 
cette vieille opinion, afin que cela lui soit comme un cliemin et argu- 

438 



ARGUMENT DU QUATRIÈME LIVRE. 43f) 

ment plus facile pour faire Tenir les esprits de nos rois en nouveaux 
corps; car, sans telle invention, il eût falla se montrer plutôt histo- 
riographe que poète. La quatrième partie consiste au narré de la 
première origine des monarques de France jusques à Pépin, duquel 
commence la seconde génération. 



I - 



LE QUATRIÈME LIVRE, 

DE LA FRANGIADE. 



Quand la nouvelle au père fut venue, 
D*ardeur et d'ire une bouillante nue 
Pressa son cœur, qui menu sanglottait 
A poings fermés Testomac se battait. 
Et discourait en lui-même la sorte , 
Comment sa fille en la mer était morte. 
Il soupirait, et d'un bourbier fangeux 
Déshonorait sa barbe et ses cheveux : 
11 rompt sa robe, et, tout privé de joie, 
Son fils Orée aux oracles envoie : 
Auquel ( cherchant d'un cœur dévotieux 
Trois jours entiers la volonté des dieux 
Par mainte offrande en victime inmiolée) 
Telle voix fut du trépied révélée : 
« Que le vieillard éteigne le tison , 
« Et Tarondelle ôte de sa maison. » 



Telle parole, en doute répandue. 
Fut aisément de ce prince entendue : 
C'est de l'amour éteindre le tisQn , 
Et l'étranger chasser de sa maison , 
Qu'il cuidait' traître, infidèle et sans âme. 
Et du trépas de sa fille le blâme. 

« En nul pays la foi n'a plus de lieu , 
Disait ce prince , et Jupin le grand dieu 
I9'a plus de soin de l'humaine malice, 
Et le péché ne craint plus la justice. 

* D'an battement précipité. ' Cuidait : croyait. 

441 



442 LE QUATRIÈME LIVRE 

Cet étraoger, pauvre , chétif et nu , 

Un vif naufrage ' à ma rire venu , 

Couvert d'écume , et de bourbe , et de sable , 

Ah! que j'ai fait compagnon de ma table, 

Que j'ai voulu pour mon gendre choisir, 

Et lui partir ' ma terre et mon plaisir. 

Moque ^ mon sceptre , et, masqué de feintise, 

Ma vieille barbe et mes cheveux méprise ! 

Et, sous couleur d'un destin, ne veut point , 

Par foi promise, aux femmes être joint ; 

Second Paris, pirate qi(i consomme 

Ses ans sur Feau : toutefois ce prud'homme, 

Fin artisan de cauteleux moyens. 

Comme héritier du malheur des Troyens, 

En toute terre à Fimpourvu ^ se rue , 

Séduit des rois les filles, et les tue : 

Puis, en faisant ses galères ràmer, ' 

Lave le meurtre es vagues de la mer. 

Met voile au vent ; le vent, (|ui lui ressemble 

Pousse sa voile et sa foi tout ensemble : 

Et, tu le vois, Jupiter ! sans souci 

Ni de bien-fait, ni de mal-fait aussi. » 

( Désespoir et iocerUtade de Dicée. ) 

Tandis Francus, qui la saison épie, 
Aborde Uyante, et de tels mots la prie : 
« Vierge sans pair, dont la grâce et les yeux 
Pourraient tenter les hommes et les dieux , 
Qui sous tes pieds presses serve ^ ma tête^ 
Qui de mon cœur remportes pour conquête 
L'orgueil premier, qui n'avait point été 



' Un Hf naufrage : un naufragé ' Mor/ue .' insultn. 
vivant. * // l'impourvu : à l'improviste. 

'^ Lai faire part de ma tein*. ^Serce : esclave. 



DB LÀ F&ANGIADE. 443 

D'un autre amour que du tien surmonté ; 
Si la pitié, si Thumble courtoisie. 
Peut des humains gagner la fantaisie , 
Soit par mes pleurs ton courage adouci, 
Guéris ma plaie et me prends à merci. 
Quand la fortune à mes désirs senestre ' , 
Poussa ma nef, ce ne fut pas pour estre, 
Gomme je suis , eu ton île amoureux , 
Ains pour chasser le péril dangereux 
Qui menaçait ma tête du naufrage : 
Mourir devais-je au plus fort de Forage , 
Puisque sur terre Amour m^est plus amer 
Que n'est JMeptune au milieu de la mer ! 
L'homme serait heureux en toute chose , 
S'il ne cachait au fond de l'âme enclose 
La passion que nous engendre Amour, 
Qui de la vie embrunit le beau jour, 
£t verse au cœur, par mauvaise coutume, 
Bien peu de miel, et beaucoup d'amertume. 
Heureux trois fois, voire quatre, un rocher, 
Qui sans tendons , sans muscles et sans chair. 
Vit insensible , et qui n'a l'âme atteinte , 
Ni de douleur, ni d'amour, ni de crainte : 
\ Je voudrais être en quelque rive ainsi 
Je vivrais dur, sans âme et sans souci , 
Où maintenant, par trop de connaissance 
Je sens mon mal, et si je n'ai puissance 
De voir mon cœur remis en liberté, 
Tant je me suis à tes yeux endetté. » 

( HyaDte donne à Francus un rendez-vous pour le lendemain. Elle 
se pare de riches ornements , et ordonne à ses suivantes d'atteler son 
cbar. ) 

' ôenestre : contraire ; du latin sinister. 



444 LB QUATMBIIE LIYBB 

Au limon d*or, couple à couple, ils attachent 
Quatre juments souples-jarrets, qui mardient 
D*un brave train , qui fit tourbiUonneux 
Ënuubler ' Tair d'un poudrier sablonneux. 
Elle monta : une main tient la bride, 
L'autre le fouet ; par la campagne vide, 
A bonds légers s'élançaient en avant : 
Le char roulait plus vite que le vent ! 
Quand les juments au temple Font rendue , 
Soudain à bas du coche est descendue , 
Otaleur bride : elles, non guères loin. 
En hennissant, vont paître le sainfoin , 
Trèfles et thym : puis.de manger fâchées % 
Se sont, sur Therbe, au frais de Teau couchées. 
Le temple était au milieu d'un taillis 
Dont les cheveux, par le fer assaillis, 
]N'étaient tombés, comme chose sacrée , 
Entoumé d'eaux d'une prochaine prée. 
Riche de fleurs que la faux ne tranchait , 
Ni le bétail de sa dent ne touchait. 
Là^ l'amoureuse, après le sacrifice, 
D'un art subtil, controuve une malice : 
Ce fut s'asseoir, et faire, d'un grand tour. 
Comme elle asseoir ses filles à i'entour. 

Il n'est pas temps, cher troupeau que j^honore. 
De retourner à la maison encore ; 
Sur l'herbe tendre il vaut mieux séjourner ; 
Au frais du soir nous pourrons retourner : 
Chantons^ dansons , que chacune s'avance , 
Et la carole ^ elle-même commence. 
Mais ni le bal , ni autres passe-temps 

* Bnnubler : otecnreir comme d'nne ^Fâchées : lassées, 
naéa. 3 Carole : sorte de daase eo rond. 



DB LA F&ANCIADE. 445 

Ne lui plaisaicnl : ses beaux yeux inconstants, 
Toujours au guet^ s'écartaient en arrière 
Sur les chemins, pour voir si la poussière 
Dessous Francus irait point s'élevant. 
A chaque bruit, à chaque flair de vent 
Elle tremblait, et sans être assurée 
D'yeux et d'esprit errait tout égarée. 

( Fraucus s^babille pour le rendez- vous. ) 

Jamais enfant, jamais neveu des dieux 
N'eut le maintien, la bouche ni les yeux 
Si beaux qu'avait Francus cette journée. 
Telle beauté du ciel lui fut donnée *. 
L'œil pour gagner, la bouche pour savohr. 
En discourant, sa maîtresse émouvoir. 

( Francus, accompagné du vieil Amblds, rejoint Hyante. ) 

Francus, luisant d'une splendeur divine. 
Lui apparut du haut d'une colline, 
Beau comme Amour : les rayons de ses yeux 
Étaient pareils à cet astre des deux, 
Qui, bien nourri de l'humeur marinière , 
Répand au ciel une rousse lumière. 
Et de rayons redoutables et craints 
Verse la soif et la fièvre aux humains, 
De sa splendeur effaçant chaque étoile. 

Elle qui tint dessus sa face un voile , 
Par le travers du crêpe l'aperçut : 
Adonc un trait en Tâme elle reçut. 
Le eœur lui bat au fond de la poitrine : 
Ses pieds ténus comme d'une racine , 
Ne remuaient ni deçà ni delà : 
Dessus sa joue une rougeur alla , 
Et tout le corps comme feuille lui tremble. 

3S 



446 LE QUAT£1£HE LIVBS 

Ils sont longtemps sans deviser ensemble , 
Tous deux muets , Tun devant Tautrc assis , 
Ainsi qu'on voit, quand Tair est bien rassis, 
Deux pins plantés aux deux bords du rivage 
Ne remuer ni cime ni feuillage , 
Cois ' et sans bruit en attendant le vent ; 
Mais quand il souffle et les pousse en avant ,' 
L'un près de l'autre, en murmurant, se jettent 
Cime sur cime, et ensemble caquettent : 
Ainsi devaient babillw à leur tour 
Les deux amants dessous le vent d'amour. 

( EnlreUeo de Francas et d'Hyante. — Le prince lai demande de voir 
les rois qui doivent naitre de sa race. — Byante lai promet d>xaacer 
son désir et lai donne des instractions pour préparer le charme. — Toute 
cette partie est une imitation du chant XI de V Odyssée. ) 

Il achevait, quand un effroi lui serre 
Tout l'estomac : un tremblement de terre. 
Se crevassant , par les champs se fendit , 
Un long aboi des mâtins s'entendit 
Par le bocage , et Hyante est venue 
Comme un esprit affublé d'une nue. 
« Voici , disait , la déesse venir : 
Je sens Hécate horrible me tenir : 
Je tremble toute , et sa verve puissante 
Tout le cerveau me refrappe et tourmente , 
Plus je m'efforce alentir » son ardeur. 
Plus d'aiguillons elle me lance au coeur. 
Me transportant, si bien que je n'ai veine, 
ISi nerf sur moi, ni part qui ne soit pleine 
De cet esprit étranger, qui reçoit 
Le mien pour hôte, et ma raison déçoit.- » 

Plus que devant une rage l'allume , 

■ Cols : calmes, tranquillet. * Àlentir : retarder. 



DE LA FEANCIADK. 447 

Elle apparut plus grand* que de coutume , 
De tête en pied le corps lui frissonnait , 
Et rien d'humain sa langue ne sonnait. 
Lors en roulant ses yeux, à demi morte, 
Devers Francus, hii dit en telle sorte : 

« Prince Troyen, anobli de travaux, 
Qui sur la mer as souffert mille maux, 
Et qui en dois par longue et longue guerre 
Souffrir encor de plus grands sur la terre , 
En Gaule iras ; mais tu ne voudrais pas 
Y être allé : mille et mille trépas , 
Mille périls plus aigus que tempête 
Déjii tout prêts te pendent sur la tête. 
Comme ton frère, en défendant son fort. 
Sentit d'Ajax et d'Achille TefTort , 
L'un germe d'homme, et l'autre de déesse. 
Ainsi, couvert d'une étrangère presse. 
Tu dois un jour sentir à ton malheur 
Mille ennemis renommés de valeur : 
Si que le cours de la gauloise Seine 
Du sang troyen ondoîra toute pleine , 
£t dans ses eaux, l'un sur Tautre tombés 
Verra chevaux et bouclairs' embourbés. 
Toi, parvenu vers la froide partie 
Où la Hongrie est jointe à la Scythie , 
Tu bâtiras près le bord istrien. 
Séjour des tiens, le mur sicambrien. 
Que tes enfants par longs succès de race , 
Tiendront après pour leur royale place. 

Le grand soleil, qui voit tout de ses yeux, 
Verra tes fils, les uns malicieux, 

' 5ouolair$: boucliers. 



448 LE QCÀTBIÈMB LITRE 

Les autres bons : la nature n'assemble 

Toutes vertus en une race ensemble ; 

Mais, en mêlant le bien avec le mal, 

Tient la balance en contre-poids égal. 

Tous néanmoins , honorés de trophées , 

Auront de Mars les âmes échauffées , 

Par mainte guerre en maints lieux dompteront 

Huns, Goths, Alains, et au chef porteront 

Mille lauiiers, en signe de victoire, 

Que leurs voisins feront place à leur gloire.» 

(Hyaote raconte les desUos des fils de Fraocus Jusqu'à ravéDetneot 
de PharamoDd. ) 

A-tant la vierge un petit se repose , 

Et Francion lui demande autre chose. 

« Vierge , Thonneur des dames et de moi , 
Toute divine , heureux germe de roi , 
Je te suppli' , prophète véritable , 
Sage en conseil , dis-moi s'il est croyable 
Que les esprits qui sont sortis dehors 
De leurs logis, rentrent en nouveaux corps? 
Quelle fureur, quelle maudite envie 
Les tient séduits de retourner en vie? 
Et d'où leur vient ce furieux amour 
Que de revoir encore un coup le jour, 
Se revêtant de muscles et de veines. 
Pour ressouffrir tant de nouvelles peines? 
Et quand doit l'homme espérer un repos , 
Si dépouillé do chair, de nerfs et d'os, 
Même au tombeau, le repos il ne treuve 
Et d'une peau en recherche une neuve ? 
Donques la mort n'est la fin de nos maux ! 
Puisqu'en mourant, de travaux en travaux. 
Nous revivons pour mourir à toute heure, 
Errants, sans Gn, sans repos ni demeure! » 






DE LÀ FBANGIADE. 449 

A-tant se tut. Elle qui l'entendit , 
Haute en discours, lui contre-répondit 
D'une voix sage. Apollon, qui la laisse 
En son bon sens pour un temps, ne la presse , 
Afin de mieux par raison discourir 
Des hauts secrets qu'elle voulait ouvrir (*]. 

« Prince étranger, tout ce qui vit au monde 
Est composé de la terre et de fonde, 
D'air et de feu (membres de l'univers) 
Et, bien qu'ils soient quatre éléniients divers, 
Us sont entre eux liés de telle sorte 
Que l'un à l'autre enchaîné se rapporte , 
Et s'empruntant d'un accord se refont , 
Et changeant d'un en Tautre s'enrevont. 

« Or, tout ainsi que le corps sans une âme 
(Ame, surgeon* de la divine flamme) 
Ne pourrait vivre, ains mourrait sans avoir 
Un esprit vif que le corps fait mouvoir. 
Et chaud et prompt par les membres a place : 
Ainsi la grande universelle masse 
Verrait mourir ses membres discordants , 
S'elie n'avait un esprit au dedans, 
lufus partout, qui l'agite et remue , 
Par qui sa course en vie est maintenue , 
Esprit actif, mêlé dans le grand tout^ 
Qui n'a milieu, commencement ni bout 
Des éléments , corruptible matière ; 
Et du grand Dieu, dont Tessence est entière , 
Incorruptible, immortelle , et qui fait 
Vivre par lui tout ce monde parfait, 
Vient notre genre, et les poissons qui nouent > 

' Surgeon : jet, ' Nouent : nagent. 

(*) Toatie développement qui suit, jusqu'au sacrifice, est fidèlement 
ioiité du VI* cbaDt de V Enéide. 



450 LE QUATniBUB LIVRE 

Et les oiseaux qui parmi l'air se jouent , 
Les habitants des bocages rames, 
Et les métaux sous la terre enfermés , 
Voire du ciel les diverses puissances, 
Tous les démons, et les intelligences 
Vont de ces deux comme nous se formant , 
De Dieu Tesprit, le corps de Félément. 
De là nous vient la tristesse et la crainte, 
De là la joie en nos coeurs est empreinte , 
L'amour, la haine et les ambitions : 
De là se font toutes les passions. 

« Or, de nos corps la qualité diverse 
Empêche et nuit que notre âme n'exerce 
Sa vive force, enclose en la maison 
De terre, ainçois la bourbeuse prison 
Des membres lourds, qui la chargent et ptessent , 
Et vers le ciel retourner ne la laissent, 
Tant le fardeau terrestre et ocieux , 
Ne lui permet de revoler aux cieux. 

« Elle, d'en haut notre hôtesse venue , 
Est par contrainte ici-bas détenue , 
Où, n'employant sa première vigueur. 
Par habitude et par trait de longueur 
Cousent au corps , et faut qu'eu dépit d'elle , 
S'étant infuse en la chair corporelle , 
Elle se souille, et honnisse aux péchés 
Dont les humains ont les corps entachés, 

« Or, quand la mort aux hommes familière 
Dissipe au vent notre douce lumière , 
L'âme pourtant, après le froid trépas. 
Laissant sou corps , son traq ' ne laisse pas 

' Traq: trace. 



DE LA PB\nCUDE. 451 

Kl sa souillure *. elle emporte Fordure 
Empreinte en soi , qui longuement lui dure ; 
Pource aux enfers , comme un songe léger, 
Elle dévale, afin de se purger, 
Et nettoyer la macule imprimée, 
Qu'elle reçut dans le corps enfermée. 

« En l'air, en l'eau, par le feu, dans le vent, 
Vont expiant, ^ purgeant, et lavant 
Les vieux délits de leurs fautes commises , 
A l'examen de Radamant soumises. 
En ces tourments ardents et violents 
L'une est mille ans, et l'autre deux mille ans , 
L'autre trois mille , et ne sont soulagées 
Qu'elles ne soient parfaitement purgées, 
Et que la tache adhérente ne soit 
Nette au souffrir du mal qu'elle reçoit. 

« Quand un long tour de siècles et d'années 
A pieds glissants pas à pas retournées 
Ont nettoyé la macule , et ont fait 
L'esprit divin être pur et parfait , 
Et que le feu de très-simple nature 
Ne tient plus rien de la terrestre ordure. 
Tout aussi pur comme il était alors 
Que pur et simple il vint en notre corps, 
Adonc Mercure, à la verge d'ivoire, 
Les assemblant, au fleuve les fait boire, 
Fleuve qui fait toute chose oublier : 
Car autrement ne se voudraient lier 
A nouveaux corps , et ne voudraient plus être 
Pour r'acquérir des maux par tant renaître. 

« Ainsi qu'agneaux «en troupes amassés, 
Par le bâton de Mercure poussés, 



462 . LE QDÀTBIfiUE LIYBE 

Les âmes vont sur la rive guidées 

Boire le fleuve à friandes ondées ; 

Puis à l'instant perdent tout souvenir. 

Après Teau bue, ils sentent revenir 

Nouveaux désirs de revoir la lumière , 

Pour leur ' rejoindre à leur masse première. » 

A-tant se tut : Francion tout soudain 
Prend un couteau au manche fait d'airain , 
Et d'une truie infertile et brehaigne * 
Ouvre la gorge : en tombant elle saigne 
A gros bouillons, dont le sang renversé , 
Tiède, fuma dans le creux du fossé , 
Priant Mercure et les sœurs Euménides, 
Noms craints là bas, vouloir servir de guides 
A ces esprits qui devaient quelquefois ^ 
Venir aux corps des monarques françois. 

Conmie il disait, entre soufres et flammes 
Voici venir de l'abime les âmes 
Un tourbillon tournoyant et fumeux, 
Un peu de poix résineux et gommeux 
Allait devant, qui de puante baleine 
Infectait l'air, les taillis, et la plaine, 
Avec grand son , comme, un tonnerre bruit 
Qui rompt grondant ^épaisseur d'une nuit. 
Ce jour Hécate, aux enfers redoutée. 
Les revêtit d'une force empruntée , 
D'un corps fantasque, éblouissant les yeux, 
Fait d'air épais, pour les connaître mieux . 

AdoncFrancus, ayant l'âme frappée 
De froide peur, au poing saque^ l'épée. 



* Pour leur rejoindre : pour se re* ' Qtêelquef ois : quéiqut ytnr. 

Joindre. * Saque : agite, 

' Brehaigne : stérile. 



DE LA FRANC [AD£. 453 

I.ies menaçant; puis se tirant à part, 
Sur un terreau ' qui pendait à Fécart, 
Pour 'mieux pouvoir leur visage connaître, 
Savoir leurs noms, leurs forces et leur âtre, 
Les contemplait , et comme tout transi 
Appelle Hyante, et lui demande ainsi : 

a Quel est celui de royale apparence, 
Qui d'un grand pas tous les autres devance. 
Et d*olivier se couronne le front ? » 
Elle lui dit : « C'est le bon Pharamond, 
Qui ralentant la hardiesse et Tire 
Des vieux Germains nourris sous Marcomire 
Et le bouillon' d'endosser le hamois. 
Adoucira les armes par.les lois. 
Et la fierté'sicambroise et scydque 
Prendra sous hii l'ordonnance salique , 
Pour refroidir du chaud métier de Mars 
Le coeur félon de ses braves soudars. » 

« Quel est ce prince, appuyé d'une hache , 
Qui tout son chef ombrage d'un panache. 
Au front sévère , aux yeux gros et ardents, 
A longue barbe, à longs cheveux pendants. 
Qui rien qu'horreur ^ ne montre en son visage ? » 
« C'est Clodion, qui Tocieux courage 
Des peuples siens échauffera d'ardeur. 
Les emplissant de force et de vigueur ; 
Donnant courage à leurs mâles poitrines. 
Pour surmonter les provinces voisines. 

« Lui, tout bouillant du feu de guerroyer,' 
Enfant de Mars, doit un jour foudroyer 

* Un terreau : on tertre. ' Horremr : effroi. 

' Bouillon .' défir ardent, bouillant. 



4&I LE QUATRIÈME LIYBE 

I/orgueil Romain ' ; puis, d'une vertu vive, 
Du Rhin Gaulois outre-passer la rive , 
Et la forlt Charbonnière percer (*). 

* A forte main doit un jour renverser 
Les Turingeois, et la muraille ancienne 
de Mons, Cambrai et de Yalencienne, 
Et de Toumay , et doit rougir les bords 
De Somme, chaude au carnage des morts ; 
Doit bien avant en Gaule faire entrée : 
Nulle puissance en arme rencontrée 
Lui ni son camp supporter ne pourra ; 
Comme une foudre en Bourgogne courra , 
Vaincra Tholoze, et les Goths d'Aquitaine (**) 
Comme sapins étendra sur la plaine : 
Puis, en donnant exemple à ses neveux 
De liberté , portera longs cheveux , 
S'éjouissant, pour remarque immortelle, 
Que Chevelu toute Gaule rappelle. » 

« Quel est celui qui marche le premier 
Après ces deux au visage guerrier^ 
Qui tient la face aux astres élevée? 
C'est le vaillant et juste JNlérovée, 
Apre ennemi des Huns , qui descendront 
Plus dru que grêle , et par force prendront 
Pillant, brûlant, à flammes enfumées 
(Mars tout sanglant conduira leurs armées ), 
Trêves, Cologne et mille forts châteaux, 

I Les Romains commandés parAétias. 

(*) La forêt Carbonaria (Charbonnière), sUaée à l'ouest de la Meuse 
Joignait la Tongrie au territoire des Nervieos. Ciodion la traversa et vint 
s'emparer de Tournay (447?). 

(**) Tous ces exploits août dus à l'imaginatioD du poète, ou du moios à 
des tFaUitioDs fabuleuses. 



DE LA fbanciade. , 455 

Que le grand Rhin abreuve de ses eaux^ 
Et rûront IMetz à l'égal de la terre ' : 
Cruelle engeance indomptable à la guerre. 
La mer ne jette aux bords tant de sablons , 
Que de Germains hideux eu chevçux blonds 
S'amasseront, trope venant sur trope , 
Pour mettre à sac i'occidentale Europe, 
Sous Attila cruel prince inhumain, 
Extrême fléau de l'empire romain. 

Contre un tel peuple époinçonné de rage , 
Tout acharné de meurtre et de courage , 
Craint comme foudre à trois pointes tortu, 
Ce Mérovée opposant sa vertu , 
Auprès Châlons doit atterrer l'audace {*) 
De ces félons, menu dessus la place , 
L'un dessus l'autre adeutés tomberont , 
Les vieux corbeaux leurs corps entomberont * , 
Et des mâtins les gorges afîamées. 
Qui vont flairant le meurtre des armées. 

« Lui , le premier, servi de ses ïroyens, 
Regagnera les bords parisiens , 
Sens, Orléans et la côte de Loire. 

« Puis de ton nom, Franeus, ayant mémoire, 
Le nom de Gaule en France changera : 
Ton sang trahi par armes vengera. 
Et nul des tiens chargé de tant de proie 
Ne doit pousser si haut le nom de Troie, 
Vaillant monarque, invincible, invaincu. 

I Mronl à l'égal de la terre : ren- ' Entomberont : eogloutiront comme 
verseront au niveau da sol, raseront, dans an tombeaa* 

(*) La bataille de Chàlons, dont ia tradition aUribue la gloire à Mé- 
rowig, chef des Francks, est de 4&i. 



456 LE QUATHIÈME LIVER 

Yictorienx, autour de son écu 
( Frayeur, horreur des guerres échauffées) 
Naîtront lauriers et palmes et trophées, 
Et le premier fera voir aux François 
Que vaut Fhonneur acquis par le haroois'. 
Puis il mourra : car toute chose née 
Est en naissant à la mort destinée. 

« De son grand nom les vieux Sicambriens 
Seront longtemps nommés Mérovcens , 
Et ses vertus auront tant de louanges , 
Qu'aimé des siens, redouté des étranges , 
Après sa mort, d'inviolable loi, 
Nul, tant soit preux, n'aura l'honneur de roi. 
Portant au chef la couronne élevée , 
S'il n'est issu de la gent Mérovée. » 

« L'autre qui vient, baissant un peu les yeux, 
linsemble triste et ensemble joyeux, 
Kst-il des miens? dis-le-moi, je te prie. » 
« C'est Childéric, roi de mauvaise vie, 
Ord^ de luxure, infect de volupté. 
Au cœur paillard des vices surmonté, 
Prince prodigue, exécrable en dépenses , 
Qui, pour fournir à ses folles bombances 
Dedans sa gorge engloutira les os 
De ses sujets, doublera les impôts, 
Tailles, tributs , et de si orde injure 
Faite aux Français nourrira sa luxure , 
Il ravira des pucelles la fleur 
(Honte aux parents, des pères la douleur ! ), 
Et sera plein de telle nonchalance 
Que, déniant aux peuples audience , 

' /.e hamois : les armes. ' Ord : sale, immonde. 



DB LA FBANCIÀDE. 457 

Perdra en vain les filles du Soleil > , 
Sans voir jamais ni palais ni conseil. 

« Poorce la France, à Tenvi conjurée 
Contre sa vie ainsi démesurée , 
Le chassera de son trône royal ; 
Fuira banni vers son ami loyal, 
Roi d'Austrasie , où, suivant son usage, 
Sans révérer le saint droit d'hôtelage* 
De Jupiter, protecteur d'amitié, 
Opiniâtre en toute mauvaistié^, 
(Dieux, détournez un acte tant infime 
Du cœur des rois !), lui honnira sa femme. 
Pour le loyer de l'avoir bien reçu. 
L'homme courtois msément est déea! 
Il doit après, par entreprises hautes , 
Se corriger et amender ses fautes, 
Pour effacer de ses péchés le nom : 
Brave au combat, ne tâchera sinon 
Que la vertu par les armes suivie, 
Perde le bruit 4 de sa première vie. 

« Son bras armé du Rhin se saisira : 
Les fiers Saxons en bataille occira, 
U tuera Paul, de nation romaine. 
Et d'Orléans tirant jusqu^au domaine 
Du riche Anjou, hasardeux aux dangers, 
Se fera roi victorieux d'Angers , 
Et des Romains les armes étouffées 
Au Dieu de Loire appendra pour trophées. 

« Yois-tu Clovis, grand honneur des Troyens ! 
Qui, le premier abhorrant les païens 



* LesftUes du Soleil: le» Heures. ^ Mauvaistié : ptntniiè. 

( RoNs. ) * Perée le bruit : efface la renommée, 

3 syhûteUtqe : d'hospitalité. 

3U 



458 LE QOÀTBIÈMB UVEE 

Et des gentils les menteuses écoles. 
Pour suivre Christ, laissera les idoles , 
Donnant baptême aux Français dévoyés ? 
Et, lors, du ciel lui seront envoyés 
Une oriflamme , étendard pour la crainte 
De ses haineux>, et Tampcule trè^^sainte 
Huile sacrée , onction de ses rois. 
Ses étendards, déshonorés des trois 
Crapauds >, prendront .pour marques honorées, 
En champ d'azur, des fleurs de lis dorées , 
Présent du ciel. Dieu, qui le choisira, 
De cœur, de force et d'honneur remplira. 

a Lui, conduisant une gaillarde armée 
(Sans voir que peut la fortune eniplumée) ^ 
Outre le Rhin , contre les Allemands , 
Peuples hardis, aux guerres véhéments , ' 
Sera pressé d'une si longue suite 
Que, tout honteux dépenser en la fuite. 
En son péril aura recours à Dieu ! 
Lors, s'élançant furieux au milieu 
Du camp haineux , de sa française épée 
Rendra de sang la campagne trempée. 
Tuera leur roi, et des peuples domptés 
Tributs, chaque an, lui seront apportés. 

« Lors enrichi, des dépouilles conquises. 
Au nom du Christ bâtira des églises; 
Puis, se chargeant ( comme prince invaincu 
Le front de palme, et le bras de Técu , 
Ira de Vienne aborder le rivage. 
Un cerf chassé montrera le passage 
Au camp français , grand miracle divin! 
Près de Poitiers fera trembler le Clain* 

* De ses haineux : de aes ennemis. ^ Emplumée : qui a des ailes, vo- 

* Trois crapauds figuraient sur les lage. 

étendards des anciens Francs. * Ctain : rivière qui coule à Foitiert» 



DE LÀ FBANCIADE. ^159 

Dessous ses pieds, aheurtant de ftirie 
Alaric, roi des peuples de Gothie. 

• « Déjà le vent braule les étendards , 
Pied contre pied se fichent les soldars. 
Joyeux de sang : tout le cœur leur bouillonne , 
Une poussière en rond les environne , 
£t sans relâche, au milieu des travaux. 
Sont renversés chevaliers et chevaux. 

Le roi Clovis, ardent à la conquête. 
Perçant son camp, opposera sa tête 
Contre Alacic : là, d'un cœur hasardeux, 
Ces puissants rois s'affronteront tous deux ; 
Comme lions , ou plutôt comme foudres , 
Sous leurs chevaux deux tourbillons de poudres 
Noirciront l'air, et, sans avoir repos, 
Ici Clovis, ici le roi des Goths, 
Poussés , tournés de fortune diverse , 
Seront portés tous deux à la renverse : 
Le mol sablon imprimera leurs corps. 
Haleine prise, et relevés plus forts, 
Se martelant, épaudront sur la place 
Grèves», cuissots, morions et cuirasse. 
Suant tous deux de colère et de coups : 
Mais Clovis, plein d'un généreux couroux. 
Fera du Goth victime à Proserpine , 
D'une grand' plaie enfondrant sa poitrine ; 
Ainsi Clovis Alaric occira : 
L'âme gothique aux enfers s'en ira. 
Son corps tombé bruira sur la poussière , 
Comme uijl bélier qui, sur une rivière. 
Cogne des paux' le fondement d'un pont : 
Le fleuve en bruit, taut le ciel lui répond. 

' Grèves : armure des jambes, jant- ' Paux : pieux, pilotis. 
rti. 



barts. 



4d0 LE QUATRIÈME LIVBE 

« De ce grand roi Facquîse renommée 
Sera si large et si au loin semée , 
Que ses enfants ne seront maintenus 
En leur grandeur, que pour être venus 
D'un pore tel , lequel durant sa vie 
Ne vaincra pas tant seulement Fenvie 
Des rois vassaux à son glaive pointu , 
Mais si fameuse étendra sa vertu , 
Qu*enseveli dessous la terre sombre 
Fera trembler les princes de son ombre : 
Et plus pourront , en la tombe enfermés, 
Ses os f qu*un camp de grands princes armés. 

« Vois Childebert et Clotaire son frère , 
Qui, tous ardant d^une juste colère 
Que Gondebaut, comme prince cruel, 
Aye meurdri leur oncle maternel , 
Dessus son fils Sigismond de Bourgogne 
De telle mort vengeront la vergogne. 
Les Bois unis, et leurs camps compagnons 
Feront la guerre ensemble aux Bourguignons , 
Les accablant d'une serve misère. 
Gratifiant' aux larmes de leur mère. 
Qui soupirait de ne voir point vengé 
Le corps royal de son père outragé. 

« Ce Childebert et Clotaire, grands princes. 
Pour augmenter les bords de leurs provinces , 
Rompant après la nature et la loi 
( Entre les rois jamais ne vît la foi, 
Tant le désir de régner leur commande)^ 
Frères germains , suivis d'une grand' bande 
D'hommes armés, partiaux et méchants, 

* Gratifiant : faisant chose agréable. 






DE LA FBANCIADK. 461 

Voudront, hélas ! de leurs glaives tranchants 
S'entre-tuer, et rougir les batailles 
Du sang tiré de leurs propres entrailles. 
Mais, sur le point qu'ils voudront s'assaillir, 
Voici du jour la lumière faillir : 
Neiges et vents, et tourbillons et grêle , 
Du ciel crevé tomberont pêle-mêle , 
Entre-semés de foudres et d'éclairs 
Hommes, chevaux, morions et bouclairs 
Seront frappés d'un otageux tonnerre. 
Un tel miracle apaisera la guerre 
De ces germains : le bon Dieu l'a permis. 
Puis, de haineux devenus bons amis. 
Frères de sang, et de cœur sans rancune. 
Ramasseront leurs puissances en une , 
Fiers aux combats , invaincus chevaliers : 
Puis, en poussant milliers dessus milliers 
D'hommes armés , par hautes destinées, 
Iront gagner les cimes pyrénées ; 
Prfaices hardis, mépriseurs de travaux '. 
Les monts d'Espagne au bruit de leurs chevaux 
Retentiront, et le cours des rivières 
Sera humé de leurs troupes guerrières. 
Lors Alaric, roi des Goths, qui tiendra 
Sous lui l'Espagne, ardent les assàudra 
(Nouveau fusil* de l'ancienne noise). 
Mais , pour néant : car la vertu françoise, 
Se bandant toute et de veines et d'os. 
Fera broncher sur la poudre les Goths. 
Leur roi, voyant sa puissance coupée 
Du fer Gaulois, saura que vaut l'épée 
De Childebert, qui, lui perçant la peau, 

I Mépriseurs de travatuc : qui ne serTant à frapper le- caillou pear ea. 
craignent pas les travaux. faire jaiUir l'étioceUe. Allart<;raUa<- 

' Fwil : briquet^ morceau d'acier raera l'ancieune querelle. 

33. 



482 LE QUATBI£M£ LIVBB 

Côtes et cœur, ira jusqu'au pommeau, 
D'une grand' plaie en la poitrine ouverte 
Avec le sang fuira l'âme déserte 
Du corps gothic, qui, grinçant, maudin», 
Dequoi sitôt son printemps s'en ira. 
Eux, anoblis d'une gloire étemelle. 
Viendront revoir leur terre patemelie ; 
Puis sans enfants, des vieillards le confort, 
Comme tous rois seront pris de la mort. 

« L'autre d'après , qui , tout morne se fùche 
Qui tient sa gorge, et qui marchant remâche 
Mainte menace, et rêve tout à soi. 
C'est Chilpéric, indigne d'être roi. 
Mange-sujets, tout rouillé d'avarice. 
Cruel tyran, serviteur de tout vice. 
Lequel d'impôts son peuple détruira ; 
Ses citoyens en exil bannira, 
Affamé d'or, et par armes contraires 
Voudra ravir la terre de ses frères, 
"N'aimant personne et de personne aimé : 
Qui de putains un sérail diffamé 
Fera mener en quelque part qu'il aille , 
Soit temps de paix ou soit temps de bataille : 
En voluptés consommera le jour, 
Et n'aura Dieu que le ventre et l'amour. 
Tel prince semble au pourceau qui se vautre 
En un bourbier : un plaisir tire l'autre. 
Déjà le ciel par signes le prêchait 
Que d'un tel roi la vie le fâchait. 

« Les écoliers n'auront les bénéflces , 
Les gens de bien ni honneurs ni ofGces , 
Tout se fera par flatteurs éhontés. 
Et les vertus seront les voluptés. 



DE LA FRANCIADE. 403 

« Jamais les vents la terre ne creusèrent 
En plus de lieux : jamais ne s'élevèrent 
Plus longs cheveux de comètes aux cieux , 
De son malheur monstres ' présagieux. 

« Et toutefois, pour ces menaces hautes, 
Ce méchant roi n'amendera ses fautes : 
Mais tout superbe, en vices endurci , 
Contre le ciel élevant le sourci , 
( O cœur brûlé d'infâme paillardise ! ) 
Étouffera contre sa foi promise , 
( En honnissant le saint lit nuptial ) 
Sa propre épouse , époux très-déloyal. 

« Ni lit , ni foi , ni la nuit amoureuse 
Ne défendront Galsonde* malheureuse, 
Qu'en lui pressant le gosier de sa main 
Ne la suffoque , homicide inhumain : 
Acte d'un Scjrthe et non d'un roi de France , 
Lequel devait s'opposer en défehse 
Pour la sauver, et lui-même s'offrir 
Plutôt cent fois à la mort, que souffrir 
De voir sa femme ou captive ou touchée. 
Et toutefois, auprès de lui couchée , 
Jointe à son flanc, le baisant en son lit. 
Sûre en ses bras , l'étranglera la nuit. 
Cruel tyran ! à qui dessus la tête 
L'ire de Dieu pend déjà toute prête -/ 
Son propre sang son crime lavera , 
Et sa putain 3 sa femme vengera : 
Ah ! apprenant aux termes de sa vie 
Que l'homme est fol qui aux putains se îLe, 



* Monstres : prodiges. ^ Frédégonde,maitreue de Cbilpéric, 

> Galeswinthe, filie d'AtbanagUde, et qu'il époosa après la mort de Ga- 
itranglée par Chilp^ric son mari. leswinthe. 



4C4 LE QUATfilÈUfi LIVAS 

« Or, elle ayant assoté son mari , 
Pour mieux jouir de «on ribaud Landri, 
Qui du royaume avait toute la charge , 
Folie d*amour, à deux meurtriers encharge, 
A son retour de la chasse, bien tard, 
De lui percer la gorge d'un poignard. 
Ainsi mourra par les mains de sa femme^ 
Ce Ghiipéric, des princes le diffame < 

ft Elle , sans peur ni de Dieu ni des lois , 
Tout effrontée, ayant encore les doigts 
Rouges du sang de son mari , pour taire * 
Par un beau fadt le meurtre et l'adultère, 
Ira^ guerrière,- au milieu des combats , 
Tiendra son fils de trois mois en ses bras , 
Traître pitié ! pendant à sa mamelle , 
Dont son paillard aura pris la tutelle. 
Puis cette reine abominable , ainçois 
Cette furie exécrable aux François, 
De qui la tête attendait le supplice. 
Comme si Dieu favorisait le vice , 
Vivra sept ans en p<Mnpes et honneur, 
Avec Landri, des Français gouverneur : 
Et, qui pis est , morte on la fera sainte : 
Ainsi tout va par fraudes et par feinte ! 

« L'autre qui suit est Clotaire, son fils. 
Par qui seront les Saxons déconfits , 
Ne souffrant vivre en leur terre occupée. 
Mâle debout plus grand que son épée ; 
Sage guerrier, victorieux et fort. 
Qui, pour l'honneur, méprisera la mort. 

« De Brunehaut, princesse misérable, 

< Le diffame : la hente. ^ Pour taire : pour faire taire« 



DE Lk FBANCIADE* 4(^ 

Doit diâtier la malice exécrable. 
Jambes et bras à deux chevaux tirés ; 
Ses vieux cheveux, des ronces déchirés, 
Seront épars comme flocons de laine 
Que la brebis a laissés sur la plaine, 
Par les chardons aux poignants hameçons , 
Et de son sang rougiront les buissons. 
Rien si malin qu'une femme peut naître, 
]Ni rien si bon, quand bonne elle veut être. 

« Ce gentil prince, entre ces nobles faits 
Voyant ses gens en bataille défaits , 
Et Dagobert, son fils, jusqu'à la taie. 
Couvre-cerveau, atteint d'une grand' plaie, 
Perdre le sang en longue pâmoison , 
Revêtira son chauve poil grison 
D'un morion , armes de la jeunesse. 
Et tout son corps refroidi de vieillesse, 
Réchauffera d'un cœur jeune et gaillard ; 
Puis, en brossant les flancs de son bayard > 
Chaud de colère et de vengeance Gère , 
Passant à nou> le fil de la rivière. 
Ira trouver le roi sur feutre bord 
Qui se moquait de son fils demi-mort. 
Alors ces rois, d'un valeureux courage, 
Front contre front, sur le premier rivage^, 
S'acharneront comme loups au combat. 
Le bon Clotaire à la renverse abat 
Son ennemi, et sa tête coupée 
Embroche droit au bout de son épée , 
Avec grands cris repassant vers les siens : 
Acte gaulois et digne des Troyens. 
De siècle en siècle à jamais mémorable , 

' Son bayardt >on cheval bai. 3 i^ bord du rivage. 

^ Â non : a la nage. 



46€ LE QUATRIÈME LIVBE 

Tant vaut un père à son fils pitoyable ! » 

« L'autre, qui vient en magnifique airoi. 
Qui de maintien représente un grand roi , 
Est-il des miens? dis-le moi je te prie. » 
« C'est Dâgobert, fleur de chevalerie *. 
En sa jeunesse aura le cœur hautain , 
Revécheen mœurs, coupera de sa main 
(Acte impiteux ' ) la barbe de son maître; 
Puis par le temps venant son âge à croîtse. 
De prince fier deviendra gracieux, 
Tant seulement en deux points vicieux : 
L'un, de nourrir par trop de concubines, 
L'autre, de faire excessives rapines 
Sur mainte église , à fin d'enrichir un 
Moutier > à part du revenu commun : 
Au reste grand , qui sera sans contrainte. 
L'amour des siens, de ses voisins la crainte : 
Qui les Lombards par guerre détruira : 
Qui les Gascons rudement punira , 
Et qui rendra la nation servile 
Des Poitevins , à qui Poitiers leur ville 
Saccagera par glaives et par feux , 
Et la fera labourer par des bœufs, 
Semant du sel où furent ses murailles ; 
Qui détruira les Hongres par batailles. 
Tranchant au fer tant de peuples armés. 
Des os des morts les champs seront semez , 
Et les chevaux nageront jusqu'au ventre , 
Souillés de sang : la rivière qui entre 
Dedans la mer, à peine par ses bords 
Pourra couler, tant elle aura de morts. 
Lui, tout enflé de gloire militaire, 

* fmpitetuc : M0$ pitié. r tére de Saiot Omis , fondé et enricU 

' M»utier i mooaAtèpc. (Le monas- par Dâgobert.) 



DE LA FR4NGIADE. 467 

Rendra sous lui Bretagne tributaire , 

Et leur royaume en duché changera. 

Tout au contraire, ami, déchargera 

( Aux uns hautain , aux autres débonnaire ) , 

Les fiers Saxons surmontes par son père , 

De trois cents bœuls qu'ils devaient tous les ans ; 

Puis, déliant de ses membres pesants 

L'âme légère , après mainte victoire. 

Rendra son nom d'éternelle mémoire. 

« L'autre qui suit, d'honneur environné. 
Qui a le front de palme couronné , 
Qui jà les Turcs menace de la guerre , 
Sera Clovis, lequel ira conquerre 
Jérusalem, et les sceptres voisins 
D'Egypte, jointe aux peuples Sarrasins : 
Puis, retourné victorieux en France , 
. De ses enfants punira l'arrogance. 
Qui par flatteurs , par jeunes gens déçus, 
Vers celle, ingrats, qui les avait conçus. 
De tout honneur dégraderont leur mère. 
Et donneront la bataille à leur père. 

« Leur mère adonc , ah ! mère sans merci , 
Fera bouillir leurs jambes, et ainsi 
Tout méhaignés ' les doit jeter en Seine. 
Sans guide iront où le fleuve les mène, 
A l'abandon des vagues et des vents : 
Grave supplice, afin que les enfants. 
Par tel exemple, apprennent à ne faire 
Chose qui puisse à leurs patents déplaire. 
Bien que ce roi soit magnanime et fort , 
Soit aumônier* , des pauvres le support, 
Pourtant son âme, aux vices inclinée, 

< Méhaignés . maltraités.. 

' Atanùmer : charitable , faisant raam6ne« 



468 LE QUATBIBMB LIYBB 

Dt trop de viu se verra dominée ; 
L'amour, la gueule et les plaisirs, qui font 
Rougir de lionte un prince, le feront 
Esclave roi de vilaine luxure , 
Trompant son nom , soi-même et sa nature. 

« Vois-tu ceux-ci qui abaissent les yeux , 
Honteux de voir la lumière des cieux , 
Qui ne devraient au monde jamais naître, 
Ni moins avoir Hector pour leur ancêtre? 
Clotaîre est Fun , et l'autre Childéri, 
Theuderic l'autre, en délices nourri, 
Trois fainéants, grosses masses de terre. 
Ni bons en paix , ni bons en temps de guerre , 
La maudlsson ' du peuple dépité. 

« L'un, pour souiller son corps d'oisiveté , 
Pour n'aller point au conseil , ni pour lEsdre 
Chose qui soit au prince nécessaire. 
Pour ne donner audience à chacun. 
Pour n'avoir sein de soi ni du commun. 
Pour n'avoir point ni palais ni justices , 
Mais pour rouiller sa vie entre les vices, 
Traître à son peuple et à soi déloyal. 
Sans plus monter en son trône royal , 
Ains le fraudant de son naturel guide, 
A Ebroïn en lâchera la bride , 
Et le fera, soit en guerre ou en paix 
Chef du conseil et maire du palais. 

'( Cet Ebroïn aura soin des batailles, 
De la finance, et d'augmenter les tailles. 
Et de répondre à tous ambassadeurs ; 
En son état aura tant de grandeurs, 

I MaitMiton ; malédiction. 



DB LA FAANaADS. 4G9 

Gomme chargé d'une peine honorable , 
Qa'il deviendra si craint et redoutable 
( En ce pendant que les rois amusés 
A bouffonner, des femmes abusés , 
Sans nul conseil, trahis de leur plaisance ', 
Sont rois de nom , Ebroïn de puissance), 
Qu'en peu de jours ces maires approuvés 
De tout le peuple, aux honneurs élevés, 
Puissants de faits , de parole et d'audace , 
Des premiers rois aboliront la race. 
Et se feront d'autorité pourveus 
Eux-mêmes rois, leurs fils et leurs neveux. 
Pource, Troyen , ne commets telle faute ; 
N'élève point en dignité trop haute 
Quelque vassal : ton dommage en dépend. 
Quand un roi faut, trop tard il s'en repent. 

« L'autre second, de luxure tout pâle, 
Perdra longtemps sa dignité royale , 
Et sans égard à son sang descendu 
De tant de rois , sera moine tondu , 
Et renfermé dedans un monastère. 

« Le tiers qui vient pensif et solitaire, 
De ses sujets comme peste haï , 
A contre-cœur des seigneurs obéi, 
Chaud de colère ^ à régner malhabile 
Fera fouetter le chevalier Bodille , 
En lieu public, lié contre un poteau. 
Tout déchiré de veines et de peau. 

« Bodille, plein d'un valeureux courage, 
Toujours pensif en si vilain outrage, 
Ne remâchant que vengeance en son cœur, 
Lerra * couler quelque temps en longueur : 

■ Trahi* par lear «moar du plai- ' Urra t laissera. 
•Ira. 

BONSARD. — T. I. 40 



^470 LB QUATfiittfB LIVBE 

Puis, sans respect de sceptre ou de couronne 
( Tant le dépit furieux Tépoinçonne), 
Tout allumé de honte et de fureur. 
Fera payer à ce roi son erreur 
Par son sang propre , enrougîssant sa dextre 
Dedans le cœur de son prince et son maistre, 
Et d'un tel fiel sa vengeance emplira. 
Que le roi mort, la reine il occira. 
Et son enfant enclos en ses entrailles. 
11 faut qu'un jroi soit cruel aux bataOles 
Mais doux aux siens : il faut que la fierté 
Soit aux lions, aux princes la bonté. 
Comme mieux nés, et qui ont la nature 
Plus près de Dieu que toute créature. 
Ce roi doit être abusé par flatteurs , 
Peste des rois , courtisans et menteurs , 
Qui, des plus grands assiégeant les oreilles , 
Font les discrets , et leur content merveilles. 
Pource , Francus, si le ciel te fait roi , 
Sage, entretiens des vieillards près de toi , 
Qui te diront leur raison sans feintise , 
En longs cheveux, en longue barbe grise, 

« Ne veuille point pour conseillers choisir 
Ces jeunes fous qui parlent à plaisir : 
Le plus souvent les princes s'abêtissent. 
De deux ou trois que mignons ils choisissent , 
Vrais ignorants, qui font les suffisants. 
Qui ne seraient entre les artisans 
Dignes d'honneur, grosses lames ferrées , 
Du peuple simple à grand tort honorées , 
Qui vivent gras des délits et des maux 
Que les rois font à leurs pauvres vassaux : 
Tant la faveur qui les fautes efface , 
Fait que le sot pour habile homme passe! 



DE LA FAANCIADE. 471 

« Quelle fureur qu'un roi, père commun. 
Doive chasser tous les autres pour un, 
Ou deux, ou trois? et blesser paraudacQ 
Un mâle cœur issu de noble race , 
Sans regarder si le flatteur dit vrai ! 
Ce Ghildéric doit connaître à j'essai 
I>e mal qui vient de croire à flatterie. 
Perdant d'un coup femme , enfant et la vie. 

« Vois, Francion , ces autres rois captifs 
De vin , d'amour, des vices les outils ', 
Qui abêtis en un monceau se pressent , 
£t le regard contre la terre baissent. 
Une gr^d' nue éparse sur leur front 
Les obscurcit : regarde comme ils vont 
Efféminés , et d*une allure lente 
Montrent au front une âme nonchalante. 
Ah! malheureux ! ils seront fils des tiens, 
Germe maudit, ïroyennes ou Trpyens : 
Qui, tant s'en faut qu'ils soient en France dignes 
D'avoir au chef les couronnes insignes. 
Qu'ils ne sont pas, peste du genre humain. 
Dignes d'avoir l'aiguillon en la main. 
Rois sans honneur, sans cœur, sans entreprise, 
Dont la vertu sera la paillardise. 
Le beau royaume acquis par le hamoîs 
De tant d'aïeux très-invincibles rois , 
Par la sueur de tant de capitaines , 
Par sang, par fer, par discours et par peines, 
Tout en un jour par lâcheté de cœur 
Perdra puissance, accroissance et vigueur : 
Ne vois-tu pas comme Glovis en pleure ? 
Tais-toi, grand roi ; rien çà-bas ne demerfre 
En son entier : tant plus le sceptre est haut , 

* JLa» outils : les e«cIaTM. 



472 LE QUATBiiHE LIVBB 

r 

Et plus il tombe à tenre d'un grand saut. 

« Ces rois hideux , en longue barbe épaisse , 
En longs cheveux ornés presse sur presse 
De diatnes d*or et de carcans gravés , 
Hauts dans un char ea triomphe élevés, 
Une fois Fan se feront voir en pompe , 
Enflés d'un fard qui le vulgaire trompe , 
Quittant leurs sceptres aux maires du palais , 
Dont ils seront esclaves et valets , 
Masques des rois, idoles animées , 
Et non pasteurs , ni princes des armées , 
Qui se verront honnis de voluptés, 
De leurs vassaux à la fin surmontés. 
Apprends , Troyen , comme un lâche courage 
Perd en un jour son sceptre et son lignage. 
Il ne faut être aux affaires rétif : 
La royauté est un métier actif. 

« Vois Chilpéric , le dernier de la race 
De Pharamond, comme il baisse la face; 
Moine rasé pour sa salubrité ' , 
Un fainéant moisi d'oisiveté ^ 
Qui jà , ce semble , aux plaisirs s'abandonne. 

« Cestui perdra son sceptre et la couronne 
Du grand Clovis , et son maire Pépin 
S'en fera roi par ne sais* quel destin, 
En transférant Tancien diadème 
De la maison de son maître à soi-même. 
Bien qu'à grand'peine ait quatre pieds de corps, 
Bas de stature, et de membres peu forts, 
Il aura l'âme active et vigoureuse; 
Et de conseil et de prudence heureuse. 

Pour qo'il ait la Tic saavc. 



D£ LA FBÂNCIADE. 473 

Il domptera la force des plus grands, 
Pource , Francus , par tel exemple apprends 
Que tout royaume augmente en accroissance 
Par la vertu et non par la puissance , 
Et que Dieu seul qui toute chose peut. 
Perd et maintient les sceptres comme il veut : 
Pour les garder l'homme en vain se travaille, 
Car c'est lui seul qui les ôte et les baille. » 

Qui sont ces deux qui vont marchant à part? 
Qui de la troupe éloignés , à l'écart , 
Discourent seuls de grands propos ensemble ? 
A voir leur port, Fun et l'autre me semble 
Sage guerrier, et nul ne s'est montré 
De tant d'honneur ni de gloire illustré. 

* Celui , Troyen , qui fait bruire ses armes, 
Grand capitaine et pasteur de gens d'armes , 
Qui jà la main sur une lance met, 
'Qui d'un panache ombrage son armet, 
Au fier maintien, au superbe courage, 
Qui rien que Mars ne montre en son visage. 
Sera Martel, gouverneur des François , 
Non roi de nom, mais le maître des rois. 
Jusques au ciel fera monter l'empire 
Du nom gaulois , et nul devant son ire 
N'opposera ni lance ni écu, 
Qu'il ne soit pris , ou fuitif ^ ou vaincu. 

« Vois quels lauriers, marque de sa conquête, 
Vont, plis sur plis, environnant sa tête ! 
Vois son maintien, combien il est gaillard, 
Et de quels yeux il enfonce un regard 1 
11 occira par bataille cruelle 
Des forts Saxons la nation rebelle; 

■ Futt\f : mis en foite. 

40. 



474 LE QUATRIÈME LWUE 

Ceux de Bavière à mort déconiira ; 
Les Allemands tributaires fera 
Jusqu'au Danube, et la terre Frisonne 
Rendra sujette à la riche couronne ; 
Prendra d'assaut, invaincu chevalier, 
Nîmes, Marseille, Arles et Montpellier, 
Béziers, Narbonne, et toute la Provence 
Fera servile à son obéissance ; 
Prendra Bordeaux et Blaye , et tous les forts 
Que la Gironde arrose de ses bords. 

<i Yoi-d conmie £ude, empereur d'Aquitaine, 
Les Sarrasins , peuple innombrable , amène 
Contre Martel , â la guerre conduits 
Par Abdirame, antique sang des Juifs, 
Qui d'Abraham et de Sara sa femme 
Se vantera : ce cruel Abdirame, 
Cruel de port, de moustache et de cœur, 
Des puissants Dieux et des hommes moqueur. 
Tout acharné de meurtre et de furie , 
Enflé d'orgueil , enflé de vantcrie , 
Doit amasser les siens de toutes parts, 
Femmes, enfants, vieux et jeunes soudars; 
Valets, bouviers, marchands, afin que Fonde 
D'un si grand ost* effraye tout le monde. 

« Ces Sarrasins, au travail obstinés , 
Outrepassant les cloîtres ' Pyrénés, 
Et, file à file , épuisant toute Espagne , 
Se planteront au pied de la campagne, 
Avec grands cris, tel que les grues font. 
Quand, queue à queue, en ordre s'en revont . 
Hautes aux vents , et, débâchant^ lés nues, 

' Ott : armée. dauttra. 

' Clottret : barrières; du latin ^ Déhachant : tenûtiai. 



DE LA. FBANCIADE. 475 

Vont reloger en leur terres connues. 
Fuyant l'hiver : un cri tranchant et haut 
Se fait en Tair, tout le ciel en tressant 

« La mer ne pousse aux rives tant d'arènes , 
De tant de feux les voûtes ne sont pleines 
Au ciel , la nuit , que de peuples pressés 
Dessous ce roi se verront amassés. 
Ils tariront le coulant des fontaines : 
Dessous leurs pieds feront trembler les plaines , 
Grands comme pins en hauteur élevés : 
Prendront Bordeaux et les peuples lavés 
De la Gironde , et d'ardeur violente 
Viendront puiser les eaux de la Charente , 
Tïe pardonnant à temples ni moutiers; 
D'avares mains saccageront Poitiers , 
Rasant châteaux et villes enfermées , 
Et, près de Tours, camperont leurs armées. 

« Là, l'invincible , indomptable Martel ,. 
Ne s'étonnant de voir un nombre tel , 
Mais d'autant plus ayant l'âme échauffée 
Qu'il verra grand le gain de son trophée , 
Chaud de louange, au péril hasardeux, 
Ira planter son camp au-devant d'eux, 
Les menaçant : la déesse Bellonne 
Courra devant, et Mars qui aiguillonne 
Le cœur des rois, pour sauver de méchef 
Ce vaillant duc , lui pendra sur le chef. 

« Ce jour Martel aura tant de courage y 
Qu'apparaissant en hauteur davantage 
Que de coutume , on le dira vêtu 
D'un corps divin renforcé de vertu. 

« Le sacre fait, l'hostie étant rompue, 
Et départie à la troupe repue 



476 LE QUATRIÈME LIYBB 

Du ▼rai saint pain, diaean, armé de Dieu, 
S'arme de fer, et s'arrange en son lieu. 

« Lui, tout horrible, en armes flamboyantes. 
Mêlant le fifre aux trompettes bruyantes , 
Et de tambours rompant le ciel vobin, 
Éveillerar le peuple sarrasin. 
Qui Tair d'autour eniplira de hurlées ' . 

« Ainsi Ton Toit les torrents aux vallées. 
Du haut des monts descendre d'un grand bruit : 
En écumant, la ravine se suit 
A gros bouillons , et maîtrisant la plaine , 
Gâte des boeufs et des bouvien la peine : 
Ainsi courra, de la fureur guidé , 
Avec grand bruit, ce peuple débridé. 

« Or, comme on voit alors qu'une tempête 
D'un grand rocher vient arracher la tête, 
Puis, la poussant et lui pressant le pas 
La fait rouler du haut jusques à bas : 
Tour dessus tour, bond dessus bond , se roule 
Ce gros morceau qui rompt , fracasse et foule 
Les bois tronqués , et d'un bruit violent, 
Sans résistance, à val se va boulant >. 

« Mais quand sa chute, en tournant, est roulée 
Jusqu'au profond de la creuse vallée. 
S'arrête coi : bondissant, il ne peut 
Courir plus outre , et d'autant plus qu'il veut 
Rompre le bord , et, plus il se courrouce. 
Plus le rempart le chasse et le repousse : 
Ainsi leur camp, en bandes divisé , 
Ayant trouvé le peuple baptisé 

Hurlées : bnrlements. 3 Uovlani : ronlant. 



DB LA FfiANCIÀDB.. 477 

Bien qu'adiamé de meurtre et de tûrie ), 
Sera contraint d*arréter sa furie. 

« Chacun, de rang , en son ordre se met , 
Le pied le pied, l'armet touche Tannet, 
La main la main^ et la lance la lance , 
Contre un cheval l'autre cheval s'élance, 
Et le piéton l'autre piéton assaut. 
Ici l'adresse, ici la force vaut, 
Sort et vertu péle-méle s'assemblent ; 
Dessous les coups les armures qui tremblent , 
Font un grand son : Victoire qui pendait , 
Douteuse au ciel , les combats regardait. 

« Au mois d'été, quand la pauvre famille 
Du laboureur tient en main la faucille , 
Et, se courbant, abat de son seigneur 
Les épis mûrs, des campagnes l'honneur : 
Tant de moisson, tant de blonde javelle 
L'une sur l'autre épais ne s'amoncelle , 
De tous côtés éparse sur les champs , 
Que de corps morts par les glaives tranchants 
Seront meurtris de la gent sarrasine. 
En moins d'un jour, hôtes de Proserpine , 
Iront là bas trois cent mille tués , 
L'un dessus l'autre en carnage rués. 

« Mille ans après, les tourangelles plaines 
Seront encor de carcasses si pleines. 
D'or, de hamois, de vides menons , 
Que les bouviers, en traçant leurs sillons, 
N'oiront < sonner sous la terre férue , 
Que de grands os heurtés de la charrue. 
Tel au combat sera ce grand Martel : ^ 

* Ifoiront : u'rateadront. 



^478 LB QOATBIBMB LITBB 

Qui, plein de (^oire, et dlMMineiir immortel , 

Perdra da tout par mille beaux trophées 

Des Sarrasins les races étoufiees , 

Et des Français le nom victorieux. 

Par sa prouesse, enverra jusqu'aux deux. 

« L'autre est Pepîn, boîtier de son père. 
Tant en vertu qu'en fortune proq^ère , 
Qui maxira la justioe au hamois, 
£t régira les siens par bonnes lois. 
Lui,bas de corps, de oœnr grand capitaine. 
Par neuf conflits assaillant l'Aquitaine 
De Gaîfer ocdra les soudards; 
n rendra serf le prince des Lombards, 
Domptant sous lui les forces d'Italie. 
Rome , qui fut tant de fois assaillie, 
Sera remise en son premier honneur ; 
Par lui le pape en deviendra seigneur. 
Et des Français prendra son accroissanoe : 
Tant le bon zèle aura lors de puissance! 

« Par cent combats, par cent mille façons. 
Doit renverser le peuple des Saxons , 
Peuple guerrier, des François adversaire , 
Et sous sa main le rendra tributaire. 
La loi pendra sur son glaive pointu. 
Craint de chacun : tant vaudra sa vertu 
De la fortune heureuse accompagnée ! 
Sous lui faudra ' de Clovjs la lignée , 
Si , qu'en perdant le sang très-ancien 
Des premiers rois, fera naître le sien , 
Donnant lumière à sa race nouvelle , 
Par les hauts faits de sa dextre immortelle. 
lITespère rien au monde de certain : 

' Faudra : fera déCtat. 



DE LA FBANGIADfi. 479 

Ainsi que vent tout coule de la main ; 

Enfant d'Hector, tout se change et rechange : 

Le temps nous fait, le temps même nous mange; 

Princes et rois et leur race s^en vont, 

De leurs trépas les autres se refont : 

C3iose ne vit d'étemelle durée , 

La vertu seule au monde est assurée! » 



tm DU QUATRIÈME UVRE DE LA FRANCIADC 



L'AUtEUR PARLE 

Si le roi Charles eût vécu , 
J'eusse achevé ce long ouvrage : 
Sitôt que la mort Teut vaincu, 
Sa mort me vainquit le courage. 

DE LUI-MÊME. 

Les François qui mes vers liront, 
S'ils ne sont et Grecs et Romains , 
£n lieu de ce livre, ils n'auront 
Qu'un pesant faix entre les mains. 



Fm DU TOME PREMIER. 



tl 



TABLE DES MATIÈRES 



CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME. 



Pages. 

Vie de P. de Ronsard 1 

Au Roi 21 

Sonnet de Joachim du Bellay, à P. de Ronsard 23 

Sonnet de Cl. Gamier. 24 

Le premier livre des Amours de P. de Ronsard, consacré à Cas- 
sandre. 27 

Le second livre des Amours de P. de Ronsard, consacré à Marie 

des Marqueta 67 

Seconde partie, sur la mort de Marie , 109 

Les Vers d'Eurynéileii etdeCallirée 123 

Sonnets de P. de Ronsard , pour Astrée 125 

Le premier livre des Sonnets de P. de Ronsard, pour Hélène. . 129 
Le second livre des Sonnets de P. de Ronsard, pour Hélène. . 135 
Les Amours diverses. — A très-vertueux N. de Neufville, sei- 
gneur de Villeroy, secrétaire de Sa Majesté. 149 

Les Odes de P. de Ronsard. — Au roi Henry, deuxième de ce 

nom 157 

Le premier livre des Odes. 161 

Le second livre des Odes 176 

Le troisième livre des Odes 199 

Le quatrième livre des Odes 245 

Le cinquième livre des Odes 273 

Préface sur la Franciade, touchant le poème héroïque 317 

Préface de la Franciade 343 

Argument du premier livre de la Franciade, par Amadis Jamin, 

secrétaire de la chambre du roi 347 

Le premier livre de la Franciade. —Au foi très-chrétien Charles, 

neuvième de ce nom 349 

Argument du second livre. > 375 

41 



482 



TÂBLI DBS MATIÀBBS. 



Page 
Le second livre de laFivndade 37 

Argument do troisième livre. ..•• 41 

Le troisième livre de la Franciade. . • • 41 

Argument du quatrième livre. • • 43 

Le quatrième livre de la Franciade. « 44 



F» DE LA TABLE OU l^REnER TOLCTE. 








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